L'histoire d'Ounamon et les dangers de vivre dans le passé

Collecte de fonds pour les frais de serveur 2026

L'exploitation de nos serveurs coûte 20 000 dollars par an, et nous avons besoin de votre aide pour les financer !

$6266 / $20000
Joshua J. Mark
par , traduit par Babeth Étiève-Cartwright
publié le
Translations
Version Audio Imprimer PDF

L'histoire d'Ounamon (également connu sous le nom des Mésaventures d'Ounamon) est une œuvre littéraire égyptienne datant d'environ 1090-1075 av. J.-C., vers la fin du Nouvel Empire (environ 1570 - environ 1069 av. J.-C.). À l'origine, ce texte était interprété comme un véritable rapport officiel, mais l'utilisation de certains procédés stylistiques (notamment le dialogue et le symbolisme) a conduit les spécialistes à conclure que l'œuvre s'apparente davantage à un roman historique qu'à un reportage.

The Report of Wenamun, Page 1
L'histoire d'Ounamon, Page 1 Didia (Public Domain)

L'intérêt d'Ounamon pour les chercheurs réside dans sa description précise de la situation de l'Égypte à la fin du Nouvel Empire et au début de la Troisième Période intermédiaire (vers 1069-525 av. J.-C.). Le Nouvel Empire fut l'époque de l'empire égyptien où les conquêtes, les négociations diplomatiques et le commerce remplirent le trésor royal de richesses et élevèrent le statut de l'Égypte au rang des plus grandes nations de l'époque. Le déclin du Nouvel Empire se caractérise par la perte de ce statut, ainsi que de la richesse et de la puissance militaire qui l'accompagnaient, jusqu'à ce que, sous le règne de Ramsès XI (1107-1077 av. J.-C.), le gouvernement central ne soit devenu si insignifiant que le pays était dirigé conjointement par Smendès (vers 1077-1051 av. J.-C.), gouverneur de Tanis, et le grand prêtre Herihor (vers 1080-1074 av. J.-C.) de Thèbes.

Supprimer la pub
Publicité

L'Histoire d'Ounamon se déroule à cette époque où Smendès et Herihor inspiraient un plus grand respect que le pharaon et où l’Égypte n’était plus considérée par les autres nations comme un pays d’une très grande importance. Ounamon est un fonctionnaire envoyé en mission par Herihor pour se procurer du bois à Byblos afin de remettre à neuf la grande Barque d’Amon à Thèbes, le navire cérémoniel utilisé pour transporter l’image du dieu lors des fêtes. L'histoire montre clairement comment, par le passé, le bois était régulièrement fourni sans problème, mais qu'aujourd'hui, avec le déclin du statut de l'Égypte, le prince étranger se montre moins conciliant.

Ounamon, un roman historique

Le déclin de l’Égypte est clairement dépeint à travers la narration à la première personne d'Ounamon, qui décrit les difficultés qu’il doit endurer pour mener à bien sa mission; une mission qui s’accomplissait auparavant avec bien plus de facilité. L’égyptologue Miriam Lichtheim commente le thème central de l’histoire en notant que "l’empire avait été perdu et qu’ainsi une entreprise aussi simple que l’achat de bois libanais pouvait être dépeinte comme une aventure périlleuse" (224). Ounamon raconte son voyage pour souligner à quel point il est maltraité en tant que représentant de l’Égypte, alors qu’autrefois il n’aurait reçu qu’un accueil des plus chaleureux.

Supprimer la pub
Publicité

C’est cet aspect de l’histoire qui continue d’attirer l’attention des chercheurs, qui y trouvent des détails sur l’état de l’Égypte à la fin du Nouvel Empire, mais en tant qu’œuvre littéraire, ce sont le style et le choix des détails qui rendent l’œuvre si intéressante et agréable. Lichtheim écrit:

Ce qui rend cette histoire si remarquable, c’est l’habileté avec laquelle elle est racontée. La langue vernaculaire de l’Égypte tardive est maniée avec une grande subtilité. Les joutes verbales entre Ounamon et le prince de Byblos, avec leurs changements d’humeur et leurs nuances de sens incluant l’ironie, représentent la pensée et le style égyptiens à leur apogée. Ce que Sinouhé est pour le Moyen Empire, Ounamon l’est pour le Nouvel Empire: un aboutissement littéraire. (224)

La comparaison entre Ounamon et Sinouhé est pertinente. Le Conte de Sinouhé est une composition du Moyen Empire égyptien qui relate l’histoire d’un noble égyptien contraint à l’exil, ses aventures à l’étranger et son retour au pays. À l’instar d'Ounamon, Sinouhé reflète l’époque à laquelle il a été écrit. Il décrit avec précision la puissance et le prestige de l’Égypte au début du Moyen Empire avec la même force et le même talent qu'Ounamon qui présente une Égypte en déclin.

Supprimer la pub
Publicité
Tale of Sinuhe (Berlin 10499)
Conte de Sinouhé (Berlin 10499) L. Baylis (Copyright)

Ce sont les figures de style – ton, atmosphère, caractérisation – ainsi que l’utilisation habile du dialogue qui ont conduit les spécialistes à conclure que ce texte relève de la littérature. Les rapports officiels, tout au long de l’histoire de l’Égypte, n’ont rien du panache du manuscrit d'Ounamon. L’œuvre est considérée comme un roman historique car, bien que les dialogues et même les événements puissent être inventés, l’histoire reflète la réalité de l’Égypte et de ses émissaires à l’époque où elle a été écrite. Un "vrai" Ounamon aurait connu ce même genre d’épreuves et souffert du même genre de frustration.

Le texte repose sur la compréhension du lecteur quant à la simplicité de la mission consistant à aller chercher du bois pour le navire d’Amon au début du Nouvel Empire égyptien, lorsque le pays était florissant et que les terres voisines ne tarissaient pas d’efforts pour s’attirer les faveurs du pharaon. Cette juxtaposition d’un présent morne et d’un passé radieux et brillant est un exemple du motif ubi sunt (latin pour "Où sont-ils passés?") en littérature. La question de savoir si les Égyptiens de l’Antiquité ont inventé ce type d’histoire (que seuls les érudits ultérieurs ont baptisé "ubi sunt") fait débat, mais il ne fait aucun doute qu’ils l’ont perfectionné à partir du Moyen Empire, et Ounamon figure parmi les meilleurs exemples de ce genre d’œuvre.

Le texte et le résumé

L'histoire est conservée sur deux pages de papyrus de 142 lignes, connues sous le nom de Papyrus de Moscou 120. Il y a un certain nombre de lacunes là où le manuscrit est endommagé, et la fin de l'histoire est perdue. On suppose qu'Ounamon mène à bien sa mission et retourne en Égypte où il présente alors son rapport.

Supprimer la pub
Publicité

Rédigé sous la forme d’un rapport officiel, Ounamon commence son récit par la date et se présente, ainsi que sa mission. Il voyage de Thèbes à Tanis où Smendès lui fournit un navire et des provisions avant de le laisser partir. Il arrive ensuite à Dor, une ville portuaire sur la côte palestinienne, où il est volé par l’un de ses propres hommes, qui lui prend l’argent qu’il avait apporté pour payer le bois. Il fait appel au prince de Dor pour retrouver ses biens, mais celui-ci se moque de son audace. Le prince lui explique que, selon la pratique habituelle, si c'était l'un de ses propres hommes qui avait volé Ounamon, il aurait remplacé la perte; mais l'Égyptien a été volé par l'un des siens, et il n'y a rien d'autre à faire que d'essayer de retrouver le voleur.

The Report of Wenamun, Page 2
L'Histoire d'Ounamon, Page 2 Didia (Public Domain)

Ounamon attend pendant neuf jours, mais le voleur n’est pas retrouvé et l’argent n’est pas restitué; il quitte donc Dor et résout son problème en dévalisant un navire appartenant aux Tjeker – l’un des Peuples de la Mer – qui étaient apparentés au peuple de Dor. Il informe les Tjeker à bord qu’il ne leur vole pas réellement leur argent, mais qu’il ne fait que le garder en dépôt jusqu’à ce que le sien ne soit retrouvé. Il met ensuite le cap sur Byblos où il est mal accueilli. Le prince de Byblos lui demande de partir et refuse de lui accorder une audience pendant 29 jours, jusqu’à ce qu’un membre de sa cour, en transe, ne reçoive un message des dieux indiquant que l’envoyé d’Égypte doit être reçu.

La rencontre entre Ounamon et le prince de Byblos figure parmi les scènes les plus habilement construites de l’histoire. Ounamon s’attend à une transaction facile, conforme aux traditions passées, mais les temps ont changé – comme le prince le lui fait savoir – et il ne donnera plus de bois gratuitement à l’Égypte. Le prince explique en outre, en sortant ses comptes, que cela n’a d’ailleurs jamais vraiment été le cas. Les grands rois d’Égypte envoyaient à son père et à son grand-père des marchandises somptueuses lorsqu’ils avaient besoin de bois; il est donc injuste de la part d'Ounamon de se présenter au port les mains vides et de s’attendre à être récompensé.

Supprimer la pub
Publicité
L'image de l'Égypte sur laquelle Ounamon continue d'insister appartient désormais au passé, ce qui élève le récit du simple conte d'aventures d'intérêt historique au rang de véritable œuvre littéraire.

Ounamon fait valoir qu’il est en mission pour Amon, et non pour un roi terrestre, et qu’il mérite davantage de respect. Toutes choses appartiennent à Amon, dit-il au prince, et le bois que le prince revendique comme sien appartient donc aussi à Amon. Le prince concède que cela est peut-être vrai, mais il refuse tout de même de fournir le bois sans contrepartie. Ounamon se rend compte qu’il n’y a rien d’autre à faire que de se plier à la volonté du prince. Il envoie donc un navire en Égypte qui revient quelques mois plus tard avec les marchandises et les trésors, et le prince fait alors charger le bois sur un navire.

À ce moment-là, alors qu'Ounamon semble sur le point de rentrer chez lui, les navires des Tjeker, qui étaient apparemment à sa recherche, font leur apparition dans le port et exigent son arrestation. Ounamon s'effondre au sol, désespéré, et fond en larmes; le prince lui envoie une chanteuse et des cruches de vin sur le rivage pour le consoler. Les Tjeker obtiennent une audience avec le prince, qui leur dit qu’il ne peut pas autoriser l’arrestation d’un émissaire d’Amon sur son territoire. Il leur demande de lui permettre de laisser partir Ounamon et leur propose de l’intercepter quelque part au large de la côte.

Ounamon met les voiles mais est dévié de sa route et perd de vue les navires tjekers; cependant, lorsqu’il débarque à Alasiya (Chypre), il est attaqué par la population (pour des raisons non précisées), qui tente de le tuer. Il se fraye un chemin à travers la foule et parvient à attirer l’attention de la princesse Hatiba alors qu’elle se rend d’une de ses demeures à une autre. Il lui demande asile et elle le lui accorde, lui disant qu’il peut passer la nuit chez elle; c’est là que le manuscrit s’interrompt.

Vous aimez l'Histoire?

Abonnez-vous à notre newsletter hebdomadaire gratuite!

Commentaire

Le choix des détails par l'auteur se combine pour présenter non seulement un récit d'aventure vivant et le portrait d'une nation autrefois grande mais en déclin, mais aussi pour faire passer un message existentiel sur les dangers de s'accrocher au passé. La scène entre le prince de Byblos et Ounamon, comme indiqué, en est l’exemple le plus dramatique, mais l’accueil réservé à Ounamon à Byblos, où on lui demande d’abord de partir puis où il est contraint d’attendre 29 jours pour une audience, est également très révélateur. Les attentes d'Ounamon quant à la manière dont il devrait être traité, fondées sur les traditions du passé, sont déçues. Il vit désormais à une nouvelle époque, avec de nouvelles règles auxquelles il doit s’adapter.

Le recours aux Tjeker comme adversaires est un autre détail fascinant de l’histoire, qui aborde un nouveau paradigme. Les Tjeker figurent parmi les tribus qui composaient les Peuples de la Mer, l’un des ennemis les plus redoutables de l’Égypte depuis l’époque de Ramsès II (1279-1213 av. J.-C.) jusqu’au règne de Ramsès III (1186-1155 av. J.-C.). À la fin du Nouvel Empire, ce peuple était devenu un adversaire légendaire, mais il est présenté de manière bienveillante dans l’histoire. Le prince de Dor, qui est apparenté aux Tjeker, ne se met certes pas en quatre pour aider Ounamon lorsqu’il est volé, mais il se comporte conformément à la coutume, comme il le souligne, et semble faire quelques efforts pour aider à retrouver le voleur. Les marchands tjeker sont également présentés sous un jour favorable; ils n’ont aucun différend avec Ounamon jusqu’à ce que celui-ci ne les vole pour compenser sa perte.

Traditionnellement, les personnages non égyptiens ne sont pas présentés sous le meilleur jour dans la littérature égyptienne, mais dans Ounamon, ils le sont tous. Le prince de Byblos n’est guère le méchant de l’histoire et fait clairement comprendre qu'Ounamon agit à partir d’une fausse hypothèse fondée sur une image idéalisée du passé. Le prince présente un argument rationnel expliquant pourquoi il ne fournira pas le bois gratuitement. Ounamon relate comment le prince expose son point de vue:

Supprimer la pub
Publicité

Il fit apporter le livre de comptes de ses ancêtres et le fit lire devant moi. On y trouva inscrits un millier de deben d’argent et toutes sortes de choses. Il me dit: "Si le souverain d’Égypte était le seigneur de ce qui m’appartient et si j’étais son serviteur, il n’aurait pas envoyé de l’argent et de l’or pour dire: "Accomplis l’œuvre d’Amon." Ce n’était pas un don royal qu’ils ont fait à mon père! Moi non plus, je ne suis pas votre serviteur, ni celui de celui qui vous a envoyés!" (Lichtheim, 226)

Bien qu’à l’époque de l’empire égyptien, Ounamon aurait été mieux traité, il n’y a rien de particulièrement vindicatif ou injuste dans la manière dont le prince répond à sa demande. Il donne même plus tard à Ounamon une longueur d’avance pour échapper aux Tjeker, qui ont en réalité tout à fait le droit de l’arrêter.

Grâce à la construction minutieuse du personnage du narrateur, l’auteur offre au public un individu pleinement abouti qui est aussi un archétype. Ounamon s’accroche encore à une image de l’Égypte comme une nation puissante qui impose le respect et l’obéissance, alors qu’en réalité ce paradigme n’est plus d’actualité. De plus, comme le démontre le prince, la vision du passé à laquelle s’accroche Ounamon est irréaliste. L'image de l'Égypte sur laquelle Ounamon continue d'insister appartient désormais au passé, ce qui élève le récit du simple conte d'aventures d'intérêt historique au rang de véritable littérature.

La tendance à s’accrocher au passé et à le comparer favorablement à son présent est une constante de la condition humaine. Les gens ont tendance non seulement à se souvenir du "bon vieux temps", mais aussi à insister pour que le présent leur rende justice en se conformant à ce modèle d’excellence. En réalité, le "bon vieux temps" n’est jamais aussi parfait qu’il apparaît dans la mémoire et le présent n’est jamais aussi terrible qu’il semble l’être en comparaison. Ounamon est en grande partie responsable de ses propres problèmes, puis il en rend les autres responsables lorsqu’ils ne réagissent pas comme il le pense qu’ils devraient le faire. En cela, Ounamon est une sorte de personnage universel et l’histoire sert d’avertissement quant au danger d’insister sur ce que la vie devrait être au lieu de l’accepter telle qu’elle est.

Supprimer la pub
Publicité

Traducteur

Auteur

Citer cette ressource

Style APA

Mark, J. J. (2026, juin 02). L'histoire d'Ounamon et les dangers de vivre dans le passé. (B. Étiève-Cartwright, Traducteur). World History Encyclopedia. https://www.worldhistory.org/trans/fr/2-1086/lhistoire-dounamon-et-les-dangers-de-vivre-dans-le/

Style Chicago

Mark, Joshua J.. "L'histoire d'Ounamon et les dangers de vivre dans le passé." Traduit par Babeth Étiève-Cartwright. World History Encyclopedia, juin 02, 2026. https://www.worldhistory.org/trans/fr/2-1086/lhistoire-dounamon-et-les-dangers-de-vivre-dans-le/.

Style MLA

Mark, Joshua J.. "L'histoire d'Ounamon et les dangers de vivre dans le passé." Traduit par Babeth Étiève-Cartwright. World History Encyclopedia, 02 juin 2026, https://www.worldhistory.org/trans/fr/2-1086/lhistoire-dounamon-et-les-dangers-de-vivre-dans-le/.

Soutenez-nous Supprimer la pub