Tsul'kălû', le géant aux yeux bridés est un mythe de la nation cherokee qui compte parmi les plus populaires. La légende raconte l'histoire du grand géant Tsul'kălû', son mariage avec une jeune fille cherokee, et comment le peuple a trahi sa confiance, si bien que, depuis lors, on ne l'a plus jamais revu, même si sa présence et sa puissance restaient perceptibles.
Le nom du géant, Tsul'kălû', signifie "celui qui les a bridés", en référence à ses yeux. On dit qu'il habite au sommet du mont Tanasee Bald, dans l'actuelle Caroline du Nord, dans sa demeure connue sous le nom de Tsunegûñ′yĭ. Il est le Grand Seigneur du Gibier, l'esprit invoqué avant et pendant la chasse, et on dit qu'il aide les chasseurs à pister leur proie. En tant qu'esprit, le géant est invisible, ce qui n'a rien d'inhabituel puisque le folklore amérindien en général, et les contes cherokees en particulier, regorgent d'esprits invisibles; mais ce conte explique comment Tsul'kălû' est devenu invisible et pourquoi les gens ne l'ont jamais vu et ne le verront plus jamais.
Dans ce récit, la jeune femme et sa mère vivent dans le village de Kanuga ("lieu de rassemblement"), qui correspond approximativement à l'actuelle ville de Hendersonville, en Caroline du Nord. La mère vit dans la hutte familiale tandis que sa fille vit dans l'asi – une maison en torchis, souvent appelée "maison d'hiver", qui est parfois, mais pas toujours, plus petite et plus compacte qu'une hutte. Historiquement, l'asi des Cherokees n'avait pas de fenêtres et comportait un foyer au centre; il y régnait donc toujours une atmosphère enfumée et sombre. Le fait de situer une partie de l'histoire dans un asi confère un aspect comique à certains passages du récit, car la structure n'était pas assez grande pour accueillir un géant, et encore moins le géant et sa femme, ce qui devait beaucoup amuser le public d'origine.
Ce récit – à l'instar de la légende cherokee de L'homme qui épousa la sœur du Tonnerre, des contes cherokees d'Ulunsuti, des contes de Wihio des Cheyennes et des contes d'Iktomi des Sioux – souligne l'importance de prêter attention aux consignes et de les suivre. Ce concept apparaît fréquemment dans la littérature amérindienne, où des entités surnaturelles accordent des dons à ceux qui suivent les consignes, même s'ils n'en comprennent pas la raison, et punissent ceux qui ne le peuvent pas. Souvent, le contrevenant se punit lui-même en omettant simplement de faire ce qu'on lui a demandé.
Le respect des consignes est une valeur culturelle centrale des peuples autochtones d'Amérique du Nord en général, car il est lié à l'observance des traditions, des rites et des rituels, qui doivent être accomplis d'une certaine manière, comme cela a toujours été le cas, sans déviation ni innovation. Dans le récit suivant, le non-respect des consignes entraîne la privation des dons et rend le géant invisible pour toujours.
Texte
Le texte suivant est tiré de Myths of the Cherokee (1900) de James Mooney, réédité par Dover Publications en 2014.
Il y a bien longtemps, une veuve vivait avec sa fille unique dans la vieille ville de Kănuga, au bord de la rivière Pigeon. La jeune fille avait atteint l'âge de se marier, et sa mère lui parlait souvent pour lui dire qu'elle devait absolument choisir pour mari un bon chasseur, afin qu'elles aient quelqu'un pour prendre soin d'elles et qu'elles aient toujours de la viande en abondance à la maison. La jeune fille répondait qu'un tel homme était difficile à trouver, mais sa mère lui conseillait de ne pas se précipiter et d'attendre que le bon vienne.
Or, la mère dormait dans la maison tandis que la jeune fille dormait dehors, dans l'âsĭ. Une nuit noire, un étranger vint à l'âsĭ pour courtiser la jeune fille, mais elle lui répondit que sa mère ne la laisserait épouser qu'un bon chasseur. "Eh bien, dit l'étranger, je suis un excellent chasseur", alors elle le laissa entrer, et il resta toute la nuit. Juste avant l'aube, il déclara qu'il devait maintenant retourner chez lui, mais qu'il avait apporté de la viande pour sa mère, et qu'elle la trouverait dehors. Puis il s'en alla, sans que la jeune fille ne l'ait vu. À l'aube, elle sortit et y trouva un cerf, qu'elle apporta dans la maison à sa mère, en lui disant que c'était un cadeau de son nouveau fiancé. Sa mère fut ravie, et elles mangèrent des escalopes de cerf au petit-déjeuner.
Il revint la nuit suivante, mais repartit à nouveau avant l'aube, et cette fois-ci, il laissa deux cerfs dehors. La mère était encore plus ravie cette fois-ci, mais elle dit à sa fille: "J'aimerais bien que ton amoureux nous apporte du bois." Or, où qu'il fût, l'inconnu connaissait leurs pensées; ainsi, lorsqu'il revint la fois suivante, il dit à la jeune fille: "Dis à ta mère que j'ai apporté le bois" ; et quand elle regarda dehors le matin, plusieurs grands arbres gisaient devant la porte, racines et branches comprises. La vieille femme était en colère et dit: "Il aurait pu nous apporter du bois que nous pourrions utiliser, au lieu de grands arbres entiers que nous ne pouvons pas fendre et qui ne font qu'encombrer la route de broussailles." Le chasseur comprit ce qu'elle disait, et la fois suivante, il ne rapporta rien ; le matin, lorsqu'elles regardèrent dehors, les arbres avaient disparu et il n'y avait plus aucun bois, si bien que la vieille femme dut aller en chercher elle-même.
Presque tous les soirs, il venait voir la jeune fille, et à chaque fois, il apportait un cerf ou un autre gibier, mais il partait toujours avant l'aube. Finalement, sa mère lui dit: "Ton mari part toujours avant l'aube. Pourquoi n'attend-il pas? Je veux voir quel genre de gendre j'ai." Lorsque la jeune fille rapporta cela à son mari, il répondit qu'il ne pouvait pas se laisser voir par la vieille femme, car sa vue l'effraierait. "Elle veut te voir, quoi qu'il en soit", dit la jeune fille, et elle se mit à pleurer, jusqu'à ce qu'il finisse par accepter, mais il l'avertit que sa mère ne devait pas dire qu'il avait l'air effrayant (usga′sĕʻti′yu).
Le lendemain matin, il ne partit pas si tôt, mais resta dans l'âsĭ, et quand le jour se leva, la jeune fille sortit et le dit à sa mère. La vieille femme vint jeter un coup d'œil à l'intérieur, et là, elle vit un grand géant, aux longs yeux bridés (tsulʻkălû′), recroquevillé sur le sol, la tête appuyée contre les chevrons dans le coin gauche au fond, et les orteils effleurant le toit dans le coin droit près de la porte. Elle jeta un seul coup d'œil et courut se réfugier dans la maison en criant: "Usga′sĕʻti′yu ! Usga′sĕʻti′yu!"
Tsulʻkălû′ était terriblement en colère. Il se déplia et sortit de l'âsĭ, puis fit ses adieux à la jeune fille en lui disant qu'il ne se laisserait plus jamais voir par sa mère, mais qu'il retournerait dans son propre pays. Puis il partit en direction de Tsunegûñ′yĭ.
Peu après son départ, la jeune fille eut ses règles. Le flux de sang était très abondant, et la mère jeta tout dans la rivière. Une nuit, alors que la jeune fille s'était couchée dans l'âsĭ, son mari revint à la porte et lui dit: "Il semble que tu sois seule", puis il lui demanda où était l'enfant. Elle répondit qu'il n'y en avait pas eu. Il lui demanda alors où était le sang, et elle répondit que sa mère l'avait jeté dans la rivière. Elle lui indiqua exactement l'endroit, et il s'y rendit et trouva un petit ver dans l'eau. Il le ramassa et le rapporta à l'âsĭ; tandis qu'il marchait, le ver prit forme et commença à grandir, jusqu'à ce que, lorsqu'il atteignit l'âsĭ, ce fût une petite fille qu'il portait dans ses bras. Il la donna à sa femme et dit: "Ta mère ne m'aime pas et maltraite notre enfant, alors viens, partons chez moi." La jeune fille voulait être avec son mari; ainsi, après avoir fait ses adieux à sa mère, elle prit l'enfant dans ses bras et ils partirent ensemble pour Tsunegûñ′yĭ.
Or, la jeune fille avait un frère aîné, qui vivait avec sa propre femme dans un autre village; lorsqu'il apprit que sa sœur s'était mariée, il vint rendre visite à celle-ci et à son nouveau mari, mais lorsqu'il arriva à Kănuga, sa mère lui dit que sa sœur avait pris son enfant et était partie avec son mari, sans que personne ne sache où. Il était désolé de voir sa mère si seule; il dit donc qu'il partirait à la recherche de sa sœur pour essayer de la retrouver et de la ramener. Il était facile de suivre les empreintes du géant, et le jeune homme suivit la piste jusqu'à ce qu'il n'arrive à un endroit où ils s'étaient reposés; il y avait sur le sol des traces indiquant qu'un enfant avait été allongé là, ainsi que d'autres marques laissant penser qu'un bébé était né à cet endroit. Il continua à suivre la piste et arriva à un autre endroit où ils s'étaient reposés; on y voyait les traces d'un bébé qui rampait et d'un autre allongé par terre. Il poursuivit son chemin et arriva à un autre lieu de repos; là, il y avait des traces d'un enfant qui marchait et d'un autre qui rampait. Il continua jusqu'à ce qu'il n'arrive à un autre lieu de repos, où il y avait des traces d'un enfant qui courait et d'un autre qui marchait. Il continua néanmoins à suivre la piste le long du ruisseau dans les montagnes et arriva à l'endroit où ils s'étaient reposés une nouvelle fois; cette fois-ci, il y avait des empreintes de deux enfants courant dans tous les sens, et ces empreintes sont encore visibles dans la roche à cet endroit.
À deux autres reprises, il retrouva l'endroit où ils s'étaient reposés, puis la piste remonta le versant du Tsunegûñ′yĭ, et il entendit le son d'un tambour et des voix, comme si des gens dansaient à l'intérieur de la montagne. Il arriva bientôt à une grotte qui ressemblait à une porte creusée dans le flanc de la montagne, mais la roche était si escarpée et si lisse qu'il ne put y grimper; il se contenta de se pencher par-dessus le rebord et d'apercevoir les têtes et les épaules d'une foule de personnes qui dansaient à l'intérieur. Il vit sa sœur danser parmi elles et l'appela pour qu'elle sorte. Elle se retourna en entendant sa voix, et dès que les battements de tambour cessèrent un instant, elle sortit à sa rencontre, n'ayant aucune difficulté à descendre le long de la roche, et tenant ses deux petits enfants par la main. Elle fut très heureuse de retrouver son frère et s'entretint longuement avec lui, mais ne l'invita pas à entrer, et finalement il repartit sans avoir vu son mari.
À plusieurs autres reprises, son frère vint à la montagne, mais sa sœur le rencontrait toujours à l'extérieur, et il ne parvint jamais à voir son mari. Au bout de quatre ans, elle vint un jour chez sa mère et lui dit que son mari était parti chasser dans les bois voisins, qu'ils se préparaient à rentrer chez eux le lendemain, et que si sa mère et son frère venaient tôt le matin, ils pourraient voir son mari. S'ils arrivaient trop tard pour cela, dit-elle, ils trouveraient de la viande en abondance à ramener chez eux. Elle retourna dans les bois, et la mère courut prévenir son fils. Ils se rendirent sur place tôt le lendemain matin, mais Tsulʻkălû′ et sa famille étaient déjà partis. Sur les poteaux de séchage, ils trouvèrent les carcasses de cerfs fraîchement tués suspendues, comme la jeune fille l'avait promis, et il y en avait tellement qu'ils retournèrent prévenir tous leurs amis de venir les chercher; il y en avait assez pour tout le village.
Le frère tenait toutefois à voir sa sœur et son mari; il se rendit donc de nouveau à la montagne, et elle sortit à sa rencontre. Il demanda à voir son mari, et cette fois-ci, elle lui dit de l'accompagner à l'intérieur. Ils entrèrent comme par une porte, et à l'intérieur, il découvrit un lieu qui ressemblait à une grande maison de ville. Ils semblaient être seuls, mais sa sœur s'écria: "Il veut te voir", et une voix retentit dans les airs: "Tu ne peux pas me voir tant que tu n'auras pas enfilé une nouvelle robe; alors, tu pourras me voir." " Je suis d'accord", dit le jeune homme en s'adressant à l'esprit invisible, et la voix retentit à nouveau dans les airs: "Retourne donc et dis à ton peuple que pour me voir, ils doivent entrer dans la maison de ville et jeûner pendant sept jours; pendant tout ce temps, ils ne doivent pas sortir de la maison de ville ni pousser de cri de guerre; et le septième jour, je viendrai avec de nouvelles robes que vous pourrez enfiler afin que vous puissiez tous me voir."
Le jeune homme retourna auprès de Kănuga et rapporta tout cela au peuple. Tous voulaient voir Tsulʻkălû′, à qui appartenait tout le gibier des montagnes; ils entrèrent donc dans la maison communale et commencèrent le jeûne. Ils jeûnèrent le premier jour, puis le deuxième, et ainsi de suite jusqu'au septième — à l'exception d'un homme d'un autre hameau, qui se faufilait dehors chaque nuit à la tombée de la nuit pour se procurer de quoi manger, puis se glissait à nouveau à l'intérieur quand personne ne le regardait. Le matin du septième jour, le soleil se levait à peine à l'est lorsqu'ils entendirent un grand bruit, semblable au grondement de rochers dévalant le flanc du Tsunegûñ′yĭ. Effrayés, ils se serrèrent les uns contre les autres dans la maison communale, et personne n'osait murmurer. Le bruit se rapprochait et s'amplifiait jusqu'à devenir un rugissement effroyable, et tout le monde tremblait et retenait son souffle — tous sauf un homme, l'étranger venu de l'autre village, qui, pris de panique, perdit la raison, se précipita hors de la maison communale et poussa le cri de guerre.
Aussitôt, le rugissement cessa et le silence régna pendant un certain temps. Puis ils l'entendirent à nouveau, mais comme s'il s'éloignait, de plus en plus loin, jusqu'à ce qu'il ne s'éteigne enfin en direction de Tsunegûñ′yĭ, et tout redevint calme. Les gens sortirent de la maison communale, mais le silence régnait, et ils ne voyaient rien d'autre que ce qu'ils avaient vu sept jours auparavant.
Pourtant, le frère ne se découragea pas; il revint voir sa sœur, et celle-ci l'emmena dans la montagne. Il demanda pourquoi Tsulʻkâlû′ n'avait pas apporté les nouvelles robes, comme il l'avait promis, et la voix venue des airs répondit: "Je suis venu avec, mais tu n'as pas obéi à ma parole; tu as rompu le jeûne et poussé le cri de guerre." Le jeune homme répondit: "Ce n'est pas notre peuple qui a agi ainsi, mais un étranger. Si tu reviens, nous ferons assurément ce que tu dis." Mais la voix répondit: "Désormais, tu ne pourras plus jamais me voir." Alors le jeune homme ne put rien ajouter de plus, et il retourna à Kănuga.