Le Frère Serpent est une légende de la nation Pawnee, qui se rapporte au mythe du "Roi des Eaux" (ou de l’Homme Serpent) raconté par beaucoup d’autres peuples autochtones d'Amérique du Nord. Bien que plusieurs différentes nations relatent des histoires similaires, avec des variantes culturelles, l’histoire de l’Homme Serpent est presque toujours dépeinte de la même façon, sauf dans cette version.
Le mythe de l’Homme Serpent traite toujours de deux hommes (parfois des frères), d’un avertissement concernant une nourriture interdite, d’un homme (ou d’un frère) qui mange cette nourriture et se transforme en serpent d’eau (ou en serpent cornu), d’un arbre ordinaire (généralement grand), et d’une énorme inondation. Après cette transformation, l’Homme Serpent fait venir sa famille sur le rivage d’un lac où il les noie (ou la communauté tout entière) et où il élit résidence en tant que "Roi des Eaux" qui, depuis ce jour, noiera tout autre visiteur inattendu.
Le Frère Serpent s’écarte de ces détails habituels; tout d’abord, le cadre de la légende est déplacé à l'intérieur des terres, loin de toute source d’eau, ce qui supprime le thème du Déluge, change le serpent initial en un serpent à sonnette et présente l’Homme Serpent comme une source de bonne fortune pour son peuple.
Comme tous les contes autochtones, cette histoire se prête à de nombreuses interprétations, mais, pour faire simple, elle souligne l'importance du respect de la tradition. Le frère aîné ignore l’avertissement de son jeune frère de ne pas mélanger de l’écureuil (qui n’est pas considéré comme "une vraie viande") à la moelle de bison, l’aliment de base très apprécié des Indiens des Plaines. Après avoir associé les deux malgré tout, le frère aîné se transforme. À ce stade et dans la version habituelle du conte, l’Homme Serpent devient une force maléfique; mais, ici, grâce à la loyauté du jeune frère, qui tient ses promesses envers le serpent et suit ses instructions, l’Homme Serpent n’est pas seulement utile à sa famille, mais également à sa communauté tout entière.
Texte
La version suivante du conte provient de Pawnee Hero Stories and Folk-Tales (1889) écrit par George Bird Grinnell.
Il était une fois, il y a bien longtemps, une importante troupe de Pawnees qui avait pris le sentier de la guerre vers le sud. Ils ne pouvaient apercevoir aucun ennemi à l’horizon et marchèrent longtemps en direction du sud. Dans ce groupe se trouvaient deux frères, deux garçons pauvres, et un jour, alors qu'ils marchaient à l’écart des autres dans un bois très dense, ils se perdirent. Lorsqu’ils se rendirent compte qu’ils s’étaient perdus, ils essayèrent de revenir au campement; mais ils ne purent pas retrouver les autres et finirent par abandonner les recherches avant de repartir en direction du Nord, là où ils habitaient. Ils n’avaient pas de vivres avec eux et cherchaient quelque chose à chasser, afin de pouvoir manger. À mesure qu’ils avançaient, ils trouvèrent la carcasse d’un bison mort qui avait été tué quelque temps auparavant, il n’en restait plus que les os; ils prirent donc quelques os à moelle et les emportèrent avec eux jusqu'à ce qu'ils établissent leur campement.
Ils s’arrêtèrent peu après pour reprendre des forces. Un arbre poussait non loin de l’endroit où ils avaient fait halte, et en regardant dans ses branches, ils aperçurent un écureuil qui courait. L’un des frères attrapa son arc et ses flèches, et l’autre s’écria: "Oh, tue-le, tue-le, vite". Le garçon tira et le tua; ils le dépecèrent et le firent rôtir au-dessus du feu. Alors qu’ils le faisaient cuire, le plus grand déclara: "Je me demande si c’est bon de manger la moelle et l’écureuil ensemble". Le plus jeune répondit: "Non, ce n’est pas bien de faire ça. Ce n’est pas de la vraie viande". Le plus âgé pensa que ces deux sortes d’aliments se marieraient bien ensemble, et ils en discutèrent pendant un certain temps.
Le frère aîné continua de tenter de convaincre le benjamin de manger l’écureuil et la moelle en même temps, mais ce dernier rétorqua: "Oh, mon frère, je ne veux pas faire ça. Cela ne me semble pas une bonne idée. Mais si tu en as envie, pourquoi ne le fais-tu pas, toi?". Le grand déclara: "Je pense que c’est ce que je vais faire"; et il le fit, prenant une bouchée d’écureuil puis de moelle. Il affirma: "C’est délicieux, tu devrais en prendre". Cependant, le jeune frère n’en fit rien. Il mangea uniquement de la moelle. Après leur repas, ils n’allèrent pas plus loin et dormirent sur place.
Au milieu de la nuit, le frère aîné sentit un bruit au niveau de ses pieds et se redressa pour palper ses jambes et ses pieds. Il se rendit alors compte que ses pieds étaient liés et commençaient à s’arrondir, comme un serpent, avec l’apparition d’une sonnette à l’extrémité, et que ses jambes devenaient semblables à une queue de grand crotale. Il tendit le bras et secoua son frère d’une main, avant de lui dire: "Lève-toi. Il y a quelque chose qui cloche chez moi". Le plus jeune se réveilla, tâta son frère et découvrit son état; comme s'il se muait en serpent, en commençant par les pieds. Lorsqu’il vit cela, il se sentit très mal. Puis, le grand frère commença à parler au plus jeune; il lui donna de bons conseils, car il se sentait très triste.
Il déclara: "Je vais mourir, et je vais laisser seul dans cette prairie mon petit frère. Il est si jeune, il ne sera pas capable de retrouver son chemin, alors il est condamné à mourir, lui aussi. Ceci se produit certainement parce que j’ai mangé la moelle avec l’écureuil". Alors qu’il parlait, la métamorphose avait atteint sa taille.
Après un certain temps, il eut plus d’espoir et affirma: "Maintenant, mon frère, je sais que tu rentreras en sécurité. Je te protégerai. J’ai compris que je me transformais en serpent, et je dois rester ici. Tu vois ce trou", et il désigna un trou dans le talus. "Lorsque je me serai changé en serpent, prends-moi dans tes bras et porte-moi jusqu’à ce trou. J’y demeurerai pour l’éternité. Cela deviendra ma maison, puisqu’il s’agit de l’habitat des serpents. Quand tu seras rentré au camp, tu devras prévenir notre père et notre mère de ce qu’il en est, et quand vous souhaiterez vous aventurez sur le sentier de la guerre, rassemblez tout le monde et venez jusqu’ici, juste ici, à cet endroit précis, et vous me trouverez, puisque je devrais me tenir là. Et maintenant, mon frère, lorsque tu seras rentré à la maison, quelque temps après y être rentré, je veux que tu reviennes me voir seul; que tu viennes ici. Tu sais ce que je t’ai dit; n’aie pas peur de moi. Je suis convaincu que cela devait m’arriver, et je ne peux rien y faire. Une fois que tu seras venu tout seul, tu pourras ensuite revenir avec d’autres; mais la première fois, viens seul."
Il continua de parler à son frère, et au fur et à mesure, le changement s’opérait. Alors que cela remontait le long de son corps, jusqu’à atteindre sa tête, il était encore humain dans son esprit, mais tout son corps n’était qu’un grand serpent. Puis il parla à son frère et dit: "Maintenant, mon frère, couvre ma tête de la cape et, après un petit moment, retire-la". Le petit frère fit ce qui lui avait été demandé, et quand, après un moment, il retira la cape, il vit une grosse tête de serpent, aussi large que ses deux mains. Le grand frère s’était totalement métamorphosé en serpent.
Le jeune homme prit alors le serpent dans ses bras et le porta jusqu’au trou, avant de le déposer sur le sol à côté. Il se sentit très triste de partir et d’abandonner son frère ici. Avant de s’en aller, il parla avec tendresse au serpent: "Maintenant, mon frère, je rentre à la maison, et je te demande d’avoir pitié de moi et de me protéger. Je vais traverser une terre inconnue, et tu dois prendre soin de moi. N’oublie pas les promesses que tu m’as faites". Après avoir fini de parler, il n’attendit pas de voir si le serpent allait bien dans le trou, mais commença son voyage pour rentrer chez lui.
Lorsqu'il atteignit le village, il rapporta tout ce qui s’était passé à son père et à sa mère. Il dit à ses connaissances: "Ne le pleurez pas. Il est en vie et il se porte bien. Le seul problème, c’est qu'il a la forme d’un serpent". Après être resté dix jours au village, il demanda à sa mère de lui fabriquer cinq paires de mocassins, car il allait se rendre seul sur le sentier de la guerre. Sa mère les fabriqua, et il les remplit de maïs séché, prit un petit sac de viande de bison pilée sur son dos avant de partir voir son frère.
Le trajet jusqu’à l’endroit où il avait laissé le serpent dura sept jours. Lorsqu'il arriva à proximité, il vit le trou près duquel il avait laissé son frère. Il s’en rapprocha et commença à parler. Il dit: "Mon frère, je suis ici. J’ai descendu le sentier de la guerre, et me voici pour te voir. Tu m’as dit de venir, et de venir seul. J’ai fait ce que tu m’avais ordonné et me voici. Maintenant, mon frère, souviens-toi de tenir tes promesses. Je désire te voir cet après-midi".
Il resta là pendant un petit moment, et enfin des bruits de sonnette, des bruissements et des raclements se firent entendre depuis le trou. Bientôt, de la poussière commença à s’en échapper, puis le grand et gros serpent émergea du trou; c’était son frère. Ce grand serpent sortit en premier, beaucoup d’autres grands serpents suivirent et se glissèrent un peu partout; mais le grand serpent, son frère, resta simplement près du trou. Le garçon s’approcha de ce grand serpent et le prit dans ses bras pour l’enlacer et lui parler, et le serpent sortit sa langue, comme s’il l’embrassait. Alors, le garçon le reposa au sol et tous les autres serpents revirent pour retourner dans le trou, avec en dernier, le grand serpent.
Ensuite, le garçon quitta les lieux, se rendit un peu plus loin et, au coucher du soleil, arriva à un petit ruisseau auprès duquel il s’étendit pour dormir. Au cours de la nuit, il rêva de son frère, qui lui parla: "À présent, mon frère, je suis heureux que tu sois revenu me voir, comme je te l’avais demandé. Et je te le dis maintenant, sois courageux. Fais preuve de courage. Demain matin, lorsque tu te réveilleras, habille-toi comme si tu partais te battre. Peins ton visage, orne ta tête de plumes, prépare-toi au combat".
Le lendemain matin, le garçon se réveilla, et se prépara, comme le serpent le lui avait demandé dans son rêve. Il peignit son visage, attacha des plumes sur sa tête et se vêtit pour le combat. Puis il se mit en route. Il arriva rapidement sur une petite colline, et en regardant par-dessus, il aperçut des hommes venir dans sa direction, des hommes et plusieurs chevaux. Il pensa qu’il s’agissait de Sioux, et quand il les vit, il recula un peu, afin de trouver un endroit où se cacher. Il rebroussa chemin jusqu’au petit ruisseau où il avait dormi, s’assit dans les fourrés. Lorsqu’il s’y fut caché, il attendit; les personnes vinrent juste à côté d’où il s’était caché et elles établirent leur campement en contrebas de là où il se trouvait. Au bout de quelque temps, il se redressa et les regarda; il vit seulement deux personnes, et s’aperçut que l’une d’entre elles était une femme. Il les observa pendant longtemps, vérifiant s’il n’y en avait pas d’autres, mais il n’y avait que ces deux-là. Il réfléchit ensuite à ce qu’il devrait faire. En pleine réflexion, il se souvint de ce que son frère serpent lui avait dit cette nuit, et il sut ce qu’il devait faire.
Il se rapprocha discrètement de leur campement, en avançant dans les fourrés, et lorsqu'il fut assez proche, à environ une petite vingtaine de mètres, il redressa sa tête et observa. Il vit une femme cuisiner et l’arc, les flèches, le bouclier et la lance de l’homme qui pendaient à un petit arbre, mais il ne pouvait pas voir l’homme. Il devait être en train de dormir allongé, non loin d’ici. Le garçon attendit et surveilla. Il était excité, et son cœur tapait fort contre ses côtes. Au bout d'un moment, la femme s’éloigna du feu et se dirigea vers les chevaux. Peut-être que son mari lui avait dit: "Les chevaux s’éloignent, tu devrais aller les chercher". Lorsqu’elle arriva au niveau des chevaux, le garçon était sur le point de courir jusqu’à l’homme pour le tuer, mais il changea d’avis juste avant de se lancer; il pensa: "Si je le tue, il est possible que la femme enfourche un cheval et s’enfuie, emportant les autres chevaux avec elle". De ce fait, il patienta jusqu’à ce que la femme ne revienne. Une fois de retour près du feu, il courut dans sa direction, et l’entendant arriver, elle courut jusqu’à son mari pour le réveiller; mais lorsqu’elle le rejoignit, le garçon se trouvait déjà à son côté. Il tira deux flèches sur l’homme, le tua et compta les coups, avant de capturer la femme. Il retira tout le cuir chevelu de la tête de son ennemi.
Puis il prit la femme et descendit jusqu’où les chevaux paissaient, ils montèrent sur deux d’entre eux et retournèrent où son frère, le serpent, vivait, conduisant les chevaux devant eux. Juste avant d’arriver au trou, le garçon saisit son lasso et attrapa un beau cheval tacheté et une mule, qu'il attacha à un arbre, puis appela la femme et l’attacha contre l’arbre aussi fort qu’il le pouvait. Lorsque ce fut chose faite, il se dirigea vers le trou et commença à parler.
Il déclara: "Oh, mon frère, je me rends compte maintenant que ce que tu m’avais promis devient réalité. J’ai fait ce que tu m’avais dit. Voici donc ces deux animaux et cette femme; je te les donne pour avoir été bon avec moi. Ils sont à toi. Je suis heureux de ce que tu as fait pour moi, aujourd’hui". Lorsqu’il eut fini de dire ceci, il parla à nouveau: "À présent, mon frère, je désire te voir encore une fois. Je vais m’en aller, et je veux te voir avant". Après un certain temps, il entendit à nouveau les bruits de sonnette dans le trou, et il vit de la poussière en sortir, puis son frère sortit du trou, suivi de plus petits serpents; ces derniers rampèrent jusqu’à l’arbre et s’y hissèrent. L'arbre en était couvert.
Alors le garçon fit ce qu’il avait fait auparavant. Il s’approcha du trou et prit son frère dans ses bras pour l’enlacer, et le grand serpent sortit sa langue, comme s’il l’embrassait. Puis le garçon parla à nouveau et dit: "Maintenant, mon frère, je vais partir, et je te laisse ces deux animaux ainsi que cette femme. Ils sont à toi". Ensuite, il se mit en route pour rentrer chez lui et, après une longue marche, il arriva au village.
Quelque temps plus tard, il décida de repartir sur le sentier de la guerre, et cette fois-ci il emmena un groupe avec lui. Il avait raconté à toute la tribu ce qui s’était passé, et comment son frère l’avait protégé et aidé; et il déclara aux guerriers qui l’accompagnaient: "Que chacun d’entre vous apporte un présent à mon frère; des perles, des plumes d’aigle ou du tabac, en guise d’offrande, afin qu’il vous vienne en aide". Ils s’en allèrent vers le sud pour se rendre à l’endroit où son frère vivait. Lorsqu'ils arrivèrent, le jeune homme dit aux autres: "Maintenant, vous devez, chacun votre tour, offrir quelque chose à mon frère. Appelez-le par son nom de clan, et demandez-lui de vous aider, et de vous permettre de réussir; puis déposez les offrandes devant le trou". Ils firent comme il indiqua, et lorsqu’ils eurent donné leurs présents, ils s’en allèrent. Ils ne virent rien, car le frère n’appela pas le grand serpent.
Deux ou trois jours après leur visite, ils découvrirent un camp Sioux, s’emparèrent de nombreux chevaux et tuèrent quelques ennemis. Puis ils repartirent et, quand ils arrivèrent à la maison du serpent, ils prirent un cheval qu’ils allongèrent près du trou avant de le tuer pour le lui donner. Ils laissèrent également les cuirs chevelus en cadeau pour lui à l’entrée du trou. Lorsqu’ils atteignirent le village, une grande joie régnait et la fête battait son plein. Ils firent toutes sortes de danses car ils étaient contents que la troupe de guerre ait tué des Sioux.
Par la suite, un autre groupe se mit en route, et le frère leur recommanda: "Allez voir directement mon frère, offrez-lui un présent, demandez-lui de vous accorder de la bonne fortune, et vous réussirez". Et il se produisit ce qu'il avait annoncé.
La chance accompagnait toujours le frère sur le champ de bataille. Il devint un chef très riche, avec beaucoup de chevaux. Depuis lors, quand il prenait le commandement d’un groupe armé, tous les hommes pauvres venaient et disaient: "Je veux venir avec vous". Ils savaient que son frère était un serpent et qu'il leur porterait chance.
