L'affaire de La Creole (ou rébellion de La Créole) (1841) fut une insurrection qui eut lieu à bord du brick Creole le 7 novembre 1841, au cours de laquelle 19 esclaves (sur les 135 esclaves, hommes, femmes et enfants, à bord), menés par Madison Washington, s'emparèrent du navire par la force. La Creole avait quitté la Virginie pour se rendre aux marchés d'esclaves de La Nouvelle-Orléans, mais après avoir été pris d'assaut par Washington et ses hommes, elle fut redirigée vers le territoire britannique des Bahamas, où, la Grande-Bretagne ayant aboli l'esclavage à cette époque, les esclaves furent libérés.
La mutinerie de La Creole est considérée comme la révolte d'esclaves la plus réussie de toute l'histoire des États-Unis, mais elle fut éclipsée par la révolte de La Amistad en 1839, plus connue, et le célèbre procès qui suivit. La révolte de La Amistad inspira directement la mutinerie de la Creole, car il est bien établi que Madison Washington connaissait les détails de cet événement et était un grand admirateur du chef rebelle de La Amistad, Sengbe Pieh (mieux connu sous le nom de Joseph Cinque). Comme il avait déjà en tête le paradigme de la révolte de La Amistad avant que La Creole ne mette les voiles vers la Nouvelle-Orléans, on pense que Washington aurait planifié son insurrection alors qu'il était encore confiné dans les cachots pour esclaves de Virginie, qu'il aurait choisi les hommes en qui il avait confiance et qu'il était prêt à passer à l'action lorsque le moment opportun se présenterait.
Bien que le gouvernement américain ait demandé la restitution des 130 esclaves (cinq d'entre eux décidèrent de rester à bord et furent ensuite vendus comme esclaves à la Nouvelle-Orléans), ceux-ci furent considérés comme libres par le gouvernement britannique et s'installèrent aux Bahamas et en Jamaïque.
Des années plus tard, le Royaume-Uni indemnisa financièrement les États-Unis pour les esclaves, mais cela ne suffit pas à apaiser l'indignation du gouvernement américain et des factions pro-esclavagistes en 1841, qui voyaient dans le succès de la mutinerie de La Creole – qui avait beaucoup bénéficié du fait que la Grande-Bretagne ait veillé au respect de ses lois anti-esclavagistes – une menace directe pour l'institution de l'esclavage aux États-Unis. Tout comme la révolte de La Amistad et le raid de John Brown sur Harpers Ferry (1859), la mutinerie de La Creole accrut davantage encore les tensions entre les États esclavagistes et les États libres dans les années qui précédèrent la guerre de Sécession.
Amistad, Hermosa et Madison Washington
La goélette La Amistad avait été capturée par des Africains, menés par Sengbe Pieh (Joseph Cinque), au large des côtes cubaines en juillet 1839. Les 53 Africains à bord avaient été illégalement kidnappés en Afrique de l'Ouest, transportés clandestinement à La Havane, à Cuba, et devaient être vendus à Puerto Principe, à Cuba.
Après avoir pris le contrôle du navire, Cinque ordonna aux deux propriétaires, Juan Ruiz et Pedro Montes, de les ramener en Afrique, mais, en secret, les deux hommes dirigèrent le navire vers les États-Unis, où ils espéraient qu'il serait saisi et eux secourus et que leurs "biens" leur seraient restitués. Le navire fut en effet capturé par les autorités américaines au large de New York et remorqué jusqu'au Connecticut, mais après l'intervention des abolitionnistes locaux, il s'avéra que les Africains n'étaient pas des esclaves, mais des personnes libres détenues illégalement contre leur gré. À l'issue d'une série de procès, qui aboutirent à une audience devant la Cour suprême des États-Unis, les Africains furent libérés et finirent par repartir pour l'Afrique en 1841.
La Hermosa était une autre goélette, appartenant à des esclavagistes américains, qui transportait 38 esclaves de Richmond, en Virginie, à La Nouvelle-Orléans, en Louisiane, en 1840, lorsqu'elle fut déviée de sa route et fit naufrage sur les rochers des îles Abaco, aux Bahamas. Le navire fut renfloué et remorqué jusqu'à Nassau. Les Bahamas étant alors territoire britannique et le Royaume-Uni ayant aboli l'esclavage à cette époque, les 38 esclaves furent tous affranchis.
Madison Washington était au courant de ces deux événements, comme le note le chercheur Bruce Chadwick:
[Washington] connaissait l'affaire Hermosa... et grâce aux dirigeants du chemin de fer clandestin, il avait probablement entendu dire que les navires britanniques qui capturaient des transports d'esclaves libéraient ces derniers et les envoyaient aux Bahamas. Mais surtout, il avait tout appris sur la mutinerie de La Amistad en 1839. Il rendit visite à l'abolitionniste Robert Purvis, qui venait de recevoir un portrait de Cinque, le chef de la révolte de La Amistad. Purvis lui raconta l'histoire de la révolte sur le navire, le procès devant les tribunaux américains et le verdict qui libéra tous les mutins. (15)
À l'époque où Washington apprit l'existence des affaires Amistad et Hermosa, il ne pensait probablement pas qu'il aurait un jour besoin de ces informations. Il avait échappé à l'esclavage et s'était enfui au Canada, et n'avait aucune raison de s'intéresser aux saisies de navires ou aux naufrages aux Bahamas, mais c'était avant qu'il ne retourne aux États-Unis pour tenter de libérer sa femme.
Madison Washington était né esclave en Virginie, avait épousé une femme nommée Susan dans la même plantation et, en 1839, avec l'aide du chemin de fer clandestin, s'était échappé. Il n'avait toutefois pas pu emmener sa femme avec lui et, lorsqu'il était enfin arrivé au Canada, il avait eu du mal à profiter de sa liberté sachant que sa femme était toujours esclave. Chadwick écrit:
Madison Washington n'avait pas peur de mourir. Il se croyait déjà mort. Il s'était échappé de sa plantation en Virginie un an plus tôt, mais n'avait pas pu libérer sa femme, Susan... Washington était en sécurité [au Canada] et y serait resté, libre et en sécurité, si sa femme ne lui avait pas autant manqué. Il économisa son argent et retourna clandestinement en Virginie pour sauver sa femme et la ramener avec lui au Canada. (9)
Les abolitionnistes qui l'avaient aidé pendant son séjour au Canada lui avaient fortement déconseillé de retourner aux États-Unis et surtout pas en Virginie, mais il estimait qu'il n'avait pas le choix. La liberté au Canada n'avait aucun sens sans sa femme.
Il était arrivé à la plantation pendant la nuit, alors que les esclaves étaient rassemblés autour d'un feu pour égrener le maïs, et il était resté dans l'ombre pour écouter. Il avait pu déterminer que sa femme était toujours à la plantation et s'était mis à sa recherche. C'est alors qu'il avait été reconnu par un surveillant, capturé et jeté dans un enclos pour esclaves en attendant d'être vendu. Quelques semaines plus tard, il fut été vendu à M. Thomas McCargo, un marchand d'esclaves de Richmond, en Virginie.
Washington fut transféré dans un enclos près des docks de Richmond et, peu après, embarqué à bord de la Creole, à destination des marchés aux esclaves de La Nouvelle-Orléans.
La Creole et son équipage
Washington aurait rencontré pour la première fois dans les enclos à esclaves de Richmond ceux qui allaient jouer un rôle de premier plan dans la mutinerie de La Creole – Ben Blacksmith (également connu sous le nom de Ben Johnstone), Elijah Morris et Doc Ruffin – et aurait peut-être fait part de ses plans à l'un d'entre eux ou à tous les trois. La preuve qu'il avait déjà l'intention de s'emparer du navire avant de monter à bord fut révélée plus tard, lorsqu'on découvrit que certains esclaves avaient réussi à cacher des armes dans la doublure de leurs manteaux. La preuve la plus solide, cependant, est qu'il demanda à devenir cuisinier pour les esclaves à bord, ce qui lui permit de recueillir des informations et de perfectionner son plan. Chadwick commente:
En tant que cuisinier, il engagea de nombreuses conversations avec les matelots et les autres membres de l'équipage, avec lesquels il se lia d'amitié. Ils le tinrent gentiment informé de la position du brick alors qu'il descendait la côte de Floride... Pendant toutes ces heures passées comme cuisinier, il apprit également combien de membres d'équipage se trouvaient sur le pont à chaque quart, où ils se tenaient, qui commandait réellement le navire, quand leurs quarts commençaient et se terminaient, à quelle heure le capitaine se retirait et où étaient rangés les quelques canons de la Creole. Il garda toutes ces informations en tête. (15-16)
Le capitaine du navire était Robert Ensor, de Richmond, qui avait emmené avec lui sa femme, sa fille en bas âge et sa nièce. Le second était Zephaniah Gifford et le second lieutenant Lucius Stevens. L'équipage comptait sept hommes, dont un timonier français (Jacques Leconte) et un cuisinier prussien, Jacob Leitener. Se trouvaient également à bord les marchands d'esclaves Thomas McCargo (et son neveu adolescent), John R. Hewell et William Henry Merritt.
Bien que La Creole fût un navire négrier, équipé d'une cale suffisamment grande pour accueillir les 135 esclaves à bord, peu de précautions étaient prises pour les sécuriser. Les esclaves masculins et féminins étaient séparés dans la cale uniquement par des piles de tabac; aucun n'était enchaîné la nuit et certains étaient autorisés à se promener sur le pont après la tombée de la nuit.
La présence de passagers tels que la famille d'Ensor et le neveu de McCargo suggère que les 18 Blancs à bord pensaient n'avoir rien à craindre des 135 Noirs, car ceux-ci avaient tous été "brisés" et acceptaient leur sort d'esclaves. Cette hypothèse se révéla bien sûr fausse, mais elle n'avait rien d'inhabituel, les propriétaires d'esclaves blancs étaient régulièrement en mesure de se convaincre que les Noirs appréciaient leur condition d'esclaves.
L'affaire de la Créole
Washington exposa son plan aux trois autres à un moment donné avant la nuit du 7 novembre, alors que le navire naviguait tranquillement au large des côtes de la Floride. Washington envoya un esclave de la cale sur le pont pour trouver le second Gifford et lui dire qu'un esclave mâle était entré dans la section des femmes et les harcelait. Gifford et William Merritt allèrent enquêter et trouvèrent Washington dans la section des femmes. Merritt fut saisi et maîtrisé, et Gifford fut tiré dans les escaliers et battu.
Washington fit alors signe à Elijah Morris, Ben Blacksmith et Doc Ruffin d'attaquer, et ils menèrent les autres conspirateurs (19 au total, y compris Washington) depuis la cale afin de prendre le contrôle du pont. Washington appela alors tous les autres esclaves à se joindre à la révolte en criant: "Montez, tous, jusqu'au dernier. Si vous ne nous aidez pas, je vous tuerai tous et vous jetterai par-dessus bord" (Chadwick, 17). Beaucoup, mais pas tous, se joignirent à la révolte, décrite par Chadwick:
Une violente lutte au corps à corps s'engagea sur le pont entre les esclaves et l'équipage. Les deux camps utilisèrent toutes les armes à leur disposition ou se contentèrent de saisir des gourdins et des objets contondants. Certains avaient volé des couteaux dans la cuisine du navire. Les esclaves, qui étaient dix-neuf contre six, rouèrent de coups la plupart des membres de l'équipage, en plaquèrent beaucoup à terre sur le pont en bois dur, en poignardèrent certains et obligèrent les autres à se rendre aussi vite que possible. (20)
Le seul mort fut le marchand d'esclaves John R. Hewell, qui fut poignardé à plusieurs reprises, réussit à se rendre jusqu'à la cabine de McCargo et se vida de son sang. Bien que les rebelles aient crié de tuer tous les Blancs à bord, Washington les en empêcha. Une fois l'équipage maîtrisé, Washington ordonna à Merritt de mettre le cap sur les Bahamas. Merritt et Gifford se relaieraient ensuite à la barre, mais ils n'avaient pas le droit de se parler, et la boussole était régulièrement vérifiée par ceux des rebelles qui savaient la lire, afin de s'assurer qu'ils allaient dans la bonne direction.
Avant le soulèvement, les esclaves masculins et féminins avaient été séparés, avant et après l'embarquement, mais ils se mélangeaient désormais librement et, à un moment donné, Madison Washington eut l'agréable surprise de retrouver sa femme, Susan.
Intervention britannique et bahaméenne
La Creole entra dans le port de Nassau le 9 novembre et fut accueillie par un bateau-pilote. Washington avait ordonné que toutes les armes soient jetées à la mer, et les rebelles se mêlèrent à la population générale à bord du navire. Le capitaine Ensor se remettait encore de ses blessures, et ce fut donc le second, Gifford, qui débarqua et informa le consul américain, M. Bacon, de la révolte et de la mort de Hewell.
Le consul alerta le gouverneur des Bahamas, qui envoya 24 membres du Second West India Regiment à bord de La Creole pour la sécuriser jusqu'à ce que les détails de la révolte puissent être établis. Selon un rapport ultérieur de Merritt, l'un des officiers du régiment, presque tous originaires d'Afrique de l'Ouest, fit remarquer à l'un des esclaves à bord qu'ils avaient été stupides de ne pas avoir tué tous les Blancs et jeté leurs corps par-dessus bord, car ils auraient alors pu diriger le navire vers Nassau sans que personne ne leur pose de questions.
Le consul américain Bacon occupait son poste depuis un an lorsque la Hermosa fut remorquée dans le port de Nassau et que les 38 esclaves furent libérés, malgré ses objections, par les Britanniques. Il était déterminé à ce que cela ne se reproduise plus. Comme toutes les armes de La Creole avaient été détruites, Bacon et Gifford se rendirent dans les rues de Nassau pour en acheter d'autres afin de reprendre le navire. Cependant, la nouvelle de la mutinerie de La Creole s'était rapidement répandue et tous les Bahaméens étaient du côté des rebelles; personne ne voulut donc leur vendre d'armes.
Ils sollicitèrent l'aide d'un certain capitaine Woodside, commandant du navire américain Congress, qui se trouvait à proximité, trouvèrent les armes qu'ils purent et planifièrent de reprendre La Creole et, avec l'aide du Congress, de mener le navire et sa "cargaison" vers un port qui respecterait les droits de propriété américains et maintiendrait le statut d'esclaves des personnes à bord.
Pendant ce temps, les Bahaméens de Nassau lancèrent de petites embarcations dans le port pour transporter les Noirs à bord de La Creole vers le rivage. La Bahamian Young Men's Friendly League (une association en faveur de l'émancipation) obtint un bref d'habeas corpus concernant les Noirs à bord de La Creole et commença à les ramener à terre. Lorsque Gifford et Bacon tentèrent d'approcher le navire pour le reprendre, le deuxième régiment des Indes occidentales pointa ses mousquets et leur ordonna de faire demi-tour et de retourner au port. Tous les Noirs à bord de La Creole furent libérés, à l'exception des 19 qui avaient été identifiés comme les principaux protagonistes de l'insurrection qui avait conduit à la mort de Hewell et à l'agression du capitaine Ensor et des autres membres de l'équipage.
Les 19 hommes furent emprisonnés pendant l'examen de leur cas, mais le 16 avril 1842, ils furent libérés car il fut déterminé qu'en vertu du droit maritime britannique, ils étaient des hommes libres détenus illégalement et transportés contre leur gré, et qu'ils n'avaient fait qu'exercer leur droit naturel en s'emparant du navire pour gagner leur liberté.
Cinq Noirs restèrent à bord de La Creole et, lorsque celle-ci fut autorisée à quitter le port de Nassau, le navire reprit sa route vers la Nouvelle-Orléans, où ils furent vendus comme esclaves. Les 128 autres anciens esclaves obtinrent leur liberté et s'établirent aux Bahamas ou en Jamaïque. On ignore ce qu'il advint de Madison Washington et Susan Washington après avril 1842.
Conclusion
La Creole coula dans une tempête au large du Portugal moins d'un an plus tard, mais le naufrage du navire, ou la décision antérieure du tribunal de Nassau, était loin d'être la fin de l'histoire. Les tensions entre les États-Unis et le Royaume-Uni s'intensifièrent après la mutinerie de la Creole, car il s'agissait simplement du dernier événement en date où l'autorité britannique avait été exercée pour libérer des esclaves revendiqués comme propriété par des marchands américains. Les factions pro-esclavagistes rappelèrent les "déprédations" commises par les Britanniques dans les années précédant la guerre de 1812, lorsqu'ils avaient enrôlé de force des marins américains, et affirmèrent que la libération d'esclaves dans les eaux contrôlées par les Britanniques constituait une violation similaire du droit international.
L'administration John Tyler exigea le retour des 128 anciens esclaves aux États-Unis pour qu'ils soient jugés, mais ils étaient tous libres aux Bahamas ou en Jamaïque à cette époque, et le Royaume-Uni refusa de partir à leur recherche. Les abolitionnistes se saisirent de cette mutinerie, comme ils l'avaient fait dans l'affaire Amistad, pour mettre en évidence la cruauté et l'hypocrisie de l'institution esclavagiste. Le représentant américain et abolitionniste Joshua Reed Giddings, de l'Ohio, présenta neuf résolutions contestant le droit du gouvernement américain d'agir pour défendre les intérêts des propriétaires d'esclaves ou des marchands d'esclaves.
L'affaire de La Creole exacerba les tensions entre le Royaume-Uni et les États-Unis (même si le Royaume-Uni accepta d'indemniser les États-Unis pour leurs "pertes financières" en 1855) ainsi qu'entre les États libres et les États esclavagistes aux États-Unis. Pour les factions pro-esclavagistes, Washington était un hors-la-loi qui aurait dû être arrêté et renvoyé aux États-Unis pour y être jugé.
Pour les abolitionnistes et beaucoup d'autres, Madison Washington était un héros. L'orateur abolitionniste et homme d'État Frederick Douglass publia en 1853 un roman populaire, The Heroic Slave, sur Washington et la mutinerie de la Creole. Cet événement et son leader continuèrent d'être cités par les abolitionnistes et les factions pro-esclavagistes jusqu'au déclenchement de la guerre de Sécession. Cet événement est toujours considéré comme la révolte d'esclaves la plus réussie de toute l'histoire des États-Unis.