Les contes du Corbeau sont des histoires qui mettent en scène le personnage du Corbeau filou et qui viennent des peuples de langue athapascane (dénée) du Nord-Ouest Pacifique et d’autres Premières Nations de la région du Canada actuel. Le Corbeau, comme les personnages filous des autres peuples autochtones d’Amérique du Nord, est dépeint dans ces histoires comme une entité surnaturelle qui peut se révéler être un homme sage ou un idiot.
Selon les traditions de certaines Premières Nations, le Corbeau est le dieu créateur qui fit que toutes les choses sont ce qu’elles sont. L’érudit Larry J. Zimmerman commente:
En tant que créateur, le Corbeau créa le monde à deux reprises. Le premier monde était un paradis: la viande était abondante et les rivières coulaient dans les deux sens, par conséquent les peuples n’avaient jamais à utiliser leurs canoës. Cependant, le Corbeau pensa que ce monde était trop facile à vivre pour les humains; il le remodela alors dans sa forme actuelle, avec toutes ses épreuves et ses malheurs.
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Les peuples de langue athapascane (dénée), qui comprennent les Aléoutes, les Inuits, les Haïdas, les Tahltans, les Tlingits, les Tsimshians, parmi tant d’autres, reconnaissent le pouvoir spirituel du Corbeau et inscrivent son image dans l’iconographie comme avec le traditionnel "mât totémique" qui est fabriqué dans le respect des coutumes de ces peuples.
La légende de La grande aventure du Corbeau dépeint le personnage principal comme un filou espiègle et explique aussi pourquoi l’image du Corbeau sur les mâts totémiques ne possède pas de bec. Le Corbeau et sa grand-mère présente un aspect plus égoïste et vindicatif du personnage.
Tout comme avec les personnages filous des autres nations (présents dans les contes de Glooscap de la Confédération Wabanaki, les contes de Manabozho des Ojibwés et d’autres peuples algonquins, les contes de Coyote de la nation Shasta, les contes de Saynday de la nation Kiowa, ou tout autre), le Corbeau est un personnage imprévisible qui peut porter chance ou porter malheur, mais qui, dans les deux cas, représente un symbole de transformation et offre à son public la possibilité de tirer des leçons de son comportement, souvent déplorable, et de changer le leur.
Texte
La légende qui suit provient de Voices of the Winds: Native American Legends (Les voix du vent: légendes indiennes), écrit par Margot Edmonds et Ella Clark. Ce sont elles qui relatent La grande aventure du Corbeau:
La grande aventure du Corbeau
Les premiers autochtones d’Amérique du Nord qui vivaient entre l’Alaska et la côte pacifique nord sculptaient les histoires de leur peuple sur les arbres, puisqu’ils n’avaient pas de langage écrit.
Ils sculptaient des personnages étranges et magnifiques, qui représentaient des personnes, des animaux, des oiseaux, des poissons et des personnages surnaturels, puis ils les peignaient avec des couleurs vives. Les plus grands cèdres rouges étaient choisis pour les mâts totémiques et étaient utilisés comme points de repère ainsi que pour illustrer les légendes transmises de génération en génération.
Sur l’un de ces mâts était sculpté un superbe Corbeau, mais il n’avait pas de bec!
Le Corbeau d’Alaska n’était pas un oiseau ordinaire. Il possédait de remarquables pouvoirs et pouvait se transformer en n’importe quelle forme qu’il souhaitait. Il pouvait se métamorphoser d’un oiseau en homme, et il pouvait non seulement voler et marcher, mais il pouvait également nager sous l’eau aussi rapidement que n’importe quel poisson.
Un jour, le Corbeau prit la forme d’un vieil homme petit et courbé pour traverser une forêt. Il portait une longue barbe blanche et marchait lentement. Au bout d’un certain temps, le Corbeau eut faim. Alors qu’il y pensait, il arriva à la lisière de la forêt à côté d’un village en bord de mer. Là-bas, de nombreuses personnes pêchaient le flétan.
En un clin d’œil, le Corbeau pensa à une combine. Il plongea dans la mer et nagea jusqu’à l’endroit où les pêcheurs avaient lancé leurs hameçons. Le Corbeau engloutit leurs appâts, nageant d’un hameçon à un autre. Chaque fois que le Corbeau volait un appât, les pêcheurs sentaient que quelque chose tirait sur leurs lignes. Mais quand ils les remontaient, il n’y avait ni poisson ni appât.
Cependant le Corbeau leur joua son tour un peu trop souvent. Lorsque Houskana, un pêcheur expert, sentit que cela tirait sur sa ligne, il remonta brusquement sa ligne, hameçonnant quelque chose de lourd. Il avait attrapé la mâchoire du Corbeau au bout de son hameçon! Alors qu’Houskana tirait sur sa ligne, le Corbeau la tendait dans la direction opposée. Puis le Corbeau s’agrippa à des rochers au fond de la mer et demanda: "Ô rochers, aidez-moi je vous en prie!". Toutefois les rochers ne lui prêtèrent aucune attention.
À cause de sa grande douleur, le Corbeau dit à sa mâchoire: "Brise-toi, ô mâchoire, car je suis trop fatigué". Sa mâchoire obéit et se brisa.
Houskana put aussitôt remonter sa ligne. Une mâchoire d’homme avec une longue barbe blanche se trouvait sur son hameçon! C’était suffisamment horrible pour effrayer quiconque. Houskana et les autres pêcheurs avaient très peur car ils pensaient que la mâchoire pouvait appartenir à quelque esprit malfaisant. Ils prirent leurs jambes à leur cou et coururent aussi vite qu’ils le pouvaient à la maison du chef.
Le Corbeau sortit de l’eau et suivit les pêcheurs. Bien qu’il souffrit beaucoup de sa mâchoire manquante, personne ne remarqua que quelque chose clochait car il couvrait le bas de son visage avec sa couverture.
Le chef et les habitants examinèrent la mâchoire qui pendait au bout de l’hameçon à flétan. Il passait de mains en mains, et il arriva enfin au Corbeau, qui déclara: "Oh, quelle merveille à posséder!", alors qu’il rejetait en arrière sa couverture et remettait sa mâchoire.
Le Corbeau avait utilisé sa magie si rapidement que personne n’avait eu le temps de s’apercevoir de ce qui s’était passé. Aussitôt que la mâchoire du Corbeau fut fermement remise en place, il se métamorphosa en un oiseau et s’envola par l’exutoire de fumée de la maison du chef. Ce fut seulement à ce moment-là que les villageois commencèrent à réaliser que leurs appâts avaient été volés par le Corbeau filou et que c’était ce dernier qui s’était retrouvé hameçonné à la ligne de pêche d’Houskana.
Sur le mât totémique, le Corbeau fut sculpté, non sous la forme du vieil homme, mais sous sa véritable apparence sans son bec, en souvenir de l’épisode au cours duquel ce vieil homme avait perdu sa mâchoire.
Le Corbeau et sa grand-mère
Dans sa barrabara (une habitation autochtone) à l’extrémité du village, vivait une vieille grand-mère et son petit-fils, un corbeau. Ils vivaient tous deux à part des autres villageois car ils n’étaient pas appréciés. Lorsque les hommes rentraient de la pêche au cabillaud, le Corbeau allait les voir et mendiait de la nourriture, mais ils ne lui donnaient jamais rien de ce qu’ils attrapaient. Cependant lorsqu’ils avaient tous quitté la plage, le Corbeau s’y rendait et ramassait les restes délaissés, même les poissons malades. Le Corbeau et sa grand-mère vivaient de ses restes ramassés.
Lors d’un hiver extrêmement froid, il fut impossible de chasser; la nourriture se fit si rare que le village se trouvait presque au bord de la famine. Il ne restait plus grand-chose, même à leur chef. Par conséquent, ce dernier rassembla son peuple et il les incita à mettre à profit chaque effort pour se procurer suffisamment de nourriture pour tous, ou ils finiraient par mourir de faim.
Le chef annonça alors qu’il espérait que son fils prendrait une épouse et qu’elle serait choisie parmi les filles du village. Toutes les filles réagirent avec excitation à cette occasion et se parèrent de leurs plus beaux costumes et bijoux.
Pendant un court instant, la faim fut oubliée car les filles se préparaient pour le concours où elles étaient jugées par leur chef à l’œil critique, qui choisit la plus belle des participantes pour être la femme de son fils. Un festin fut organisé par le chef suite à la cérémonie de mariage. Mais peu après la faim se fit ressentir à nouveau.
Le Corbeau perché sur un poteau à l’extérieur de sa barrabara avait observé et écouté attentivement tout ce qui s’était passé. Après le festin, il rentra chez lui et dit à sa grand-mère: "Je désire me marier, moi aussi". Elle ne lui répondit pas, il retourna donc à sa besogne: rassembler la nourriture qu’il pouvait pour son petit foyer. Chaque jour, il volait à la plage et trouvait des poissons morts ou des oiseaux. Il ramassait toujours plus que nécessaire pour deux personnes. Alors qu’il passait dans le village, il remarqua que la famine semblait s'aggraver. Il demanda donc au chef: "Que me donneriez-vous, si je vous apportais de la nourriture?.
Le chef le regarda surpris et lui répondit: "Tu pourras prendre ma fille aînée comme épouse". Rien ne pouvait faire plus plaisir au Corbeau. Il s’envola d’humeur joyeuse et dit à sa grand-mère: "Nettoyons de fond en comble la barrabara. Faisons en sorte que tout brille pour l’arrivée de ma femme. Je vais apporter au chef de quoi manger et il m’a promis de me donner la main de sa fille aînée".
"Ai, Ai, Y-a-h! Tu vas te marier? Notre barrabara est trop petite et trop sale. Où vas-tu mettre ta femme?"
"Caw! Caw! Caw! Ne pense pas à ça. Fais ce que je te dis", cria-t-il à sa grand-mère, et il commença à lui donner des coups de bec pour la presser.
Tôt le lendemain matin, le Corbeau s’envola et revint plus tard dans la journée avec un tas de yukelah (saumon séché) dans ses serres. "Accompagne-moi à la maison du chef, grand-mère", l’appela-t-il. Le Corbeau remit le poisson au chef et reçut la main de la fille aînée du chef pour qu’elle devienne son épouse.
Le Corbeau précéda sa grand-mère qui conduisait la mariée jusqu’à leur petite maison. Il débarrassa la barrabara de la paille et de la literie. Lorsque les deux femmes arrivèrent, elles trouvèrent la petite maison vidée; la grand-mère commença à le sermonner et l’interrogea: "Que fais-tu? Pourquoi jettes-tu tout?"
"Je nettoie la maison, comme tu peux le voir", répondit sèchement le Corbeau.
Quand la nuit arriva, le Corbeau étendit en grand l’une de ses ailes et demanda à son épouse de s’allonger dessus, puis il la couvrit de son autre aile. Elle passa une nuit atroce, étouffant presque à cause de l’odeur de poisson qui émanait du Corbeau. Elle décida donc qu’elle partirait le matin.
Au matin, cependant, elle changea d’avis et resta dans le but d'essayer de s’habituer à lui. Au cours de la journée, elle fut triste et inquiète. Lorsque le Corbeau lui offrait de la nourriture, elle ne la mangeait pas. La seconde nuit, le Corbeau l’invita à poser sa tête contre sa poitrine et à se reposer entre ses bras. Ce fut seulement après un long moment de persuasion qu’elle accepta d’accéder à son vœu. Cette seconde nuit ne fut pas mieux pour elle, alors tôt le lendemain matin, elle s’esquiva et retourna chez son père, à qui elle raconta tout.
Après son réveil et avoir découvert la fuite de sa femme, le Corbeau s’informa auprès de sa grand-mère si elle savait où se trouvait son épouse. Elle assura au Corbeau qu’elle n’en savait rien. "Va voir le chef et ramène-la-moi", ordonna le Corbeau. La grand-mère le craignait et partit pour exécuter sa volonté. Lorsqu’elle arriva à la maison du chef, elle fut chassée sur le pas de la porte. Elle le rapporta avec précision à son petit-fils.
L’été passa, chaud et agréable, mais un hiver rude et une famine suivirent. Comme l’hiver précédent, la grand-mère et le Corbeau eurent de quoi se sustenter et se chauffer en quantité, tandis que les autres souffraient grandement du manque de nourriture. Les pensées du Corbeau allèrent à nouveau vers le mariage. Cette fois-ci, c’était une jeune belle fille qui vivait à l’autre extrémité du village. Il parla d’elle à sa grand-mère et lui dit qu’il souhaitait l’épouser. Il demanda: "Grand-mère, pourrais-tu y aller et la ramener ici afin que je me marie avec elle?.
"Ai, Ai, Y-a-h! Et tu vas l’épouser? Ta première épouse ne pouvait pas vivre avec toi à cause de ta forte odeur. Les filles ne veulent pas se marier avec toi."
"Caw! Caw! Caw! Ne t’occupe pas de mon odeur! Ne t’occupe pas de mon odeur! Va, fais ce que je dis."
Pour bien se faire comprendre et s’assurer qu’elle lui obéirait, il lui donna des coups de bec jusqu’à ce qu’elle n'accepte de s’y rendre. Pendant que sa grand-mère était sortie, le Corbeau s’agita et devint anxieux. Il sautillait autour de la barrabara et près des petites collines alentour, les yeux ouverts dans l’attente d’apercevoir sa future épouse.
Il se mit à nettoyer à la hâte la barrabara, jetant la vieille paille, la literie, les paniers, tout. À son retour la grand-mère sermonna le Corbeau, mais il ne lui prêta aucune attention.
La jeune épouse, tout comme sa prédécesseur, fut enveloppée étroitement dans ses ailes, et elle passa elle aussi une nuit misérable pendant laquelle elle ne trouva pas le sommeil. Toutefois, elle était déterminée à endurer son odeur autant que possible. Elle pensa qu’avec lui, au moins, elle aurait suffisamment de nourriture à manger. La deuxième nuit fut aussi mauvaise que la première, mais elle resta et se promit secrètement de faire de son mieux jusqu’au printemps.
Le troisième jour, voyant que sa femme était encore avec lui, le Corbeau déclara: "Grand-mère, demain j’irai attraper une grosse baleine bien grasse. Pendant que je serai parti, fabrique une ceinture et une paire de torbarsars (chaussures autochtones) pour ma femme".
"Ai, Ai, Y-a-h! Comment rapporteras-tu une grosse baleine bien grasse? Les chasseurs ne peuvent pas en tuer, comment y parviendras-tu?"
"Caw! Caw! Caw! Tais-toi et fais ce que te dis: fabrique la ceinture et la paire de torbarsars quand j’irai chasser la baleine", s’exclama-t-il avec colère, utilisant sa méthode la plus efficace pour la faire taire.
Le Corbeau s’envola vers la mer le lendemain matin, avant l’aube. En son absence, la vieille femme s’activa pour confectionner les accessoires de la jeune mariée, qui la regardait et discutait avec elle. Au milieu de la journée, elles virent le Corbeau voler en direction du rivage, transportant une baleine.
La grand-mère fit un grand feu, et la jeune femme releva sa parka (robe autochtone), l’attacha avec sa nouvelle ceinture, enfila ses nouvelles torbarsars, aiguisa le couteau en pierre, et partit à la rencontre de son mari sur la plage. Quand il se fut approché, il ordonna: "Grand-mère, va au village et dis à tout le monde que j’ai rapporté une grosse baleine bien grasse à la maison.
Elle courut aussi vite qu’elle le put et annonça la joyeuse nouvelle. Les personnes à moitié mortes reprirent subitement vie. Certains aiguisèrent leurs couteaux, d’autres revêtirent leurs plus beaux habits. Cependant, la plupart d’entre eux accoururent simplement, tels qu’ils étaient avec des couteaux qu’ils portaient sur eux, jusqu’à la plage pour voir la baleine.
Le corbeau, qui se rendit compte de son importance soudaine, sautillait, excité, sur le dos de la baleine et regardait la scène de carnage avec les personnes qui se gavaient de baleine.
Chaque fois qu’il le pouvait, le Corbeau sortait un galet de son sac, puis le remettait dedans après réflexion. Lorsque le chef et ses proches s’approchèrent, le Corbeau les chassa. Ils durent se contenter de regarder les autres profiter de leur festin et rapporter du blanc de baleine chez eux. Plus tard, au village, les habitants partageraient avec leur chef.
La première femme du Corbeau, la fille du chef, avait mis au monde un fils, un petit corbeau. Elle le tenait dans ses bras à la plage et marchait devant le Corbeau, là où il pourrait la remarquer. "Voici ton enfant, regarde-le", proclama-t-elle. Mais il l’ignora. Elle s’adressa à lui plusieurs fois et continua de lui montrer le bébé. Il dit enfin: Approche-toi... Encore plus près". Cependant, lorsqu’elle ne put plus supporter son odeur plus longtemps, elle partit sans un mot.
À la suite du festin, la mort se présenta. De nombreuses personnes avaient mangé tellement de gras d’un coup qu’elles trouvèrent la mort peu après. Le reste des villageois avait tellement mangé et rempli leurs barrabaras, qu’ils moururent tous de suffocation pendant la nuit. Sur l’ensemble du village, seuls trois survécurent: le Corbeau, sa nouvelle femme et la grand-mère. Ils continuèrent à vivre ici comme le font aujourd’hui leurs descendants.
