Phillis Wheatley (vers 1753-1784) fut la première poétesse Afro-Américaine à être publiée et à se faire un nom comme telle. Elle contrecarra ainsi l’idée largement répandue à cette époque selon laquelle une personne noire était incapable d’écrire, encore moins de composer de la poésie, et, plus encore, qu’une personne réduite en esclavage, considérée comme un bien, ne pouvait en être capable.
Contrairement à ce qui est souvent prétendu, elle ne fut pas la première personne Afro-Américaine à publier de la poésie. Cette distinction revient à Jupiter Hammon (1711-1806), qui fit paraître son poème An Evening Thought: Salvation by Christ, with Penitential Cries en 1761. Cependant, Phillis Wheatley détient l’honneur de la première autrice afro-américaine à publier un recueil de poésie en 1773, intitulé Poems on Various Subjects, Religious and Moral.
Son ouvrage rencontra un vif succès, aussi bien en Angleterre (où il fut publié) que dans les Treize Colonies britanniques d’Amérique du Nord. Elle reçut une réponse personnelle du général George Washington (1732-1799) la remerciant d’avoir composé un poème en son honneur en 1775, lequel fut par la suite publié dans la Pennsylvania Gazette par Thomas Paine (1737-1809).
Tous n'étaient cependant pas admiratifs des œuvres de Wheatley. Certains, notamment Thomas Jefferson (1743-1826), la qualifièrent même de simple imitatrice uniquement capable de ressortir des concepts tirés des auteurs classiques blancs. En revanche, les pensées rétrogrades de Jefferson et de ses semblables ne nuisirent pas au succès de Phillis. Même après être tombée dans la misère la plus totale, elle demeura très estimée jusqu’à sa mort, à l’âge de 31 ans.
Aujourd’hui encore, elle est considérée comme l’une des poétesses américaines les plus talentueuses et continue d’être honorée à travers des noms de lieux, des mémoriaux, des plaques commémoratives ou encore des institutions à son nom.
Vie et carrière
Ci-dessous figure une brève biographie de Phillis Wheatley, rédigée par Lydia Maria Child et publiée dans Homespun Heroines and Other Women of Distinction (1926), ouvrage compilé et édité par Hallie Quinn Brown. Certains détails omis seront abordés ici.
Le vrai nom de Phillis Wheatley est inconnu. Elle serait née vers 1753 dans l’actuelle Gambie ou au Sénégal et fit partie des plus de trois millions de personnes originaires de ces régions à être vendues comme esclaves. En juillet 1761, elle débarqua à Boston (Massachusetts) depuis le navire négrier Phillis puis fut acquise par un marchand fortuné, John Wheatley, et son épouse. Le couple nomma la jeune fille d’après le bateau l’ayant amenée jusqu’à eux.
Les Wheatley étaient parents de deux jumeaux âgés de dix-huit ans à l’époque, Mary et Nathaniel. Mary enseigna l’anglais et la lecture à Phillis, tandis que Nathaniel l’aida dans la mesure où ses fonctions le lui permettaient. Grâce à son excellente capacité d’apprentissage, elle maîtrisa le grec, le latin ainsi que les Écritures dès l’âge de douze ans seulement. L’année de ses 14 ans, elle composa son premier poème, puis un autre portant sur le quasi-naufrage d’un navire marchand pris dans une tempête. Ce dernier fut publié le 21 décembre 1767 dans The Newport Mercury.
Bien que réduite en esclavage, Phillis fut traitée comme un membre de la famille et se vit confier des tâches ménagères peu exigeantes. Les Wheatley comptaient parmi les membres progressistes de la société bostonienne. Remarquant l’intelligence innée et la vivacité d’esprit de la jeune fille, ils encouragèrent son éducation. Elle fut régulièrement invitée aux dîners organisés au domicile de la famille afin d’y lire ses œuvres les plus récentes. Celles-ci furent très bien accueillies, ce qui lui donna la confiance nécessaire pour poursuivre son écriture.
En 1773, Phillis avait achevé un manuscrit poétique de la longueur d’un livre. Susanna l’envoya donc à Londres, convaincue qu’elle y trouverait plus aisément un éditeur que dans la colonie du Massachusetts. Elle fut accompagnée de Nathaniel, qui s’y rendit dans le cadre d’un voyage d’affaires familial. En raison de son asthme et de son état physique fragile, le médecin de famille lui conseilla d’entreprendre un voyage en mer afin de préserver sa santé.
C’est grâce aux contacts de Nathaniel qu’elle put rencontrer des membres de la haute société londonienne tels que Frederick Bull, lord-maire de Londres. Alors que la jeune poétesse africaine gagnait rapidement en renommée, la comtesse de Huntingdon, Selina Hastings, décida de devenir sa mécène sans jamais l’avoir rencontrée. Poems on Various Subjects, Religious and Moral fut publié le 1er septembre 1773.
Une rencontre fut arrangée avec George III de Grande-Bretagne (r. de 1760 à 1820), mais Phillis et Nathaniel apprirent que Susanna était tombée gravement malade. Ils durent donc repartir pour Boston avant que la jeune poétesse ne puisse être présentée au roi. À leur retour à la maison, Phillis fut affranchie par les Wheatley, puis resta au chevet de Susanna afin de prendre soin d’elle jusqu’à sa mort, au printemps 1774. John mourut en 1778, peu de temps avant Mary. Phillis se retrouva seule à Boston lorsque Nathaniel déménagea à Londres afin d’y gérer l’entreprise familiale.
Elle travailla comme domestique avant de faire la connaissance de John Peters, un épicier noir libre qui devint son époux. Le couple vécut dans la pauvreté et eut deux enfants, qui moururent en bas âge. Après la faillite de son entreprise, John se trouva dans l’incapacité de payer ses dettes et fut emprisonné en 1784.
De nouveau seule, cette fois avec son troisième enfant, encore jeune, Phillis travailla comme fille de cuisine. N’ayant jamais joui d’une constitution robuste, la jeune femme développa une pneumonie et mourut le 5 décembre 1784, en même temps que sa fille en bas âge.
Poèmes et critiques
La poésie de Phillis Wheatley s’inspire des grands poètes de l’Antiquité tels qu’Homère, Virgile ou encore Térence, mais également de poètes plus modernes comme Alexander Pope. Bien qu’elle ne fît publié qu’un seul recueil de poésie, elle écrivit et publia de nombreux poèmes, avant comme après Poems on Various Subjects. Ce fut à la suite du Massacre de Boston, survenu le 5 mars 1770, qu’elle rédigea On the Affray in King Street, on the Evening of the 5th of March:
With Fire enwrapt, surcharg'd with sudden Death,
Lo, the pois'd Tube convolves its fatal breath!
The flying Ball with heaven-directed Force,
Rids the spirit of its fallen corse.
Well sated Shades! Let no unwomanly Tear
From Pity's Eye, disdain in your honour'd Bier;
Lost to their View, surviving Friends may mourn,
Yet on thy Pile shall Flames celestial burn;
Long as in Freedom's Cause the wise contend,
Dear to your unity shall Fame extend;
While to the World, the letter'd Stone shall tell,
How Caldwell, Attucks, Gray, and Mav'rick fell…
(Waldstreicher, 355)
Enflammé, chargé d’un trépas soudain,
Voyez, le fusil brandi exhale un souffle assassin!
La balle en vol, par la puissance du ciel dirigée,
Chasse l’esprit de son corps renversé.
O ombres rassasiées! Qu’aucune larme indigne
De l'œil compatissant ne coule en votre tombeau insigne
Perdus à leur regard, vos amis survivants pleureront,
Mais sur votre bûcher des flammes célestes brûleront.
Tant que, pour la liberté, lutteront les sages,
Votre gloire unie traversera les âges.
Et au monde entier, la pierre gravée racontera
Comment Caldwell, Attucks, Gray et Mav’rick tombèrent au combat...
(Waldstreicher, 355)
Les poèmes que Phillis Wheatley adressa à Washington, ainsi que ses autres œuvres, dont celui cité ci-dessus et publié le 12 mars 1770 dans le Boston Evening Post, témoignent de son soutien à la Révolution américaine (1765-1789).
Bien qu’il fût parfaitement établi que Phillis Wheatley était l’autrice des poèmes publiés sous son nom, certains critiques blancs de l’époque refusaient d’admettre qu’une esclave noire pût produire de tels vers. En 1772, la poétesse comparut devant un tribunal afin de se défendre contre des accusations de plagiat. Après le verdict du tribunal, convaincu que Phillis Wheatley était bien l’autrice de ses œuvres, une attestation fut signée et insérée dans la préface de Poems on Various Subjects afin d’en confirmer l’authenticité.
Les critiques ultérieures du travail de Phillis Wheatley s’attachèrent à son prétendu silence à l’égard de l’institution de l’esclavage, mais cette affirmation reste infondée. Bien qu’elle ne fût pas en position de condamner ouvertement l’esclavage au XVIIIᵉ siècle, Phillis mit constamment en avant les notions de liberté et d’émancipation. Par ailleurs, dans son poème Reply to the Constitution, elle interpella très clairement les propriétaires d’esclaves avec des vers tels que: "La couleur fait-elle l’esclave?" (Waldstreicher, 369). Contrairement aux critiques, elle condamna à plusieurs reprises l’esclavage. Cependant, comme tout grand artiste, elle compta sur l’intelligence de ses lecteurs pour comprendre son art et l’interpréter correctement.
Texte
La brève biographie suivante de Phillis Wheatley est extraite de Homespun Heroines and Other Women of Distinction (1926), compilé et édité par Hallie Quinn Brown comme indiqué sur le site Documenting the American South.
En 1761, au marché de Boston (Massachusetts), une fillette réduite en esclavage âgée d’environ sept ans, se tint debout parmi d’autres destinés à être vendus comme du bétail.
Elle avait été amenée de lointaine Afrique. Elle se tenait là, misérable silhouette, sans autre vêtement qu’un morceau de tapis sale et en lambeaux noué autour de son corps. Madame John Wheatley possédait plusieurs esclaves, mais ceux-ci devenaient trop âgés pour être actifs. Elle souhaita donc acheter une jeune fille qu’elle pourrait former de manière à en faire une bonne domestique.
Dans ce but, elle se rendit au marché aux esclaves et y vit la petite fille. Celle-ci semblait en mauvaise santé, sans doute à cause des souffrances qu’elle avait endurées à bord du navire négrier durant le long voyage. Madame Wheatley était une femme bienveillante et croyante. Bien qu’elle eût considéré l’air maladif de l’enfant comme un inconvénient, elle trouva dans l’expression de son visage sombre ainsi que dans ses grands yeux empreints de tristesse quelque chose de si doux et de si modeste. Son cœur se tourna vers elle, et elle la préféra à plusieurs autres qui paraissaient plus robustes.
Elle la ramena chez elle dans sa chaise, lui donna un bain puis l’habilla de vêtements propres. La petite fille ne pouvant parler que son dialecte africain natal ainsi que quelques bribes d’anglais, Ils ne purent d’abord la comprendre. Elle eut donc recours à des signes et des gestes. Susanna Wheatley la nomma Phillis Wheatley, sans imaginer que ce nom, tout comme la petite esclave qu’elle avait recueillie, deviendrait illustre dans l’histoire Américaine.
Bien que Phillis ait appris à parler anglais peu de temps après son arrivée, elle ne put rien dire la concernant: ni sur le moment où les négriers l’avaient arrachée à ses parents, ni sur les lieux où elle avait été conduite depuis lors. La pauvre petite orpheline avait traversé tant de souffrances et d’épouvante que son esprit en était devenu confus quant à son passé.
L’unique chose qui lui demeurait de l’Afrique était le souvenir de sa mère versant de l’eau devant le soleil levant, ce qui indiquerait que celle-ci descendait d’une lointaine tribu vénératrice du soleil. Alors que tout ce qui concernait sa terre natale avait sombré dans l’oubli, c’était cette vision qui resterait si profondément gravée dans l’imaginaire de l’enfant: sa mère rendant hommage au grand orbe lumineux qui, surgissant de nulle part, apportait pourtant lumière et réconfort au monde.
En l’espace d’un an et demi, c’est un changement prodigieux qui s’opéra chez la petite étrangère désemparée. Non seulement elle apprit l’anglais, mais elle fut également capable de réciter avec aisance n’importe quel passage de la Bible. Son intelligence était hors norme et sa soif de savoir infinie. On la surprenait souvent en train d’essayer de tracer des lettres au charbon sur les murs et les clôtures. Ce fut Madame Wheatley qui devint son enseignante. Étant donné la rapidité stupéfiante de l’élève, elle trouva la tâche aisée.
De plus, la petite fille se montra si aimable et affectueuse que tous les membres de la famille s’attachèrent profondément à elle. La reconnaissance qu’elle portait envers sa bienfaitrice maternelle fut sans bornes, et rien ne la rendait plus heureuse que de lui témoigner son dévouement.
À l’âge de 14 ans, elle s’initia à la poésie. C’est grâce à de telles manifestations d’intelligence peu communes qu’elle ne fut jamais astreinte aux rudes travaux domestiques. Elle accompagna Madame Wheatley et sa fille dans leur vie quotidienne. Le talent poétique de Phillis attira l’attention, ce qui poussa des amis de Madame Wheatley à lui prêter des livres que la jeune poétesse lut avec un ardent empressement. Ses connaissances en géographie, en histoire ainsi qu’en poésie anglaise ne tardèrent pas à s'enrichir. Après un certain temps, elle apprit le latin, qu’elle comprenait déjà à la lecture.
Aucune loi du Massachusetts n’interdisait les esclaves d’apprendre à lire et à écrire, c’est pourquoi Madame Wheatley fit tout ce qui était en son pouvoir pour encourager son amour de l’apprentissage. Elle l’appelait toujours d’un surnom affectueux, "ma Phillis", et semblait aussi fière de ses accomplissements que si elle avait été sa propre fille.
À l’âge de 16 ans, Phillis, très croyante, rejoignit l’Église Orthodoxe qui se réunissait à la Old South Meeting House de Boston. Son caractère et sa conduite étaient tels qu’elle fut considérée comme un atout pour l’Église. Les ecclésiastiques et autres hommes de lettres qui visitaient le domicile de Madame Wheatley ne manquèrent pas de remarquer Phillis. Ses poèmes furent mis en avant pour être lus et firent très souvent l’objet d’éloges.
Elle fut souvent invitée dans les demeures de personnes aisées et distinguées, mais elle ne se laissa pas pour autant détourner par tant de flatteries et d’attentions. Phillis possédait un sérieux et une humilité naturels, et elle avait conservé cette douceur modeste qui avait gagné le cœur de Madame Wheatley lorsqu’elle l’aperçut pour la première fois au marché.
Bien qu’entourée d’attentions et exempte de toute tâche domestique éprouvante, la jeune fille ne se remit jamais du choc subi dans sa petite enfance. À l’âge de 19 ans, son état se dégrada si rapidement que les médecins estimèrent qu’un voyage thérapeutique par la mer s'avérait nécessaire.
Madame Wheatley proposa donc que Phillis accompagne son fils, qui devait se rendre en Angleterre pour y régler des affaires commerciales. Une fois là-bas, elle reçut encore plus d’attention que chez elle. Plusieurs membres de la noblesse l’invitèrent dans leurs demeures, tandis que ses poèmes furent publiés en volume et accompagnés d’un portrait gravé de l’autrice.
En dépit des nombreuses flatteries dont elle fut comblée, la jeune poétesse demeura humble. Un proche de Madame Wheatley fit remarquer qu’aucune marque d’attention, pas plus que les honneurs qu’on lui prodiguait, n’exercaient la moindre influence sur son caractère ou sa conduite. Elle demeura la même âme: simple et sans artifice. Elle adressa un poème au comte de Dartmouth, qui s’était montré très bienveillant envers elle durant son séjour en Angleterre. Ayant exprimé l’espoir d’un renversement de la tyrannie, elle écrivit ces mots:
"Si, Monseigneur, en parcourant mes vers,
Vous demandez d’où m’est venu cet amour de la liberté,
D'où coulent ces désirs voués au bien commun,
Que seuls les cœurs sensibles comprennent comme un,
Moi, jeune encore, sous un destin à l'aspect cruel,
Fus ravie à l'Afrique, heureux pays du ciel.
Quels tourments déchirants durent oppresser,
Quels chagrins peser au cœur de mes parents épouvantés!
D’acier était l’âme, par aucun malheur entamée,
De celui qui d’un père arracha l’enfant adorée.
Tel fut mon propre sort; je prie désormais
Que nul ne subisse la tyrannie jamais."Alors que le roi George III était bientôt attendu à Londres, les amis de Phillis furent pleins d’espoir de la présenter à leur souverain. Cependant, des lettres en provenance d’Amérique informèrent la poétesse du déclin de la santé de sa chère Madame Wheatley, qu’elle brûlait de revoir. Aucun honneur ne put détourner son esprit de l’amie de son enfance. Elle retourna à Boston immédiatement.
La brave dame mourut peu après. Monsieur Wheatley la suivit de près, puis leur fille, qui fut la tendre enseignante de son enfance, ne vécut pas longtemps non plus. Leur fils se maria et bâtit sa vie en Angleterre. Pendant quelque temps, Phillis logea chez une relation de Madame Wheatley, puis décida de louer une chambre pour y vivre seule. Ce changement lui causa un profond chagrin.
La guerre de l’Indépendance américaine éclata. À l’automne 1776, le général Washington établit son quartier général à Cambridge, dans le Massachusetts. L’esprit du moment inspira à Phillis quelques vers élogieux qu’elle lui adressa. Il lui répondit en ces termes:
"Je vous remercie très sincèrement de l’aimable attention que vous m’avez témoignée dans les élégants vers que vous avez joints. Si peu méritant que je puisse être d’un tel éloge, le style et la manière offrent une preuve éclatante de vos talents poétiques. En leur honneur, et comme hommage justement dû, j’aurais volontiers publié le poème, si je n’avais craint qu’en voulant seulement donner au monde un nouvel exemple de votre génie, je ne m’exposasse au reproche de vanité. C’est pour cette raison, et pour aucune autre, que je ne lui ai point accordé de place dans les feuilles publiques.
Si jamais vous venez à Cambridge, ou près du quartier général, je serais heureux de rencontrer une personne si favorisée des Muses et envers qui la Nature a été si libérale et bienfaisante dans ses dons.
Je suis, avec le plus grand respect,
Votre très obéissant et humble serviteur,GEORGE WASHINGTON."
Les premiers amis de Phillis étant décédés ou ayant émigré, elle se sentit seule au monde. C’est à cette période qu’elle fit la rencontre d’un homme noir nommé Peters, qui tenait une épicerie. En plus de posséder une allure avenante, il était très intelligent, s’exprimait avec aisance, écrivait sans difficulté et veillait toujours à soigner sa tenue. Ce dernier lui fit sa demande en mariage, que malheureusement elle accepta.
Il se révéla paresseux, orgueilleux et prompt aux emportements. Il négligea son entreprise et fit faillite, ce qui le rendit très pauvre. Peu disposé à fournir lui-même le moindre effort pénible, il voulut réduire sa femme à l’état de servante épuisée. Peu accoutumées aux épreuves et dotée d’une constitution fragile, elle se retrouva mère de trois petits enfants sans personne pour l’aider dans les travaux ni dans les soucis du foyer.
Il ne fut d’aucune pitié envers elle et augmenta ses peines par son caractère emporté. Les petits tombèrent malades puis moururent, tandis que leur douce mère s’effondra complètement, accablée par le chagrin et la fatigue. Certains descendants de sa bienfaitrice, alors décédée, apprirent sa maladie. Ils la trouvèrent dans une situation désespérée, privée du manque des commodités courantes de la vie.
La guerre d’Indépendance faisait encore rage. Chacun pleurait des fils ou des époux tombés au combat. La monnaie était déstabilisée et le pays appauvri. Les habitants, trop inquiets et accablés, ne songeaient plus à la poétesse africaine qu’ils avaient autrefois pris plaisir à honorer.
Ainsi advint-il que la femme de talent, autrefois prise sous l’aile de riches habitants de Boston et conduite dans Londres à bord des splendides carrosses de la noblesse anglaise, agonisât seule dans une chambre froide, sale et dépourvue de tout confort. Ce fut un triste revers de fortune, qui ne l’empêcha pas de demeurer patiente et résignée. Elle ne formula aucune plainte à l’égard de son mari insensible.
Les amis et les descendants de Madame Wheatley firent tout ce qui était en leur pouvoir afin d’alléger sa misère. Heureusement pour elle, elle partit bientôt là "où les méchants cessent de tourmenter et où les épuisés trouvent le repos".
Son mari était si universellement détesté qu’on ne l’appela jamais Madame Peters. À la place, elle conserva le nom que lui avait donné sa bienfaitrice et sous lequel la connaîtront toutes les générations à venir: celui de PHILLIS WHEATLEY.
