Les puissances coloniales européennes ont cherché à exploiter les ressources de l'Afrique dès le XVe siècle. Les commerçants arabes avaient fait de même en Afrique du Nord et en Afrique de l'Est tout au long du Moyen Âge, mais c'est à partir du XVIIe siècle que les commerçants européens ont commencé à s'enfoncer profondément à l'intérieur des terres à la recherche de marchandises de grande valeur. Les commerçants, souvent informés par les explorateurs et les missionnaires, s'intéressaient à tout ce qui pouvait être vendu, comme l'or, l'huile de palme, le caoutchouc et les esclaves.
L'une des marchandises les plus précieuses était l'ivoire, très demandé en Inde pour la joaillerie et en Europe au XVIIIe siècle pour tout, des boîtes décoratives aux touches de piano en passant par les boules de billard. Ce commerce lucratif a eu pour conséquences des bouleversements culturels, la construction de réseaux de transport, des guerres, la colonisation et la mort de dizaines de milliers d'éléphants chaque année.
Sources d'ivoire
L'ivoire faisait l'objet d'un commerce entre l'Afrique et l'Europe dès l'Antiquité; les Romains, par exemple, importaient de l'ivoire d'Afrique du Nord et d'Afrique centrale via les caravanes de chameaux du Sahara antique. Au Moyen Âge, les commerçants arabes fondèrent des centres de commerce destinés tout spécifiquement à tirer profit de l'ivoire, notamment sur l'île de Zanzibar et le long de la côte swahilie d'Afrique de l'Est, bien qu'ils n'aient établi aucune forme de contrôle politique au-delà de la côte. Les marchands portugais se sont lancés à la recherche d’ivoire tout au long des XVe et XVIe siècles, établissant des comptoirs de commerce sur la côte ouest de l’Afrique, de la Haute-Guinée à l’Angola portugais. Les marchands portugais se procuraient également de l’ivoire sur la côte swahilie, au Mozambique portugais. Les Portugais faisaient souvent sculpter l’ivoire par des Africains pour en faire des produits finis adaptés au marché européen, tels que des salières, des cannes de marche et des manches de couverts. En matière d'œuvres d'art en ivoire, les sculpteurs du Bénin étaient considérés comme les plus talentueux.
Au XVIIe siècle, les esclaves et l’or dominaient les exportations africaines, mais l’ivoire restait le troisième produit commercial le plus convoité. À l’époque moderne, les puissances impériales européennes comme la France et la Grande-Bretagne ont recherché de nouvelles sources d’ivoire et établi des comptoirs de commerce non seulement sur la côte du continent, mais aussi, pour la première fois, au cœur de l’Afrique. Ce sont les explorateurs et les missionnaires qui ont en premier alerté les commerçants sur le potentiel de l'intérieur de l'Afrique. David Livingstone (1813-1873), par exemple, notait lors de ses voyages dans les années 1850 que:
…S’il est rentable pour ceux qui se livrent au commerce côtier de remonter le fleuve à bord de leurs navires pour y ramasser de l’ivoire, de la cire d’abeille, etc., ceux qui auront suffisamment d'audace pour s'enfoncer dans l'intérieur des terres et s'approvisionner directement trouveront certainement cela plus rentable…
(Chamberlain, 99)
D'autres explorateurs ont confirmé que l'on pouvait trouver des richesses à l'intérieur de l'Afrique pour une fraction du prix pratiqué sur la côte. Le lieutenant Verney Lovett Cameron (1844-1894), dans les années 1870, décrit l'ivoire de la région du Katanga, dans l'actuelle République démocratique du Congo:
À l’est de Lovalé, l’ivoire est merveilleusement abondant. Le prix pratiqué par les marchands arabes à Nyangwé était de 7,5 livres de perles, ou 5 livres de cauris, pour 35 livres d’ivoire; et les caravanes qui partaient de là pour aller chercher de l’ivoire obtenaient des défenses, quel que soit leur poids, en échange d’un vieux couteau, d’un bracelet en cuivre ou de tout autre objet sans valeur susceptible de plaire aux autochtones.
(Chamberlain, 99-100)
Ces récits de richesses en ivoire incitèrent des souverains comme Léopold II, roi des Belges (r. de 1865 à 1909), à établir un contrôle permanent sur certaines régions. Léopold fonda l’État libre du Congo (qui deviendrait plus tard le Congo belge) en 1885, bien que, finalement, ce soit le caoutchouc qui fit la fortune du roi. De même, la présence d’ivoire convainquit l’Allemagne impériale de créer les colonies du Sud-Ouest africain allemand en 1884 et de l’Afrique orientale allemande l’année suivante. L’attrait de l’ivoire incita également les Britanniques à s’enfoncer plus profondément en Afrique australe au cours des années 1880 et 1890.
Les régions où le commerce de l'ivoire était particulièrement développé comprenaient l'Afrique de l'Est, le bassin du Congo, l'Afrique australe et la région côtière d'Afrique de l'Ouest qui tire son nom de cette précieuse denrée: la Côte d'Ivoire. Les chasseurs africains échangeaient l'ivoire avec d'autres tribus, qui le revendaient ensuite aux Arabes ou aux Européens. La chaîne commerciale pouvait être assez complexe. Dans le bassin du Congo, par exemple, le peuple Mbondzo chassait les éléphants puis échangeait l'ivoire avec le peuple Loï. Les Loï, à leur tour, échangeaient l'ivoire avec le peuple Bobangi, qui le vendait ensuite aux Arabes et aux Européens, qui le transportaient hors d'Afrique. Les marchands d'ivoire pouvaient également s'adonner à un commerce plus local, en utilisant les canoës et les voies terrestres du réseau pour échanger en outre des marchandises telles que le manioc et l'huile de palme entre les tribus africaines.
La richesse générée par le commerce de l’ivoire (et d’autres marchandises) accrut la concurrence entre les tribus africaines et encouragea la formation de puissants royaumes afin de mieux le monopoliser, comme par exemple les Maravi près du lac Malawi et le royaume de Mutapa sur le fleuve Zambèze. Comme le note l’historien A. E. Atmore:
La recherche de l'ivoire était généralement destructrice et souvent violente. Elle impliquait l'organisation de groupes de chasseurs qui, même lorsqu'ils se constituaient localement, perturbaient les anciens groupements sociaux. Trop souvent, elle donnait lieu à des raids à travers la campagne menés par des bandes étrangères.
(Fage, 24)
La concurrence entre les commerçants européens, arabes et africains conduisait souvent à des guerres ouvertes et à des conquêtes territoriales, les Africains et les Arabes sortant généralement perdants face à l’armement supérieur des Européens. Même les Africains qui tiraient directement profit du commerce de l’ivoire n’en bénéficiaient qu’à court terme, car, avec une chasse menée à une telle échelle et l’utilisation d’armes modernes fournies par les Européens, l’ivoire devint de fait une ressource non renouvelable, les animaux étant systématiquement exterminés, région après région.
Caravanes d'ivoire et bateaux à vapeur
À mesure que les sources d’ivoire s’épuisaient, les commerçants furent contraints de s’aventurer de plus en plus loin à l’intérieur de l’Afrique, la frontière commerciale se déplaçant vers des zones plus reculées. Même au XVIe siècle, avant que les chasseurs n’utilisent des armes à feu, 4 000 à 5 000 éléphants étaient tués chaque année dans le royaume de Mutapa, par exemple. Lorsque les armes à feu se sont généralisées, les chiffres ont explosé: dans la seconde moitié du XIXe siècle, alors que le commerce de l’ivoire était à son apogée, 65 000 éléphants étaient tués chaque année en Afrique tropicale (Fage, 24). La demande insatiable, en particulier pour l’ivoire d’Afrique de l’Est où l’offre ne pouvait satisfaire les quantités souhaitées, entraîna une forte hausse du prix de l’ivoire tout au long du XIXe siècle, qui quadrupla entre 1823 et 1873.
D'énormes caravanes de chameaux ou d'ânes se sont formées, par exemple en Afrique de l'Est à partir des années 1810, pour aller chercher de l'ivoire au cœur de l'Afrique. Ces caravanes, qui faisaient souvent aussi le commerce d'esclaves, parcouraient jusqu'à 1 000 miles (1 600 km) pour atteindre les Grands Lacs africains. Dans les passages plus difficiles à travers les zones forestières, les porteurs marchaient à pied, chaque homme transportant une défense. Le commerce des esclaves et celui de l’ivoire se complétaient à la perfection. Les chasseurs d’éléphants africains se transformaient facilement en chasseurs d’hommes, rassemblant des esclaves que les Arabes et les Européens venaient chercher en masse. Un autre avantage de ce double commerce était que les esclaves étaient utilisés pour transporter l’ivoire jusqu’à la côte à la place de porteurs rémunérés, ce qui réduisait considérablement les coûts de transport.
Les peuples africains utilisaient depuis longtemps l’ivoire pour la fabrication de bijoux, de sculptures telles que des statues, et d’objets à valeur cérémonielle comme des masques, mais ils étaient tentés de céder ce matériau pour obtenir des articles qu’ils ne pouvaient pas produire eux-mêmes. Les Européens échangeaient des marchandises de faible valeur (à leurs yeux), telles que des tissus de coton, de la soie, des couteaux, des perles et des tiges de laiton, contre des défenses d’ivoire. Cependant, il n’était pas toujours simple d’échanger des marchandises contre l’ivoire des chasseurs d’éléphants locaux. Les négociations pouvaient être complexes, et toutes sortes de ruses étaient utilisées pour tirer le maximum de valeur de l’ivoire. Au Kenya, les chasseurs Embus avaient pour tradition d’emmener toute leur famille avec eux lorsqu’ils négociaient la vente de leur ivoire:
Les chasseurs d’éléphants emmenaient leurs proches pour négocier avec les marchands d’ivoire de la côte. Au cours des dernières phases de la négociation, chaque proche s’asseyait sur l’ivoire, comme accablé par le chagrin à l'idée de cette perte. Le marchand ne pouvait emporter l’ivoire qu’après avoir payé chacun d’entre eux pour qu’ils acceptent la transaction. Les proches importants du chasseur étaient mieux payés, les moins importants l’étaient moins.
(Curtin, 365)
Certaines caravanes étaient suivies par des explorateurs européens – Richard Francis Burton (1821-1890) a livré un récit remarquable d’un de ces voyages en 1857 –, mais cela eut pour conséquence inattendue la propagation de maladies nouvelles, telles que la variole, dans certaines régions. Une autre conséquence de l'avancée de la frontière commerciale fut le désastre économique pour ces régions autrefois prospères mais désormais dépourvues d'ivoire à échanger. Le seul moyen pour les chefs africains laissés pour compte par cette frontière mouvante de continuer à tirer profit du commerce de l'ivoire était d'imposer des droits de passage aux caravanes qui traversaient leur territoire.
À mesure que l’Afrique centrale s’ouvrait au commerce mondial, principalement grâce à de gigantesques voies navigables intérieures comme le Nil, le Niger, le Zambèze et le Congo, des compagnies commerciales européennes se formèrent et établirent des comptoirs permanents à travers le continent. Ces comptoirs étaient reliés par de petits bateaux à vapeur qui remontaient et descendaient les grands fleuves. L’étape suivante fut l’investissement des gouvernements européens pour financer des projets tels que des chemins de fer, susceptibles de réduire considérablement le coût du transport de marchandises comme l’ivoire vers la côte. De meilleurs ports furent également construits pour permettre à des navires plus grands de transporter des cargaisons plus importantes. Vint ensuite l’arrivée de soldats professionnels et la construction de forts afin de défendre ces actifs, et c’est ainsi que le processus de colonisation commença, chassant les peuples autochtones de leurs terres au moyen de guerres d’expansion territoriale. Il y eut également des conflits entre commerçants européens et arabes, ainsi qu’entre Européens, alors que la ruée vers l’Afrique devenait de plus en plus effrénée à partir du milieu des années 1880.
Utilisations de l'ivoire
L'ivoire africain était transporté vers la Méditerranée et l'Europe, mais aussi vers l'Inde, la Chine et les États-Unis. L'ivoire des défenses d'Afrique de l'Est était particulièrement prisé pour sa souplesse, ce qui le rendait plus facile à sculpter que d'autres types d'ivoire. L'Inde, en particulier, constituait un marché lucratif, comme l'explique ici l'historien P. Curtin: "Il était utilisé pour les bracelets portés par les mariées indiennes. Lorsque la femme ou son mari décédait, les bracelets étaient détruits, ce qui garantissait une demande continue" (126).
En Europe, l’ivoire servait à fabriquer des objets décoratifs tels que des figurines et des boîtes de rangement, mais aussi des articles plus courants auxquels on ajoutait une touche de luxe, comme des peignes, des épingles à cheveux et des couverts. Au XIXe siècle, il était également à la mode d’utiliser l’ivoire comme matériau d’incrustation dans des pièces décoratives, des armoires et des petits meubles. Les Romains utilisaient l’ivoire pour fabriquer des dés de jeu, et cette tendance sportive s’est poursuivie à l’époque moderne, car c’est l’essor du billard et du piano en Europe qui a créé une demande sans cesse croissante pour l’ivoire plus tendre d’Afrique de l’Est. En effet, les boules de billard et les touches de piano sont devenues les produits les plus importants fabriqués à partir d’ivoire africain. L’ivoire plus dur d’Afrique de l’Ouest est resté un matériau populaire pour les manches de couteaux en Europe et aux États-Unis.
Dans les années 1880, le commerce de l’ivoire était en déclin et avait été supplanté, en termes d’importance pour les exportations africaines, par des produits tels que l’or, les diamants, le caoutchouc et la cire d’abeille, ainsi que par des denrées alimentaires cultivées dans des plantations spécialement aménagées, comme le café et le sucre. Le commerce de l’ivoire s’est poursuivi à plus petite échelle, souvent alimenté par des braconniers qui tuaient des éléphants dans des réserves de chasse en toute illégalité. Le commerce de l'ivoire a fini par être interdit par la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d'extinction (CITES), un traité multilatéral signé en 1989.