"Que représente le Quatre juillet pour l'esclave ?" est le chef-d'œuvre oratoire de Frederick Douglass, prononcé le 5 juillet 1852 au Corinthian Hall à Rochester (New York). Également intitulé "Que signifie votre Quatre juillet pour l’esclave?", ce discours est reconnu depuis des années comme l’un des plus marquants de l’histoire américaine, demeure une référence majeure aux États-Unis et est considéré comme "le chef-d’œuvre rhétorique de l’abolitionnisme américain", selon l’historien David W. Blight (p. 230).
Cette année-là, Douglass fut invité à prononcer un discours du Quatre Juillet par la Société des Dames de Rochester pour l’Abolition de l’Esclavage, plus précisément par l’une de ses dirigeantes, Julia Griffiths, l’abolitionniste anglaise qui l’inspira également à écrire et publier sa nouvelle Le Héros esclave (1853), récit romanesque relatant la mutinerie dite l'affaire de La Creole en 1841.
L’événement était initialement prévu pour le 4 juillet 1852, mais Douglass insista pour qu’il soit déplacé au 5 juillet, car, dans la communauté noire, le 4 juillet s'était transformé en jour de deuil: c’était une date associée aux ventes massives d’esclaves dans le Sud, organisées dans le cadre de la célébration nationale de l’indépendance. Griffiths et les autres acceptèrent cette demande non seulement par respect pour ses sentiments, mais également parce que cette année-là le 4 juillet tombait un dimanche, jour auquel beaucoup ne participaient pas aux événements publics en dehors de l’église. Le discours fut donc prononcé le lundi 5 juillet 1852.
Le discours suscita immédiatement l’enthousiasme. Près de 600 personnes y assistèrent et, par la suite, Douglass le fit "imprimer en grand nombre et le vendit dans son journal et lors de ses conférences, à cinquante cents la copie ou six dollars les cent (Blight, 229). Ce texte connut un important succès commercial, demeure l’une des œuvres les plus reconnues de Douglass et continue d’être récité aujourd’hui, notamment par des militants des droits civiques autour du 4 juillet.
Idéaux américains et esclavage
Le discours met en évidence la profonde contradiction entre les principes proclamés lors de la fondation des États-Unis et la poursuite obstinée de l’esclavage, considéré comme un système de propriété humaine. Douglass, né esclave dans le Maryland vers 1818, s’était enfui à New York en 1838. En 1852, il était déjà la figure la plus populaire du mouvement abolitionniste, auréolé du succès de son autobiographie La vie de Frederick Douglass (1845). Il avait également fondé à Rochester son journal anti-esclavagiste, The North Star, collaboré avec le Chemin de fer clandestin, et donné de nombreuses conférences en Irlande et en Grande-Bretagne entre 1845 et 1847.
Par l’époque où il prononça "Que représente le Quatre juillet pour l'esclave?", Douglass était déjà un orateur et un écrivain de renom, et ses positions sur l’esclavage ainsi que sur l’hypocrisie qui le rendait possible étaient bien connues. Son auditoire de juillet 1852 aurait anticipé, de manière générale, les thèmes abordés dans son discours – et Douglass ne le déçut nullement –, mais dans "Que représente le Quatre juillet pour l'esclave?", il développa plus en détail nombre de ses arguments précédents et rédigea un ouvrage abolitionniste dont les arguments résonnent aujourd'hui avec autant de force qu'au moment où le discours fut prononcé pour la première fois.
Douglass commença par évoquer les Pères fondateurs et la Déclaration d’indépendance, avant d’affirmer que le passé n’avait de valeur que si ses leçons étaient appliquées au présent. Il rappela que les États-Unis avaient été fondés sur des principes de liberté et de justice pour tous, et souligna la contradiction fondamentale selon laquelle ce même pays soutenait, défendait et tirait profit de l’esclavage. Il condamna le commerce international des esclaves tout en participant régulièrement à des pratiques similaires sur son territoire.
Le discours fut prononcé deux ans après l’adoption par le Congrès des États-Unis de la loi sur les esclaves fugitifs de 1850, qui obligeait les citoyens de tous les États de l’Union à participer à la capture et au réasservissement des personnes ayant fui la servitude. Douglass cita longuement cette législation comme exemple frappant de l’incapacité des États-Unis à respecter les principes proclamés lors de leur fondation.
En citant la Constitution des États-Unis en tant que "document de liberté glorieux", Douglass rejeta l’argument selon lequel celle-ci soutiendrait l’esclavage et souligna qu’au contraire, elle s’y opposait. Il affirma que tant que les personnes se voyaient légalement refuser leurs droits humains fondamentaux aux États-Unis, le pays ne respectait pas sa Constitution et ne pouvait être considéré comme fidèle à la vision originale de ses fondateurs.
Tout au long du discours, Douglass laissa entendre — et dans certains passages prédit — l’inévitabilité de la guerre de Sécession américaine, affirmant que la nation ne pouvait maintenir la division entre États esclavagistes et États libres tout en prétendant respecter des principes universels de liberté. Toutefois, il présenta également à certains moments, notamment vers la conclusion, une vision optimiste: l’Amérique pourrait tirer des leçons de son passé, ainsi que de l’histoire d’autres nations, pour adopter pleinement et mettre en pratique les idéaux sur lesquels elle avait été fondée.
Extrait du discours
L’extrait suivant est tiré de Great Speeches by Frederick Douglass, édité par James Daley, Dover Publications, 2013. Le texte intégral figure sur le site Black Past. Les omissions sont indiquées par des points de suspension.
Que signifie, pour l’esclave américain, votre Quatre Juillet ? Je réponds : un jour qui lui révèle, plus que tout autre jour de l’année, l’injustice flagrante et la cruauté dont il est la victime constante. Pour lui, votre célébration est une mascarade ; votre liberté vantée, une licence impie ; votre grandeur nationale, une vanité gonflée ; vos sons de réjouissance sont vides et sans cœur ; vos dénonciations des tyrans, une impudence effrontée ; vos cris de liberté et d’égalité, une moquerie creuse ; vos prières et hymnes, vos sermons et actions de grâce, avec tout votre faste religieux et votre solennité, sont, pour lui, de simples fanfaronnades, fraude, tromperie, impiété et hypocrisie — un mince voile destiné à couvrir des crimes qui déshonorent une nation de sauvages. Il n’existe aucune nation sur terre coupable de pratiques plus choquantes et sanglantes que le peuple des États-Unis, à cette heure même.
Allez où bon vous semble, cherchez partout, parcourez toutes les monarchies et despotismes de l’Ancien Monde, voyagez à travers l’Amérique du Sud, relevez chaque abus, et lorsque vous aurez recensé le dernier, comparez vos constatations aux pratiques quotidiennes de cette nation: vous reconnaîtrez, comme moi, que, pour la barbarie révoltante et l’hypocrisie éhontée, l’Amérique règne sans rivale.
Prenons à titre d’exemple, le commerce américain des esclaves, que la presse décrit actuellement comme particulièrement prospère. L’ancien sénateur Benton affirme que le prix des individus n’a jamais été aussi élevé, y voyant la preuve que l’institution esclavagiste n’est nullement menacée. Ce commerce constitue l’une des caractéristiques propres aux institutions américaines. Il se pratique dans toutes les grandes villes de la moitié sud de la Confédération et rapporte chaque année des millions de dollars aux négociants engagés dans ce trafic odieux. Dans plusieurs États, il représente même une source essentielle de richesse.Ce commerce est désigné, par opposition à la traite négrière étrangère, sous le nom de "commerce interne des esclaves". Cette appellation vise probablement aussi à atténuer l’horreur que suscite la traite extérieure. Cette dernière a, depuis longtemps, été condamnée par le gouvernement, qui la qualifie de piraterie.
Elle est dénoncée avec véhémence, depuis les plus hautes tribunes de la nation, comme un trafic exécrable. Pour l’interrompre et y mettre fin, le pays déploie, à grands frais, une escadre stationnée au large des côtes africaines. Partout dans le pays, il est possible de dénoncer en toute sécurité la traite négrière étrangère comme un trafic profondément inhumain, contraire à la fois aux lois divines et aux lois humaines. Même les autorités religieuses reconnaissent le devoir de l’extirper et de l’anéantir. Pour y parvenir, certains d’entre eux ont même consenti à ce que leurs frères de couleur — officiellement libres — quittent le territoire et s’établissent sur la côte occidentale de l’Afrique. Il est toutefois remarquable de constater que, tandis que les Américains accablent de réprobation les personnes impliquées dans la traite étrangère, ceux qui se livrent au commerce des esclaves entre les États ne font l’objet d’aucune condamnation. Leur activité est même tenue pour honorable…
Mais une situation encore plus inhumaine, infamante et scandaleuse se doit d'être exposée. Par un acte du Congrès américain, adopté il y a moins de deux ans, l’esclavage a été nationalisé sous sa forme la plus atroce et la plus révoltante. Par cette mesure, la ligne Mason-Dixon a été effacée; l’État de New York est devenu l’équivalent de la Virginie; et le pouvoir de détenir, de traquer et de vendre des hommes, des femmes et des enfants comme esclaves ne relève plus seulement des institutions particulières des États, mais constitue désormais une institution de l’ensemble des États-Unis.
Ce pouvoir s’étend aussi loin que la bannière étoilée et que le christianisme américain. Partout où ceux-ci se déploient, le chasseur d’esclaves impitoyable peut également se rendre. Partout où ils sont présents, la vie humaine cesse d’être sacrée: l’homme devient une proie, semblable à l’oiseau que vise le fusil du chasseur. Par ce décret, le plus ignoble et le plus démoniaque de tous les actes humains, la liberté et l’intégrité de toute personne se trouvent menacées. L’immense domaine républicain devient un terrain de chasse à l’homme — non pour y poursuivre des voleurs, des criminels ou des ennemis de la société, mais des individus n’ayant commis aucun délit.
Les législateurs ont enjoint à tous les bons citoyens de participer à ce sport infernal. Le président, le secrétaire d’État et les dignitaires civils, politiques et religieux imposent cette obligation, la présentant comme un devoir envers la patrie libre et glorieuse, ainsi qu’envers Dieu. Pas moins de quarante Américains ont été, au cours des deux dernières années, pourchassés, saisis sans le moindre avertissement, enchaînés, puis livrés à l’esclavage et à des tortures atroces. Certains d’entre eux avaient une épouse et des enfants qui dépendaient d’eux pour vivre; mais ce fait n'a nullement été pris en considération. Le droit du chasseur à sa proie l’emporte sur le droit au mariage et sur l’ensemble des droits reconnus dans cette république, y compris ceux qui relèvent de Dieu.
Pour les hommes noirs, il n’existe ni loi, ni justice, ni humanité, ni religion. La loi sur les fugitifs fait de toute marque de compassion à leur égard un crime, et corromp le juge chargé de les juger. Un magistrat américain reçoit dix dollars pour chaque personne qu’il renvoie à l’esclavage, et cinq dollars lorsqu’il ne le fait pas. Le serment de deux individus malveillants suffit, en vertu de cette loi infernale, à livrer le plus pieux et le plus irréprochable des hommes noirs aux mâchoires implacables de l’esclavage. Son propre témoignage n’a aucune valeur; il n’est autorisé à présenter aucun témoin à décharge. Le représentant de la justice américaine est légalement tenu de n’entendre qu’une seule partie: celle de l’oppresseur.
Que ce fait accablant soit répété sans cesse. Qu’il retentisse à travers le monde entier: dans l’Amérique démocratique, réputée ennemie des tyrans, hostile aux rois, éprise du peuple et se réclamant du christianisme, les sièges de justice sont occupés par des juges qui détiennent leurs fonctions en vertu d’un pot-de-vin manifeste et public, et qui sont tenus, lorsqu’il s’agit de statuer sur la liberté d’un homme, de n’entendre que ses accusateurs.
Concitoyens, sur aucun sujet le peuple du Nord ne s’est laissé tromper de manière aussi préjudiciable que sur la prétendue nature pro-esclavagiste de la Constitution. Je soutiens que ce texte ne contient ni justification, ni autorisation, ni approbation de cette institution odieuse; interprétée comme elle doit l’être, la Constitution apparait comme un document glorieux en faveur de la liberté.
Lisez son préambule, examinez ses objectifs. L’esclavage en fait-il partie? Se trouve-t-il à l’entrée? Ou bien est-il dans le temple? Il n'est ni dans l’un ni dans l’autre. Bien que je n’aie pas l’intention de débattre de cette question en détail à cette occasion, permettez-moi de demander s’il n’est pas quelque peu singulier que, si la Constitution a été conçue par ses rédacteurs et ses adoptants en tant qu'instrument en faveur de l’esclavage, on n’y trouve mention ni de l’esclavage, ni de l’esclavagisme, ni des esclaves.
Que penserait-on d’un acte rédigé, légalement rédigé, dans le but d’attribuer à la ville de Rochester un terrain, et dans lequel aucune mention du terrain n’apparaîtrait ? Il existe, pour la bonne compréhension de tout acte juridique, certaines règles d’interprétation bien établies. Ces règles sont simples et reposent sur le bon sens, de sorte que chacun peut les comprendre et les appliquer sans avoir consacré des années à l’étude du droit. Je rejette l’idée selon laquelle la question de la constitutionnalité ou de l’inconstitutionnalité de l’esclavage ne relèverait pas du peuple. Je soutiens que chaque citoyen américain a le droit de se former une opinion sur la Constitution, de la faire connaître, et d’utiliser tous les moyens honorables pour que son opinion devienne prépondérante…
J’ai déjà retenu mon auditoire bien trop longtemps. À une date ultérieure, je profiterai volontiers d’une occasion pour offrir une discussion complète et équilibrée sur ce sujet. Permettez-moi de conclure en affirmant que, malgré le tableau sombre que j’ai présenté ce jour de l’état de la nation, je ne désespère pas de ce pays…
Des forces sont à l’œuvre, qui vont inévitablement provoquer la chute de l’esclavage. "Le bras du Seigneur n’est pas raccourci", et la fin de l’esclavage est certaine. Je conclus donc, comme j’ai commencé, avec espoir. Tout en puisant mon encouragement dans la Déclaration d’Indépendance, les grands principes qu’elle contient et le génie des institutions américaines, mon esprit se trouve également conforté par les tendances manifestes de notre époque. Les nations n'occupent plus aujourd’hui la même relation qu’autrefois. Aucune nation ne peut désormais s’isoler du monde environnant et suivre, sans interférence, le même ancien chemin que ses pères.
Il fut un temps où cela était possible. Les coutumes anciennes, souvent nuisibles, pouvaient autrefois se cloîtrer et exercer leur influence pernicieuse en toute impunité sociale. La connaissance était alors confinée aux privilèges de quelques-uns, tandis que la multitude avançait dans les ténèbres intellectuelles. Mais un changement s’est désormais produit dans les affaires humaines. Les cités et empires fortifiés sont devenus démodés.
Le bras du commerce a emporté les portes de la ville forte. L’intelligence pénètre dans les recoins les plus sombres du globe. Elle trace son chemin au-dessus et au-dessous des mers, ainsi que sur la terre. Le vent, la vapeur et l’électricité en sont les agents attitrés. Les océans ne séparent plus, mais relient les nations entre elles. De Boston à Londres n’est plus désormais qu’une excursion de loisir. L’espace est, pour ainsi dire, annihilé. Les pensées exprimées d’un côté de l’Atlantique sont nettement entendues de l’autre…
