Chrocus

Définition

Joshua J. Mark
de , traduit par Babeth Étiève-Cartwright
publié le 23 septembre 2014
Disponible dans ces autres langues: anglais
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Osterby Man (by Bullenwächter, GNU FDL)
Homme d'Osterby
Bullenwächter (GNU FDL)

Chrocus (alias Crocus) était un roi des Alamans (alémans) qui envahit la Gaule romaine vers 256 de notre ère jusqu'à ce qu'il ne soit vaincu par les légions romaines à Arles, puis exécuté. Sinon, il était un roi alaman qui servait Rome et soutenait Constantin le Grand (r. de 306 à 337) dans sa lutte pour devenir le seul empereur de l'Empire romain.

Selon une autre version de l'histoire, il s'agissait d'un chef de guerre vandale qui, après avoir conquis la Germanie, aurait envahi la Gaule vers 406 de notre ère et aurait détruit toutes les villes sur son passage jusqu'à ce qu'il ne soit arrêté par les Romains à Arles et tué après avoir vu la misère qu'il avait causée. Il vécut soit vers 256, 306 ou 406 de notre ère, selon la source que l'on considère comme valide.

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Il existe trois sources primaires concernant le roi Chrocus et son implication avec Rome: L'Histoire des Francs de Grégoire de Tours (écrite entre 580 et 594), la Chronique de Frédégaire (écrite au 7e siècle) et l'Epitomé de Césaribus (écrite à la fin du 4e siècle de notre ère). Ces trois sources présentent une vision différente de Chrocus des Alamans.

De ces trois sources, l'œuvre de Grégoire est généralement acceptée comme la plus fiable concernant Chrocus, mais il a été noté que Grégoire n'écrivait pas une histoire objective; il utilisait plutôt des événements historiques pour faire passer d'importantes leçons théologiques. L'historien et érudit Earnest Brehaut, dans l'introduction de sa traduction de 1916 de l'œuvre de Grégoire, écrit :

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L'Histoire des Francs ne doit pas être regardée comme une histoire profane. L'ancien titre, Histoire ecclésiastique des Francs, est plus descriptif. Elle est écrite non pas du point de vue du Gallo-Romain ou du Franc, mais uniquement de celui de l'homme d'église, presque de l'évêque. Grégoire ne prend pas un ton de loyauté envers les rois francs, encore moins d'infériorité. Son attitude à leur égard est froide, à moins qu'ils ne soient des partisans zélés de l'église, et il parle avec le plus grand dégoût de leurs guerres civiles qui lui paraissaient une folie absolue en vue de la guerre plus importante entre les puissances surnaturelles bonnes et mauvaises. (iii)

Selon Grégoire, Chrocus avait saccagé de nombreuses villes, détruit des églises, et massacré les habitants de la Gaule sans discernement.

Selon Grégoire, Chrocus était l'incarnation des forces du mal. Sa destruction gratuite de la Gaule et ses meurtres de chrétiens furent finalement arrêtés par les Romains civilisés à Arles, où il fut capturé et reçut une "juste punition" pour ses crimes; il fut torturé puis exécuté ou, comme Grégoire l'écrit, "tué par l'épée". Avant sa défaite à Arles, cependant, Chrocus avait mis à sac de nombreuses villes, détruit des églises et massacré les habitants de la Gaule sans discernement.

Selon le récit de Frédégaire, "pas une seule ville ou fortification ne fut sauvée en Gaule", et Grégoire écrit que l'objectif de Chrocus n'était rien de moins que de "raser tous les bâtiments construits dans les temps anciens." Beaucoup de ces bâtiments avaient été des temples de dieux païens mais étaient maintenant des églises et, dans son déchaînement, il fit également des martyrs de nombreux évêques et prêtres de l'église.

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La version de Chrocus par Grégoire de Tours

Grégoire (c. 538-594) était l'évêque de Tours et un chrétien très pieux, et ses œuvres portent la marque de sa foi. Son œuvre se concentre sur la ruse du roi Chrocus et sa destruction des sanctuaires en Gaule, notamment le Vasso Galate, un ancien temple de Mercure, qui était à l'époque une église importante. Son passage sur Chrocus se lit comme suit :

Valérien et Gallien montèrent sur le trône impérial de Rome, occupé pour la vingt-septième fois, et excitèrent contre les Chrétiens une cruelle persécution. Alors Rome fut illustrée par le bienheureux sang de Corneille [252], et Carthage par celui de Cyprien [258]. Du temps de ces deux empereurs, Chrocus, roi des Allemands, ayant levé une armée, ravagea les Gaules. On rapporte que ce Chrocus était d'une grande arrogance ; ayant commis quelques crimes par le conseil d'une mère perverse, il rassembla la nation des Allemands, se répandit dans toute la Gaule, et renversa de fond en comble tous les édifices anciens. Étant arrivé en Auvergne, il incendia, renversa et détruisit un temple que les habitants appelaient Vasso, en langue gauloise[xliii]. Il était d'une construction admirable et très solide, car ses murs étaient doubles ; ils étaient battis en dedans, avec de petites pierres, en dehors avec de grandes pierres carrées, et avaient trente pieds d'épaisseur. L'intérieur était décoré de marbres et de mosaïques, le pavé était en marbre et le toit en plomb. (I. 32, Remacle)

Le récit de Grégoire situe donc l'invasion des Alamans de Chrocus à un moment donné des règnes de Valérien et de Gallien (253-258 de notre ère), généralement daté de 256 de notre ère. Après avoir détruit le magnifique temple du Vasso Galate, il continua à détruire le pays jusqu'à ce qu'il ne soit arrêté à Arles où ses forces furent vaincues par les Romains et où il fut capturé et exécuté. Cette version de l'invasion de Chrocus est considérée comme la plus fiable car, même si Grégoire utilisait l'histoire pour faire des remarques théologiques, il semble avoir eu accès à des documents primaires qui n'existent plus et, dans le cadre de son travail, il en fit bon usage.

Vasso Galate (Temple to Mercury),
Vasso Galate (Temple de Mercure),
:Julien: (CC BY-SA)

Chrocus dans la Chronique de Frédégaire

L'auteur de la Chronique de Frédégaire est inconnu, mais il est clair qu'il utilisa l'œuvre de Grégoire comme base pour ses passages sur Chrocus et omit les détails qu'il considérait comme inutilement moralisateurs, restrictifs ou personnellement déplaisants. La question de savoir si un individu nommé "Frédégaire" a réellement existé est débattue mais, sur la base de références dans son œuvre, on pense que l'écrivain (ou les écrivains) vivait dans la région associée aux Alamans.

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Il changea donc la nationalité de Chrocus de celle d'Alaman à celle de Vandale afin de dissocier le conquérant et sa destruction de la Germanie et de la Gaule de son propre peuple. En suivant le récit principal de Grégoire, il se concentra également sur l'invasion destructrice de Chrocus et la décimation des villes:

Là, avec ruse, il traversa un pont sur le Rhin à Mayence et commença par détruire cette ville et tuer ses habitants, puis il assiégea toutes les villes de Germanie. Lorsqu'il arriva à Metz, comme un signe divin, la muraille de la ville s'effondra pendant la nuit et la ville fut prise par les Vandales. Cependant, les habitants de Trèves se réfugièrent dans les arènes de la ville, qu'ils avaient fortifiées, et furent sauvés. Après cela, Chrocus envahit toute la Gaule avec les Vandales, les Suèves et les Alains et détruisit un certain nombre de villes par le siège et d'autres par la ruse. Pas une seule ville ou fortification ne fut sauvée en Gaule. Lorsqu'il assiégea Arles, Chrocus fut capturé par un soldat nommé Marius et enchaîné. En guise de punition, il fut ensuite conduit à travers toutes les villes qu'il avait détruites et sa vie impie prit fin. Trasamundus lui succéda comme souverain. (II, 60, tel que cité dans Goeing, 76-77)

Frédégaire apporte un certain nombre de modifications intéressantes au récit de Grégoire de sorte que, selon les termes de l'historien Schwelder, il " semble avoir eu à l'esprit un Chrocus complètement différent de celui de Grégoire " (Goeing, 79). Dans le récit de Frédégaire, Chrocus est un chef vandale et l'invasion eut lieu vers 406 de notre ère. En 406 de notre ère, les Vandales furent chassés en Gaule par les envahisseurs Huns et, en 409 de notre ère, ils commencèrent à s'installer en Ibérie. Frédégaire aurait eu connaissance de l'invasion vandale et aurait donc peut-être confondu le Chrocus des Alamans avec un chef vandale ultérieur ou, comme nous l'avons déjà noté, il ne voulait tout simplement pas que Chrocus soit associé aux Alamans.

Il est également possible qu'une invasion de la Gaule par les Alamans au IIIe siècle de notre ère ait été totalement inconnue de Frédégaire et qu'il ait pensé que Grégoire voulait parler de l'incursion des Vandales en 406 de notre ère. Schwelder écrit :

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Pour Frédégaire, le passage de l'œuvre de Grégoire, qui attribue Chrocus aux années 253-258, semblait invraisemblable car il ne s'inscrivait pas dans son schéma chronologique de référence - aux yeux de Frédégaire, l'évêque de Tours avait dû se tromper et il l'aurait corrigé sans rien dire. (Goeing, 79)

D'autres récits de l'invasion vandale citent également un Chrocus comme chef, mais ils sont postérieurs à Frédégaire et s'appuient sans doute sur lui comme source. Il est généralement admis que le Chrocus qui envahit la Gaule était un chef de guerre alaman appelé roi par son peuple et qui n'était pas membre de la tribu germanique connue sous le nom de Vandales. Il est également admis que l'invasion de Chrocus eut lieu vers 256 de notre ère et non vers 406-409.

Central Europe 5th century CE
L'Europe Centrale au Ve Siècle Ap. JC
Varoon Arya (CC BY)

L'épitomé de Caesaribus et Chrocus

L'Épitomé de Caesaribus a été attribué à l'historien romain Aurelius Victor (c. 320-390 de notre ère) mais il est maintenant reconnu qu'il a été écrit par un auteur anonyme qui était très probablement païen (ou du moins avait une mauvaise opinion du christianisme et des chrétiens) à la fin du 4ème siècle de notre ère. Cet auteur place le roi Chrocus à la tête d'une unité alémanique connue sous le nom de Regii ("du roi") dans l'armée romaine qui, en 306 de notre ère, soutint l'ascension de Constantin comme empereur.

Schwelder a noté que, puisque l'auteur de l'Épitomé était hostile au christianisme, il aurait pu délibérément utiliser la figure de Chrocus du passé - un roi alaman associé à la destruction et à la cruauté - pour calomnier l'empereur chrétien et que "le passage pourrait donc être une fabrication ultérieure" (Goeing, 81). Il est possible que ce Chrocus ultérieur ait été un chef alaman différent du Chrocus qui envahit la Gaule, mais cela est peu probable. Aucune autre source ne fait mention d'un Chrocus des Alamans associé à Constantin le Grand et, avec un personnage aussi important que Constantin, on s'attendrait à plus d'informations sur un homme qui aurait contribué à son ascension au pouvoir.

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Le véritable Chrocus, roi des Alamans, ne sera peut-être jamais connu. Il présente un excellent exemple de la manière dont l'histoire est enregistrée et de ce qui rend véridique ou non un événement historique.

L'Épitomé de Caesaribus consiste en de courtes biographies de souverains romains, d'Auguste à Théodose Ier, qui soulignent les moments importants de leurs règnes. Il est donc possible que le ou les auteurs anonymes n'aient tout simplement pas eu le temps ou l'espace de s'étendre sur le rôle que Chrocus aurait joué dans l'ascension de Constantin.

Malgré tout, le fait qu'aucune autre source ne mentionne un Chrocus dans une telle association a conduit les spécialistes, dont Schwelder, à conclure que le personnage de Chrocus dans la biographie de Constantin est une fiction et qu'il a très probablement été ajouté pour discréditer la réputation de Constantin en suggérant qu'il était soutenu par quelqu'un d'aussi peu recommandable que Chrocus.

Cependant, comme le public lettré était en grande partie chrétien à la fin du IVe siècle de notre ère, l'effet recherché ne fut probablement jamais atteint. Même les chrétiens qui auraient reconnu le nom de Chrocus 200 ans auparavant n'auraient guère été contrariés par le fait que le premier empereur chrétien ait été aidé par un barbare meurtrier; cela aurait simplement été interprété comme faisant partie du grand dessein de Dieu d'apporter le bien à partir de n'importe quelle source qu'il jugeait appropriée. Des sources ultérieures s'appuient sur l'Épitomé de Caesaribus pour leur version du rôle de Chrocus dans l'ascension de Constantin et, de nos jours, Chrocus continue d'être cité comme un roi alaman et un commandant de l'armée romaine ayant soutenu Constantin, même s'il est probable qu'un tel commandant n'ait jamais existé.

Conclusion

Le véritable Chrocus, roi des Alémaniques, ne sera peut-être jamais connu. De nos jours, il est intéressant non pas tant pour ce qu'il a fait que parce qu'il présente un excellent exemple de la façon dont l'histoire est enregistrée et de ce qui rend un événement historique "vrai" ou "faux". Schwelder écrit :

En prenant en compte les trois versions de Chrocus, on peut voir que Chrocus était une figure convenable, malléable, qui pouvait être intégrée dans une ligne d'argumentation pour renforcer différentes opinions. Le Chrocus historique était destiné à être oublié ; le Chrocus littéraire était adapté et inclus pour renforcer l'effet dans les différents récits principaux. (Goeing, 81)

Le mieux que l'on puisse dire est qu'il y avait autrefois un roi alémanique du nom de Chrocus qui a envahi la Gaule et dévasté les villes et les églises qu'il y a trouvées avant d'être vaincu et exécuté par les Romains. On ignore les raisons qui l'ont poussé à envahir la Gaule, et même la période à laquelle il a vécu et régné fait l'objet de débats. Comme le dit le sous-titre du texte d'Anja-Sylvia Goeing, l'histoire se compose de ce qui est conservé et de ce qui est écarté et, dans le cas du roi Chrocus - comme, sans doute, dans celui de beaucoup d'autres - les événements qui ne correspondaient pas à la vision du monde et au récit de l'historien ont été écartés ; le résultat est l'histoire.

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Questions & Réponses

Qui était Chrocus ?

Chrocus (également appelé Crocus) était roi des Alamans en 256 ou 306 de notre ère, ou roi vandale en 406. Les récits historiques font tous référence à la même personne à chaque époque.

Qu'a fait Chrocus ?

Selon la source, Chrocus a soit envahi la Gaule romaine, soit soutenu Constantin le Grand, soit conquis la Germanie avant d'envahir la Gaule.

Pourquoi Chrocus est-il important ?

Bien que Chrocus soit un personnage historique important, sa véritable signification dans l'ère moderne est une illustration de ce qui constitue l'"histoire", car il est présenté comme existant à trois périodes différentes, mais toujours comme étant la même personne.

Chrocus était-il un vrai personnage historique ?

Oui, Chrocus était un personnage historique réel. La seule question débattue est de savoir quelle source historique le concernant est la plus précise ou si elles le sont toutes.

Traducteur

Babeth Étiève-Cartwright
Babeth s'est consacrée à la traduction après avoir enseigné l'anglais au British Council de Milan. Elle parle couramment le français, l'anglais et l'italien et a 25 ans d'expérience dans le domaine de l'éducation. Elle aime voyager et découvrir l'histoire et le patrimoine d'autres cultures.

Auteur

Joshua J. Mark
Auteur indépendant et ex-Professeur de Philosophie à temps partiel au Marist College de New York, Joshua J. Mark a vécu en Grèce et en Allemagne, et a voyagé à travers l'Égypte. Il a enseigné l'histoire, l'écriture, la littérature et la philosophie au niveau universitaire.

Citer cette ressource

Style APA

Mark, J. J. (2014, septembre 23). Chrocus [Chrocus]. (B. Étiève-Cartwright, Traducteur). World History Encyclopedia. Extrait de https://www.worldhistory.org/trans/fr/1-13235/chrocus/

Style Chicago

Mark, Joshua J.. "Chrocus." Traduit par Babeth Étiève-Cartwright. World History Encyclopedia. modifié le septembre 23, 2014. https://www.worldhistory.org/trans/fr/1-13235/chrocus/.

Style MLA

Mark, Joshua J.. "Chrocus." Traduit par Babeth Étiève-Cartwright. World History Encyclopedia. World History Encyclopedia, 23 sept. 2014. Web. 14 juin 2024.

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