Vie de Cratès de Thèbes selon Diogène Laërce

Joshua J. Mark
de , traduit par Babeth Étiève-Cartwright
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Crates de Thèbes (c. 360-280 av. J.-C.) fut l’un des plus éminents philosophes cyniques de la Grèce antique. Issu d’une famille aisée de Thèbes, il renonça à son héritage après avoir pris conscience de la futilité des biens matériels et du caractère superficiel des valeurs prônées par la société.

Après avoir renoncé à sa fortune personnelle, il s'installa à Athènes où il étudia la philosophie auprès de Diogène de Sinope (c. 404-323 av. J.-C.), le célèbre philosophe cynique. À l'instar de Diogène, Cratès vécut dans les rues d'Athènes, ne possédait rien et vivait sa philosophie au grand jour. Il estimait qu'il fallait s'efforcer d'être libre en toutes choses et de se maîtriser soi-même ainsi que ses propres problèmes avant de se soucier des autres et de leurs problèmes présumés.

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Il était connu pour ne jamais boire de vin ni aucune boisson enivrante, mais uniquement de l'eau, et pour ne manger que le strict nécessaire pour vivre, sans jamais excéder ses besoins. En été, il portait un manteau d'hiver pour s'entraîner à supporter l'adversité physique, et en hiver, de simples haillons pour la même raison.

Crates of Thebes [Painting]
Cratès de Thèbes [peinture] Wikipedia User: PhidiasNL (Public Domain)

Son élève le plus célèbre fut Zénon de Kition (c. 336-265 av. J.-C.), fondateur de l’école philosophique stoïcienne, qui allait plus tard avoir un impact profond sur la culture romaine ainsi que sur les cultures et civilisations ultérieures en mettant l’accent sur l’endurance, la non-violence, la primauté de la raison et le plaisir que l’on trouve à vivre simplement.

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L'historien Diogène Laërce (c. 180 - c. 240 de notre ère), qui a écrit sur la vie de nombreux philosophes grecs, a également consacré un chapitre à Cratès. Il affirme que Cratès était surnommé "celui qui ouvre les portes" car il entrait régulièrement dans les maisons des gens pour leur donner des conseils, sans y avoir été invité, puis repartait une fois la situation résolue. C'était un homme physiquement peu attrayant, mais il avait un si bon fond et était toujours si joyeux que les Athéniens l'accueillaient volontiers chez eux.

En fait, outre "celui qui ouvre les portes", il était également connu sous le nom de "l’esprit bienveillant" et aidait quiconque dans le besoin, même si ces personnes ne se rendaient pas compte sur le moment qu’elles avaient besoin de son aide. Il mourut dans les rues d’Athènes, à un âge avancé, et son école philosophique fut peut-être alors dirigée par son épouse Hipparchie. Son exemple, celui d’une vie pleinement consacrée à ses convictions, ainsi que ses enseignements, allaient influencer d’innombrables générations après lui à travers les œuvres de Zénon de Kition.

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Les passages suivants sont tirés de l'ouvrage de Diogène Laërce, Vies et opinions des philosophes illustres. La traduction est de Charles Zévort, sur le site Remacle.

Cratès de Thèbes, fils d’Ascondus, est-aussi au nombre des plus illustres disciples du cynique. Cependant Hippobotus prétend qu’il n’était point disciple de Diogène, mais bien de Bryson l’Achéen. On lui attribue cette parodie:

Au milieu d’une sombre vapeur est une ville appelée Besace, belle, fertile, entourée de crasse et dépourvue de tout. On n’y voit jamais aborder un insipide parasite, ni un débauché qui convoite les baisers d’une prostituée. Elle produit de l’ail, de l’oignon, des figues et du pain, autant de biens qui ne sont pas une source de guerre pour les habitants. On n’y prend point les armes pour l’argent et la gloire.

On lui doit aussi ce journal de dépense si connu:

Donne à un cuisinier dix mines; une drachme à un médecin; à un flatteur cinq talents; de la fumée à un conseiller; un talent à une courtisane; trois oboles à un philosophe.

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On l’avait surnommé l’ouvreur de portes, parce qu’il entrait dans toutes les maisons pour y donner des conseils. Les vers suivants sont aussi de lui:

Je possède ce que j’ai appris, ce que j’ai médité, ce que m’ont enseigné les doctes muses. Quant à tous ces biens dont on fait tant de cas, ce n’est que vanité et fumée.

Il disait que la philosophie lui avait valu:

Une chénix de lupins et l’absence de tout souci.

On lui attribue encore cette maxime:

La faim triomphe de l’amour, à son défaut le temps ;
Et si ces moyens sont impuissants, la corde.

Il florissait vers la cent treizième olympiade. Antisthène dit, dans les Successions, qu’il vit un jour dans une tragédie Télèphe accablé de misère, mendier une corbeille à la main , et que ce fut là ce qui le décida à se jeter dans la philosophie cynique; qu’étant d’un rang distingué, il vendit ses biens et en retira environ trois cents talents qu’il donna à ses concitoyens. Il ajoute que son ardeur pour la philosophie lui valut cette mention du comique Philémon:

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L’été il portait un vêlement épais, et l’hiver de mauvais lambeaux, pour s’endurcir à la douleur.

Dioclès dit que Diogène lui persuada de laisser ses biens en friche, et de jeter à la mer l’argent qu’il pouvait avoir. Il rapporte aussi que la maison de Cratès fut détruite sous Alexandre, et celle d’Hipparchie sous Philippe. Quelques-uns de ses parents vinrent à plusieurs reprises le solliciter de renoncer à son dessein; mais il les chassa avec son bâton et resta inébranlable. On lit dans Démétrius de Magnésie qu’il avait placé de l’argent chez un banquier, à la condition de le rendre à ses enfants s’ils n’étaient pas philosophes, et de le donner au peuple dans le cas contraire, persuadé que s’ils étaient philosophes ils n’auraient besoin de rien. Ératosthène rapporte qu’il eut d’Hipparchie, dont nous parlerons plus tard, un fils nommé Pasiclès; et que lorsqu’il fut arrivé à l’âge viril, il le conduisit lui-même dans un lieu public, et lui dit en lui montrant une esclave: "Voilà le mariage que ton père te destine; ailleurs tu trouveras l’union adultère, mariage tragique, qui a pour fruits l’exil etle meurtre; ou bien encere la fréquentation des courtisanes, mariage comique, qui conduit à la folie par l’intempérance et l’ivresse."

Il avait un frère nommé Pasiclès, qui fut disciple d’Euclide.

Phavorinus, au second livre des Commentaires, cite de lui ce bon mot: il intercédait pour quelqu’un auprès d’un chef de gymnase et lui touchait les cuisses; l’autre se fâchant, il lui dit: "Eh quoi ! ne sont-elles pas à toi aussi bien que tes genoux?"

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Il disait que, de même qu’il y a toujours dans la grenade quelque grain gâté, de même aussi il est impossible de trouver un homme complétement irréprochable.

Un joueur de harpe nommé Nicodromus, irrité par lui, lui meurtrit le visage; Cratès s’en vengea en se mettant sur le front un écriteau avec ces mots : Présent de Nicodromus.

Il était sans cesse à poursuivre de reproches les prostituées, afin de s’habituer à recevoir des injures. Démétrius de Phalère lui ayant envoyé du pain et du vin, il répondit ironiquement: "Plût aux dieux que les fontaines donnassent aussi du pain!" ce qui indique qu’il buvait de l’eau. Blâmé par les édiles d’Athènes de ce qu’il s’habillait de toile, il leur dit: "Je vous ferai voir Théophraste lui-même vêtu de toile." Comme ils refusaient de le croire, il les mena à la boutique d’un barbier et le leur montra pendant qu’on le rasait.

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A Thèbes, le maître du gymnase le frappa un jour à coups de fouet et le traîna par les pieds. Pendant ce temps Cratès lui débita fort tranquillement ce vers:

II le prit par le pied et le traîna hors du sanctuaire.

D’autres prétendent que c’est à Corinthe qu’il fut traité ainsi par Euthycrate. Dioclès dit de son côté que ce fut Ménédème d’Erétrie qui le traîna par les pieds. Ménédème, dit-il, était d’une beauté remarquable, et passait à ce titre pour être au service d’Asclépiade de Phlionte. Un jour Cratès lui toucha les cuisses en disant : "Entre, Asclépiade;" ce qui l’irrita tellement qu’il traîna Cratès dehors, et ce fut là l’occasion de l’à-propos dont nous avons parlé. Zénon de Citium dit dans les Chries qu’il se promenait gravement avec une peau de mouton cousue à son manteau. Il était fort laid, et quand il se livrait à ses exercices gymnas- tiques on se moquait de lui ; mais il avait coutume de dire alors en levant les mains: "Courage, Cratès, compte sur tes yeux et sur la force de ton corps; un jour tu verras ceux qui maintenant rient de toi, accablés par la maladie, te déclarer heureux et maudire leur propre négligence."

Il prétendait qu’il faut poursuivre l’étude de la philosophie jusqu’à ce qu’on regarde les généraux comme des conducteurs d’ânes. Il disait aussi que. les gens entourés de flatteurs ne sont pas moins abandonnés que les veaux au milieu des loups, parce qu’au lieu de défenseurs les uns et les autres n’ont autour d’eux que des ennemis. Sentant sa fin approcher il chanta ces vers qu’il s’appliquait à lui-même:

Tu t’en vas, cher ami, tout courbé; tu l’en vas au séjour de Pluton, voûté par la vieillesse.

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En effet, il était courbé par les années. Alexandre lui ayant demandé s’il voulait qu’il rebâtît sa patrie, il répondit: "A quoi bon? peut-être un autre Alexandre la détruirait de nouveau;

Il faut avoir pour pairie l’obscurité et la pauvreté; celle-là du moins est à l’abri des coups de la fortune."

Il ajoutait: "Je suis citoyen de Diogène contre qui l’envie ne peut rien."

Ménandre le cite en ces termes dans les Jumeaux:

Tu te promèneras avec moi, couverte d’un manteau d’homme comme autrefois la femme de Cratès le cynique.

Et ailleurs:

Il leur donna sa fille en leur accordant trente jours d’essai.

***

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Bibliographie

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Traducteur

Babeth Étiève-Cartwright
Babeth, responsable de Traduction pour WHE, est diplômée en anglais et en français langue étrangère. Parlant couramment le français, l'anglais et l'italien, elle a enseigné l'anglais au British Council à Milan, en Italie.

Auteur

Joshua J. Mark
Joshua J. Mark est cofondateur et Directeur de Contenu de la World History Encyclopedia. Il était auparavant professeur au Marist College (NY) où il a enseigné l'histoire, la philosophie, la littérature et l'écriture. Il a beaucoup voyagé et a vécu en Grèce et en Allemagne.

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Mark, J. J. (2026, avril 21). Vie de Cratès de Thèbes selon Diogène Laërce. (B. Étiève-Cartwright, Traducteur). World History Encyclopedia. https://www.worldhistory.org/trans/fr/2-742/vie-de-crates-de-thebes-selon-diogene-laerce/

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Mark, Joshua J.. "Vie de Cratès de Thèbes selon Diogène Laërce." Traduit par Babeth Étiève-Cartwright. World History Encyclopedia, avril 21, 2026. https://www.worldhistory.org/trans/fr/2-742/vie-de-crates-de-thebes-selon-diogene-laerce/.

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Mark, Joshua J.. "Vie de Cratès de Thèbes selon Diogène Laërce." Traduit par Babeth Étiève-Cartwright. World History Encyclopedia, 21 avril 2026, https://www.worldhistory.org/trans/fr/2-742/vie-de-crates-de-thebes-selon-diogene-laerce/.

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