Le Man'yōshū, ou "Recueil des dix mille feuilles", est un recueil de poèmes japonais anciens compilé vers 759, pendant l'époque de Nara, mais qui comprend de nombreuses œuvres antérieures. La personne la plus susceptible d’avoir rassemblé ce recueil est Ōtomo no Yakamochi, lui-même poète prolifique qui y a inclus près de 500 de ses propres œuvres. Le Man'yōshū est considéré comme un classique de la littérature et comme l’apogée de la poésie japonaise.
Ōtomo no Yakamochi
De nombreux spécialistes considèrent que le Man'yōshū a été compilé par le poète Ōtomo no Yakamochi (c. 718-785). Il y a certainement inclus un grand nombre de ses propres œuvres, soit environ 479, ce qui représente 10 % du recueil. Yakamochi vit le jour au sein d'une famille aristocratique et son père était lui aussi poète. À l’âge de 30 ans, Yakamochi fut nommé gouverneur de la province d’Etchū (l’actuelle préfecture de Toyama), alors considérée comme mineure et isolée. Cette affectation explique peut-être le penchant du poète pour les thèmes de la séparation et de la solitude, de l’amour non partagé et des descriptions de la nature.
Un soir où les brumes printanières
S’étendent sur la vaste mer,
Et que le cri de la grue est triste,
Je pense à ma patrie lointaine.
Ōtomo no Yakamochi (Henshall, 316)
Heureusement pour Yakamochi, son affectation n’était pas permanente, et lorsqu’il revint à la capitale, à Nara, on lui confia un poste au ministère des Affaires militaires. Cela néanmoins ne l'empêcha pas de cultiver sa passion pour la poésie, puisqu'il était notamment connu comme collectionneur de poèmes qu'il recueillait auprès des gardes de la ville. Après 750, les poèmes cessent, et Yakamochi mourut en 785.
Le Man'yōshū
Le Man'yōshū contient des poèmes tous écrits dans le japonais de l’époque, c’est-à-dire en utilisant les caractères chinois de manière phonétique. L’ouvrage se compose de 4 496 poèmes répartis en 20 livres, la grande majorité étant rédigée dans le style tanka (également appelé waku), c’est-à-dire que chaque poème comporte exactement 31 syllabes réparties sur cinq vers (5+7+5+7+7). En revanche, 262 poèmes sont écrits dans le style nagauta, plus long, qui peut compter jusqu’à 200 vers. On y trouve également 62 poèmes sedoka (poèmes de six vers totalisant 38 syllabes) et quatre poèmes rédigés en chinois. Les poèmes s’articulent autour de trois grandes catégories thématiques: le zoka (mélange), le somon (échanges de questions ou poèmes d’amour) et le banka (élégies). Ils couvrent une période de quatre siècles et étaient probablement destinés à être chantés.
À l’instar des contributions de Yakamochi, bon nombre de ces poèmes traitent de la tristesse et de la mélancolie. Parmi les autres noms célèbres figurant dans le recueil, on trouve Kakinomoto no Hitomaro (actif de 685 à 705) et Yamanoue no Okura (660 – c. 733). Le premier n’était qu’un fonctionnaire de rang modeste à la cour, mais il était considéré comme le plus grand poète de son époque. Plus de 80 de ses poèmes figurent dans l’anthologie. Yamanoue no Okura, lui aussi fonctionnaire, mais ayant cette fois-ci une expérience de la Chine (il serait peut-être arrivé au Japon en tant que réfugié de l’État coréen de Baekje), est représenté par 70 poèmes. Il fut le précepteur du prince héritier (le futur empereur Shōmu), et son œuvre se distingue par sa dimension sociale, notamment en ce qui concerne la pauvreté. Parmi les autres auteurs ayant contribué au Man'yōshū, on trouve des poètes moins connus, des diplomates, des princesses, des empereurs, des soldats, des paysans, et de nombreuses œuvres sont anonymes.
Exemples de poèmes
Innombrables sont les montagnes
à Yamato,
mais parfaite est
la colline céleste de Kagu:
Quand je l’escalade
et que je contemple mon royaume,
Au-dessus de la vaste plaine,
les volutes de fumée s’élèvent sans cesse,
au-dessus de la vaste mer,
les mouettes planent;
C’est une terre magnifique,
Akitsushima,
le pays de Yamato.
L’empereur Jomei ( Keene, 96)
Quand, libéré des chaînes de l’hiver,
le printemps fait son apparition,
Les oiseaux qui se taisaient
sortent et chantent,
Les fleurs qui étaient emprisonnées
Sortent et s’épanouissent;
Mais les collines sont si couvertes d’arbres
Que nous ne pouvons chercher les fleurs,
Et les fleurs sont si enchevêtrées dans les mauvaises herbes
Que nous ne pouvons les cueillir.
Mais quand, sur le versant automnal,
Nous voyons le feuillage,
Nous chérissons les feuilles jaunes,
en les prenant dans nos mains,
Nous soupirons devant les vertes,
Les laissant sur les branches;
Et c’est là mon seul regret:
Pour moi, les collines d’automne !
Princesse Nukata (Keene, 101)
Notre grande Souveraine, une déesse,
De sa volonté sacrée
A érigé un palais imposant
Sur les rives de Yoshino,
Entouré de ses rapides;
Et, de là-haut, elle contemple le pays.
Les montagnes qui se chevauchent,
S’élevant comme des murs verts,
Offrent leurs fleurs au printemps,
Tels des hommages divins au Trône.
Le dieu de la rivière Yu, pour approvisionner la table royale,
Organise la pêche au cormoran
Dans ses eaux peu profondes en amont,
Et plonge les filets de pêche
Dans le cours inférieur.
Ainsi, les montagnes et le fleuve
Servent notre Souverain, unis dans la même volonté;
C’est véritablement le règne d’une divinité.
Kakinomoto Hitomaro (Keene, 103-4)
C’est là que je t’ai trouvé, pauvre homme!
Allongé sur la plage,
Sur ce lit de pierres rugueuses,
Au milieu du brouhaha des vagues.
Si seulement je savais où se trouve ta maison,
j’irais prévenir;
Si ta femme le savait,
Elle viendrait prendre soin de toi.
Elle, ne connaissant pas le chemin pour venir ici,
doit attendre, doit attendre sans cesse,
Espérant sans relâche ton retour —
Ta chère épouse – hélas !
Kakinomoto Hitomaro (Keene, 111)
Y aura-t-il jamais
Quelqu’un d’autre qui posera
Sa tête sur mes bras
Comme autrefois ma chère épouse
En faisait son oreiller?
Otomo no Tobito (Keene, 133)
Garder un silence morose
En jouant le rôle d’un sage
N’est jamais aussi bien
Que de boire son propre saké
Et verser des larmes d’ivrogne.
Otomo no Tobito (Keene, 137)
… Et dans le chaudron
Une araignée tisse sa toile.
Sans un grain à cuire,
Nous gémissons comme le "rossignol progné".
Puis, "pour couper", comme on dit,
"Les extrémités de ce qui est déjà trop court",
Le chef du village arrive,
un bâton à la main, jusqu’à notre lieu de repos,
grognant pour réclamer ce qui lui est dû.
Faut-il qu'elle ce soit si dénuée d'espoir,
la vie dans ce monde ?
Yamanoue Okura (Keene, 145)
Si aimer était synonyme de mort,
je serais mort —
Et je serais mort
mille fois encore.
Otomo no Yakamochi ( Keene, 151)
Héritage
Les poèmes du Man'yōshū ont inspiré de nombreux poètes postérieurs qui ont repris les styles, les images et même les formules des grands maîtres. Certains poètes ultérieurs ont également écrit des prolongements d’œuvres antérieures ou leurs propres "réponses". Même sur le plan de la structure, l’ouvrage a exercé une grande influence, car, bien que l’on ne sache pas exactement pourquoi le Man'yōshū a été divisé en 20 livres, ce modèle a été suivi par la quasi-totalité des anthologies japonaises ultérieures. Le Man'yōshū a fait l’objet d’études incessantes depuis sa publication, non seulement en ce qui concerne la signification des poèmes, mais aussi pour mener des recherches spécialisées sur les détails biographiques, les pratiques religieuses et même les plantes mentionnées tout au long de cette anthologie japonaise de la plus haute importance.
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