Bien que de nombreux chrétiens, théologiens et confessions aient défendu l’idée que tous les textes bibliques du canon ne font qu’un, que ce soit dans leur essence, leur autorité ou en termes de paternité suprême, historiquement, les personnes ayant lu la Bible ne sont pas toutes arrivées à la même conclusion. Lors de la formation de l’Église primitive chrétienne, certains hétérodoxes ont évoqué l’idée d'une potentielle juxtaposition entre le Dieu du Nouveau Testament et le Dieu de l’Ancien Testament. Selon Harland:
À cette époque, de plus en plus de chrétiens sont issus de milieu non-juifs, les théologiens chrétiens ont commencé à se mesurer aux enseignements de la philosophie séculaire helléniste. De nombreuses branches du christianisme ont du faire face à ce problème, que ce soit les gnostiques ou les autres. (Harland, 306)
C'est le cas de Ptolémée le Gnostique (aussi connu sous le nom de Ptolemaeus Gnosticus), qui étudia auprès du célèbre instituteur gnostique, Valentin (100 - 160 ap. J.-C.) et écrivit une lettre fascinante à sa sœur Flora dans laquelle il évoque l’intégrité et l’autorité des Saintes Écritures.
Lettre à Flora
Contrairement au point de vue traditionaliste qui considère que, dans la Bible, tout est inspiré de Dieu (et donc suprêmement de même valeur), Ptolémée, comme les gnostiques, considérait que certains textes étaient plus saints que d'autres. Son interprétation suivait "les principes d'une vision gnostique de la réalité.2 (Froehlich, 12) Leur approche des Saintes Ecritures était très hiérarchique, certains textes remettaient en question l’auteur ou l’origine des autres. En lisant les Saintes Écritures, ces gnostiques s'aperçurent que certains commandements et ordonnances étaient souvent contradictoires, ce qui indiquait une possible altération des textes bibliques. Ils étaient donc déconcertés quant à la manière d'interpréter ou d'attribuer correctement les mots à/de Dieu.
Ptolémée écrit à sa sœur Flora une lettre dans laquelle il explique comment les textes du Nouveau et de l'Ancien Testament devraient être évalués. Selon lui, les Saintes Écritures délivrées par Dieu dans le Nouveau Testament faisaient davantage autorité que l'Ancien Testament (bien que ce dernier reflète également la parole divine). Il écrit:
La loi de Dieu pure et franche de tout alliage inférieur, c’est le Décalogue, ces dix commandements gravés sur deux tables, qui interdisent ce qu’on ne doit pas faire et ordonnent ce qu’on doit faire, commandements purs mais imparfaits qui avaient besoin d’être complétés par le Sauveur. (Froehlich, 40)
Cependant, contrairement aux textes du Nouveau Testament, qui provenaient selon lui directement du bon Dieu, les textes de l'Ancien Testament étaient souvent altérés par l’influence humaine (ou par le Démiurge ou Demiourgos), ce qui diminuait son importance.
S'opposant aux critiques littéraires radicaux, il écrit: "Quelques-uns disent que cette Loi [ la Loi mosaïque ] a été donnée par Dieu le Père en personne; d’autres, dans une direction diamétralement opposée, assurent qu’elle provient de l’Adversaire, du diable corrupteur [...] les uns et les autres sont entièrement dans l’erreur." (Froehlich, 37) Ptolémée pensait que la loi de l'Ancien Testament était un texte composite créé par Dieu, Moïse et les anciens du peuple. Dieu aurait transmis les Dix Commandements, Moïse les aurait complétés pour réduire le nombre de pêcheurs au sein de son peuple et les anciens auraient pris sa relève l'auraient à nouveau modifié, "créant des règles contraires à celles de Dieu." (Froehlich, 39)
Classification des lois de Dieu
La vraie, bonne loi, est celle que Jésus-Christ aurait reçue de Dieu et transmise à l'humanité dans le Nouveau Testament. Ptolémée soutient cette idée et déclare: "Nous tirerons nos preuves des paroles de notre Sauveur, elles seules mènent sans faux pas à l'intelligence de ce qui est." (Froehlich, 38) Ptolémée laisse ensuite transparaître ses influences gnostiques, en suggérant que même les lois de Dieu peuvent être divisées en trois groupes hiérarchiques basés sur l'opposition de l'esprit et de la chair.
Il a qualifié la première de "loi pure" (Froehlich, 40) parce qu'elle n'était pas "altérée par le mal" (Froehlich, 40) et qu'elle s’était accomplie en Jésus-Christ. La seconde, qu'il considérait comme "la loi altérée par l'inférieur et l'injustice" (Froehlich, 40) parce qu'elle traitait essentiellement des relations interhumaines et qui était "abolie car elle était incohérente avec sa nature [celle du Christ]." (Froehlich, 40) Le troisième groupe était constitué de préceptes spirituellement symboliques que Jésus "transféra du domaine de la perception sensorielle et de l'apparence au domaine du spirituel et de l'invisible." (Froehlich, 40)
Il s'agit de lois ayant été métamorphosées en idéaux supérieurs, plus grands que ce qu’ils étaient auparavant. Ainsi, plutôt que la circoncision de la chair, après Jésus, il fallait faire l'expérience de la circoncision du cœur. Au fur et à mesure que Ptolémée poursuit, le lecteur peut détecter une dichotomie croissante entre l'Ancien Testament et le Nouveau Testament. Au lieu d'un Dieu unifié, constitué du Père et du Fils, il existait pour les gnostiques une séparation claire des divinités et des pouvoirs spirituels à l'œuvre sur terre.
Démiurge
Les dirigeants controversés de l'Église primitive, tels que Ptolémée, Valentin et Marcion de Sinope (environ 85 - 160 ap. J.-C.), commencèrent à répartir les Saintes Écritures en deux catégories: celles authentiquement divines et celles corrompues. McGrath écrit:
L'argument principal de Marcion était que le "Dieu" de l'Ancien Testament n'était pas le même que celui du Nouveau Testament. Le Dieu de l'Ancien Testament était considéré comme inférieur, voire défectueux, à la lumière de la conception chrétienne de Dieu. Il n'y avait aucun lien entre ces divinités. (21)
Marcion et les autres gnostiques considéraient le dieu de l'Ancien Testament comme le Demiourgos, ou Démiurge, une "divinité inférieure à laquelle ils attribuaient les origines de l'univers matériel, la distinguant du Dieu suprême." (Livingstone, 164) Il s’agissait également d’un concept surnaturel du platonisme antérieur.qu'ils avaient emprunté et adapté. Assez ironiquement, la vision, radicale et déconnectée, qu’avait Marcion de Dieu, de Jésus, du judaïsme et de l'histoire biblique lui valut le titre de "plus grand hérétique" par Justin Martyr (100 - 165 ap. J.-C.). Le philosophe ayant également promu l'idée du Logos spermatikos, la graine de vérité dans toutes les religions. Il n'est pas surprenant que les interprétations de Ptolémée aient également été sévèrement critiquées par les théologiens au cours des siècles. Comme le souligne Fallon, "les conclusions de Ptolémée l'amènent aux confins de la métaphysique et du mythe." (Fallon, 306)
En ce qui concerne le Demiourgos, Ptolémée fait remarquer que:
Celui qui se tient entre les deux [Dieu et Jésus]... n'est ni bon ni d’aucune façon mauvais ou injuste... Ce dieu [le Demiourgos] sera inférieur au Dieu parfait et inférieur à sa justice. Il est engendré, et non pas inengendré, car unique est le Père inengendré de qui viennent toutes choses car d’une certaine manière, tout dépend de lui. (Froehlich, 43)
Conclusion
Bien avant les définitions institutionnelles chrétienne de la foi telles que le symbole de Nicée (325 de notre ère) et le symbole d'Athanase (Ve siècle de notre ère), les affirmations de Ptolémée dans la lettre à Flora ont soulevé d'autres questions sur les notions d'homoiousis (mot grec signifiant "de substance similaire"), d'homoousis (mot grec signifiant "de même substance") et sur la relation entre le Père, le Fils et le Saint-Esprit.
En lisant la Lettre à Flora de Ptolémée, on peut ressentir la grande influence de ses croyances gnostiques sur ses interprétations. En raison de la condamnation gnostique de toutes les choses temporelles et liées à la chair dans le monde physique, il n'est pas étonnant qu'il ait considéré certains textes et lois juives transmises par les hommes comme suspectes et "liées au mal." (Fallon, 46). Les questions, contemplations et interprétations de Ptolémée, telles qu'elles sont évoquées dans la Lettre à Flora, peuvent être cohérentes compte tenu de la portée, de la composition et de la complexité des textes bibliques hébreux et grecs. Cependant, en faisant une lecture plus profonde et holistique des Saintes Écritures, leur l'intégrité peut également être raisonnablement défendue puisqu’il y a des preuves scripturales que Dieu (Yahvé) utilise même des méthodes banales pour atteindre ses extraordinaires objectifs.

