La bataille de Camden (16 août 1780) fut une bataille majeure dans la guerre d’indépendance des États-Unis (1775-1783) qui se déroula dans le sud du pays. L’armée britannique, menée par Lord Charles Cornwallis, remporta une victoire décisive contre les forces américaines, menées par le général Horatio Gates, assurant ainsi aux Britanniques le contrôle de la Caroline du Sud et permettant à Cornwallis d’envahir la Caroline du Nord.
Contexte: la chute de Charleston
Le 29 mars 1780, plus de 12 000 soldats britanniques et allemands sous les ordres de Sir Henry Clinton s’installèrent à l’extérieur des remparts terrestres de Charleston, en Caroline du Sud, et commencèrent le siège. Au cours des six semaines qui suivirent, les engins de siège britanniques se rapprochèrent lentement des murs de la ville, tandis que le rugissement continu de l’artillerie retentissait dans le ciel. À cette époque, Charleston était la ville la plus grande et la plus importante du sud des États-Unis. Sa prise offrirait aux Britanniques une base à partir de laquelle lancer une invasion du Sud, l’une des régions les plus importantes du pays sur le plan économique. Les exportations de cultures commerciales du Sud comme l’indigo, le riz et le tabac servaient à financer l’effort de guerre américain. Si le Sud retombait aux mains des Britanniques, les États-Unis perdraient accès à cette source majeure de revenus et auraient des difficultés à maintenir l’effort militaire. Il se disait qu’être amputée du Sud porterait un coup fatal à la jeune république américaine.
Tout cela, le major-général Benjamin Lincoln, commandant du département sud de l’armée continentale, ne le savait que trop bien. Tandis que les Britanniques achevaient de piéger son armée dans Charleston, Lincoln savait que le temps pressait, tant pour son armée que pour le Sud, et il ne pouvait qu’espérer recevoir des renforts. Le général George Washington, commandant en chef des forces américaines, ne put venir en aide à Lincoln, étant donné qu’il était dans le New Jersey avec l’armée principale pour surveiller les nombreuses troupes britanniques présentes à New York. Cependant, Washington put se séparer de deux régiments de continentaux (ou soldats réguliers), les envoyant vers le Sud sous le commandement compétent du major-général Johann de Kalb. Au même moment, les 380 soldats du 3e régiment de Virginie, sous le commandement du colonel Abraham Buford, entrèrent en Caroline du Sud, déterminés à défendre Charleston.
Néanmoins, avant que l’un ou l’autre de ces détachements n’arrivent en renfort, Lincoln fut contraint d'agir. Début mai, les engins de siège de Clinton étaient au pied des murs de la ville, permettant aux Britanniques de lancer un barrage d’artillerie qui mit le feu aux bâtiments en bois de Charleston. Refusant d’exposer son armée et les habitants à un carnage, Lincoln se rendit le 12 mai. Au moins 2 500 soldats continentaux furent faits prisonniers (plus de 5 000 selon les Britanniques), et Charleston fut occupée par les Britanniques. Clinton s’attela ensuite à la tâche de pacifier la Caroline du Sud, graciant tous les miliciens patriotes prêts à changer de camp et à se battre pour les Britanniques, qui purent ainsi recruter presque 4 000 hommes dans leurs milices loyalistes en un été.
En outre, Clinton dépêcha le lieutenant-colonel Banastre Tarleton et sa tristement célèbre unité d’élite loyaliste, connue sous le nom de légion britannique, à la poursuite des Virginiens du colonel Buford. Le 29 mai, Tarleton attaqua Buford pendant la bataille de Waxhaws, à la frontière entre la Caroline du Nord et la Caroline du Sud. La bataille tourna rapidement au bain de sang, car les troupes de Tarleton auraient massacré les soldats continentaux alors qu’ils tentaient de se rendre. Les patriotes ont même inventé l’expression "Tarleton’s Quarter" pour parler de la brutalité des officiers britanniques. Avec l’anéantissement du régiment de Buford, les derniers vestiges de l’armée américaine du Sud furent détruits, laissant le Sud à la merci de la domination britannique.
Satisfait, Clinton retourna à New York début juin, laissant son bras droit, Lord Charles Cornawillis, en charge de finir de pacifier la Caroline du Sud. Plus facile à dire qu’à faire, étant donné que la brutalité de Waxhaws avait poussé des centaines d’hommes à rejoindre les milices patriotes qui éclosaient dans l’arrière-pays de la Caroline du Sud. Des hommes comme Thomas Sumter, Francis Marion ou Andrew Pickens menèrent des petits groupes de combattants partisans dans des attaques contre les troupes britanniques et loyalistes, contrecarrant les plans de Cornwallis visant à asseoir son autorité dans la région. Au fil des semaines, l’emprise de Cornwallis sur la Caroline du Sud commençait à se relâcher, et les patriotes virent une occasion de reprendre le contrôle de l'État, mais pour y parvenir, il leur fallait reconstruire rapidement une armée du Sud.
La Grande armée de Gates
Les patriotes disposaient déjà d’une base pour construire cette nouvelle armée. Le général de Kalb avait atteint la rivière Deep, à 48 kilomètres au sud de Greensboro, en Caroline du Nord, quand il apprit la chute de Charleston. Au lieu de risquer vainement une tentative d’invasion de ce qui était désormais un territoire ennemi, Kalb décida de ne pas bouger et d’attendre de nouveaux ordres. Né en Bavière dans une famille de paysans, Johann de Kalb intimidait: du haut de son mètre quatre-vingt-deux, à une époque où les hommes étaient plus petits, il était large d’épaules et musclé. Vétéran chevronné de plusieurs guerres européennes, il avait servi dans l’armée française sous les ordres du célèbre Maurice de Saxe (1696-1750). Mentor du marquis de Lafayette, Kalb arriva en Amérique en juillet 1777 pour rejoindre l’armée continentale et se vit attribuer le commandement d’une division à Valley Forge. Désormais, assis dans son camp en Caroline de Nord, il occupait pour la première fois un poste de commandement indépendant et avait hâte de faire ses preuves au combat.
Le commandement du Bavarois ne resta pas longtemps indépendant. Le général Horatio Gates fit son arrivée le 25 juillet 1780 en annonçant que le Congrès lui avait confié le commandement des 1 400 continentaux de Kalb pour les regrouper dans une nouvelle armée du Sud. Le général Gates était encore admiré par nombre d’Américains pour sa victoire lors des batailles de Saratoga (automne 1777), où il avait contraint toute une armée britannique à se rendre. Gates était considéré comme un homme d’action, qui compensait la prudence excessive de Washington. Gates avait même été lié à la cabale de Conway, une tentative échouée visant à destituer Washington du commandement de l’armée. Bien que sa participation à la "cabale" lui ait coûté une partie de son prestige, ses accomplissements militaires restaient suffisamment impressionnants pour que le Congrès place en lui l’espoir du Sud. À noter que Washington ne fut pas consulté concernant la nomination de Gates, puisque ce dernier avait des amis au Congrès qui savaient que le commandant en chef n’aurait pas approuvé.
Gates tenait à montrer qu’il était toujours le héros de Saratoga et, le 27 juillet, il ordonna à son armée décousue de prendre la route directe vers Camden, en Caroline du Sud, pour entamer la reconquête de l’État. Ses officiers lui déconseillèrent une approche aussi directe, qui obligerait l’armée à traverser des marécages et des terres agricoles ravagées par la guerre, peuplées principalement par des loyalistes hostiles. Le colonel Otho Williams, l’adjudant de Gates, proposa même une route alternative moins dangereuse qui passait par l’ouest. Gates refusa d’écouter, convaincu que l’approche directe était la meilleure, et mit immédiatement ses troupes en route sur le long chemin menant à Camden. Conformément aux avertissements de Williams et des autres officiers, la campagne n'était que désolation, dépouillée de toute nourriture et de tout vivre par les milices en guerre. Pendant toute la marche, l’armée manqua dangereusement de nourriture.
Le 7 août, les 2 100 miliciens de Caroline du Nord sous les ordres du général Richard Caswell rejoignirent les forces de Gates, ce qui leur remonta légérement le moral. Le 14 août, l’armée atteint Rugeley’s Mill, à environ 19 kilomètres de Camden, où elle fut renforcée par les 700 miliciens de Virginie sous les ordres du général Edward Stevens. Gates avait alors commencé à qualifier ses troupes de "Grande armée" et pensait commander plus de 7 000 hommes. Lorsque le colonel Williams, plus raisonnable, le corrigea en l’informant que l’armée ne comptait que 3 052 âmes, Gates fut surpris mais ne s’en inquièta finalement pas, déclarant qu’il y avait "suffisamment [de soldats] pour parvenir à nos fins" (Boatner, 163).
Préparatifs
Le 9 août, Lord Cornwallis apprit que Gates se dirigeait vers Camden. La ville était devenue un entrepôt de ravitaillement de l’armée britannique et était gardée par environ 1 000 soldats sous les ordres du jeune Lord Francis Rawdon. Cornwallis décida d’affronter la menace américaine de front et arriva lui-même à Camden le 13 août, portant le nombre de soldats dans la ville à environ 2 200. Ces troupes étaient composées de soldats réguliers expérimentés et d’unités de loyalistes chevronnés de New-York qui combattaient les patriotes depuis des années. Aux côtés de Cornwallis se trouvaient également le lieutenant-colonel Tarleton et sa légion britannique, dont la réputation sanguinaire était arrivée à toutes les oreilles au cours des mois qui suivirent Waxhaw. Cornwallis pensait être en infériorité numérique. Comme Gates, il surestimait grandement la taille de l’armée américaine, mais décida néanmoins de se battre. Se retirer de Camden mettrait en péril le contrôle britannique de la Caroline du Sud et pourrait sonner le glas de la campagne cruciale dans le Sud.
Pendant ce temps, le 15 août, le général Gates annonça qu’il comptait attaquer les forces britanniques à Camden le lendemain matin. Une fois encore, ses ordres furent accueillis de manière sceptique par ses officiers, étant donné que beaucoup de soldats avaient été affaiblis par la faim pendant la marche depuis la Caroline du Nord. Cependant, Gates fut clair quant au fait qu’il n’écouterait pas d’avis contraire, et ce soir-là, à 22h, la "Grande armée" auto-proclamée se mit en route vers Camden. Le hasard voulut que Cornwallis prenne également la décision d’attaquer. Les Britanniques avaient eux aussi quitté Camden aux alentours de 22h et marchaient désormais sur la même route, venant de la direction opposée. Les deux armées se firent face le 16 août, à environ 2h30 du matin. Sous un ciel noir et sans lune, les dragons de Tarleton s’élancèrent sur l’avant-garde américaine. Les deux camps furent surpris de se voir, et après une courte escarmouche confuse, Britanniques et Américains se retirèrent. Ni les uns ni les autres ne voulaient s’engager dans une bataille nocturne qui risquait de les désorienter.
Cette rencontre inattendue aurait quelque peu ébranlé Gates. Peu avant l’aube, il convoqua un conseil de guerre au cours duquel, contrairement à son habitude, il demanda conseil à ses officiers sur la marche à suivre. Agacés que Gates n’ait pas écouté leurs avis plus tôt, la plupart des officiers adoptèrent une attitude passive-agressive en restant silencieux. Le général de la milice Edward Stevens finit par rompre le silence en demandant à ses collègues officiers: "Messieurs, n’est-il pas maintenant trop tard pour faire quoi que ce soit d’autre que se battre?" (Boatner, 165)
La bataille
Au lever du jour, les deux armées découvrirent qu’elles n’étaient séparées que par 228m de terrain ouvert. Le champ de bataille était limité de chaque côté par des marécages denses. Les Américains se trouvaient sur un terrain légérement plus en hauteur, car ils s’étaient mis en position sous le couvert de la pénombre. Gates déploya ses troupes comme il était habituel de le faire en guerre au XVIIIe siècle: il positionna ses unités les plus fortes (les régiments continentaux du Delaware et du Maryland) sur son flanc droit, et ses troupes les plus faibles (les milices de Caroline du Nord et de Virginie) sur son flanc gauche. Malheureusement pour Gates, Corwallis eut exactement la même idée. Ses unités les plus fortes, les chevronnés 23ème et 33ème régiments d’infanterie, se trouvaient sur le flanc droit britannique, face à la milice américaine. Les unités moins expérimentées de Cornwallis, dont ses troupes loyalistes fraîchement levées et les Volontaires irlandais, se trouvaient sur son flanc gauche, face aux continentaux de Gates. Cornwallis garda les dragons de Tarleton en réserve, prêts à poursuivre les Américains en fuite.
Quelques légères escarmouches éclatèrent pendant que les armées se mettaient en position, mais ce n’est qu’après le lever du jour que la bataille commença véritablement. L’artillerie de chaque armée se mit à pilonner les positions ennemies, et le champ de bataille fut bientôt recouvert d’un brouillard de fumée. Environ à ce moment-là, le colonel Otho Williams apprit par un officier d’artillerie que les Britanniques n’avaient pas fini de se déployer. Ils étaient encore en train de passer d’une formation en colonne à une formation en ligne. Williams se réjouit, croyant que les Britanniques étaient encore vulnérables à une attaque, et conseilla au général Gates de frapper en premier. Il accepta, et ne voulant pas perdre de temps, il décida d’envoyer la milice de Virginie, puisqu’elle était déjà en formation. Gates donna l’ordre d’attaquer, le seul et dernier qu’il donnerait ce jour-là. Le général Stevens, à la tête des miliciens de Virginie, leur fit fixer leur baïonnette avant de charger dans le champ obscur. Très vite, les Virginiens de Stevens foncèrent tête baissée vers les soldats britanniques, qui étaient également en train d’attaquer en "tirant et en poussant des cris de joie". À cette vue, la plupart des miliciens, pris de panique, jetèrent leurs armes et s’enfuirent sans avoir tiré un seul coup de feu (Middlekauff, 462).
Les miliciens de Caroline du Nord avaient regardé leurs camarades Virginiens avancer dans le champ enfumé. À présent, ils les observaient revenir en courant, suivis de près par les Britanniques en uniforme écarlate. Les Nord-Caroliniens, qui étaient aussi inexpérimentés et indisciplinés que les Virginiens, paniquèrent à leur tour, laissèrent tomber leurs mousquets et fuirent leur champ de bataille. À peine le combat commencé, toute l’aile gauche américaine s’était déjà écroulée. L’avenir de l’armée américaine reposait désormais sur les épaules des soldats continentaux sur l’aile droite, sous le commandant global du général bavarois Johann de Kalb. Jusqu’ici, les continentaux de Kalb avaient tenu leurs positions, repoussant deux assauts menés par le flanc gauche britannique, sous les ordres de Lord Rawdon. Kalb avait contre-attaqué, et pendant un moment, Rawdon eut bien du mal à empêcher ses troupes de se disperser. Mais la débâcle sur l’aile gauche américaine avait scellé le sort de Kalb, puisque les troupes britanniques pouvaient désormais contourner et frapper le flanc exposé de Kalb.
Otho Williams comprit ce qui se passait et voulut envoyer les troupes de réserve, la première brigade du Maryland, à la rescousse de Kalb. Cependant, les Marylandais ne purent pas aller bien loin avant que les miliciens en fuite, aveuglés par la panique, ne leur rentrent dedans, semant le désordre dans la brigade. Ce contretemps fut fatal aux continentaux de Kalb, qui se retrouvèrent bientôt débordés. Kalb fit tout son possible pour rallier ses troupes mais fut projeté à terre quand son cheval fut tué en dessous de lui. Plein de résilience, le Bavarois se releva avec peine, sans cesser de donner des ordres de sa voix retentissante. Il avait été blessé à plusieurs reprises et saignait abondamment d’une entaille au sabre à la tête. Peu après, il s’effondra, à bout de force. Les blessures s’avérèrent mortelles, et il mourut trois jours plus tard.
Avec la chute de Kalb, les continentaux approchaient du point de rupture, et Cornwallis envoya Tarleton donner le coup de grâce. Il conduisit ses dragons à l’arrière des troupes continentales, brisant leur formation et les faisant fuir. Malgré le regroupement de quelques Américains qui ont tenu leurs positions encore un moment, la bataille de Camden était presque terminée à midi. Gates, qui avait regardé son armée se désintégrer sous ses yeux, sauta sur un cheval et quitta le champ de bataille. Il ne s’arrêta pas avant d’être en sécurité à Charlotte, en Caroline du Nord, à environ 96 km de là. Il poursuivit sa route vers Hillsboro, déclarant vouloir y établir une base pour réorganiser son armée. Il n’y avait, cependant, plus d’armée à réorganiser. La "Grande armée" de Gates fut annéantie en une bataille, la deuxième armée américaine détruite en seulement trois mois.
Conséquences
Survenue très tôt après les défaites de Savannah, Charleston et Waxhaws, Camden porta un coup dévastateur à la cause patriote. Environ 900 Américains furent tués ou blessés dans la bataille, et 1 000 autres furent faits prisonniers, contre 68 morts et 238 blessés chez les Britanniques. Ce fut l’une des victoires britanniques les plus totales de la guerre, consolidant la soumission de la Caroline du Sud à la Grande-Bretagne. Après la chute de la Géorgie l’année précédente, il s’agissait du deuxième État à retomber sous l’autorité royale. Avec pour seuls obstacles les agaçantes petites milices patriotes, Cornwallis pouvait désormais envisager une invasion de la Caroline du Nord, rapprochant encore un peu plus les Britanniques de la conquête totale du Sud. Les États-Unis, à peine sortis de l’œuf, n’avaient jamais semblé aussi proches de l’anéantissement.
Les patriotes, après avoir digéré le choc de la défaite, s’attelèrent tout de suite à construire une troisième armée du Sud. Cette fois, le commandement ne serait pas confié à Gates. Sa défaite à Camden et sa fuite peu glorieuse vers Hillsboro lui avaient coûté la confiance du Congrès. Autrefois admiré en tant que "Héros de Saratoga", Gates n’occuperait plus jamais de poste important sur le terrain. Cette fois-ci, le Congrès autorisa le général Washington à choisir le remplaçant de Gates. Le commandant en chef sélectionna son subordonné le plus fiable, le général Nathanael Greene, qui prit en octobre 1870 le commandement d’une armée du Sud reconstituée. Sa façon de commander était très similaire à celle de Washington, et il mena la campagne dans le Sud avec la même stratégie prudente que Washington avait utilisée efficacement dans le Nord. Cette façon de faire porta ses fruits, puisque Greene avait plus ou moins libété les Caroliniens du contrôle britannique lorsque le siège de Yorktown (28 septembre-19 octobre 1781) mit fin à la plupart des combats.

