La doctrine Monroe, pièce maitresse de la politique étrangère des États-Unis, fut formulée pour la première fois par le président James Monroe en 1823. Elle met essentiellement en garde les puissances européennes contre toute ingérence dans les affaires de l'hémisphère occidental que les États-Unis revendiquent comme relevant de leur propre zone d'influence. À l'origine, cette doctrine visait à s'opposer au colonialisme européen tout en affirmant la puissance régionale montante des États-Unis. Dès le début du XXe siècle, elle avait pris un nouveau sens et était souvent utilisée pour justifier le "maintien de l'ordre" des États-Unis en Amérique latine. Depuis sa création, la doctrine Monroe a régulièrement été invoquée pour justifier diverses positions de la politique étrangère américaine et reste d'actualité aujourd'hui.
Origines
Vers la fin des guerres napoléoniennes (1803-1815), une vague de révolutions balaya l'Amérique latine. L'Espagne avait été ravagée par les armées de Napoléon Ier (r. de 1804 à 1814 ; 1815) et pouvait à peine se permettre de garder le contrôle de son empire colonial dans les Amériques, une faiblesse que les révolutionnaires en quête de liberté surent exploiter. Sous la direction d'hommes tels que Simón Bolívar (1783-1830) et José de San Martín (1778-1850), les révolutionnaires s'affranchirent du joug colonial espagnol et établirent des républiques indépendantes fondées sur les idéaux des Lumières. Mais même alors, alors que le goût de la victoire était encore dans leurs bouches, il était clair que l'indépendance de ces républiques était pour le moins précaire. Alors que les grandes puissances européennes se ralliaient et se reconstruisaient après la chute de Napoléon, il était évident que ce n'était qu'une question de temps avant qu'elles ne tournent à nouveau leur regard impérialiste vers l'Ouest, vers les colonies perdues des Amériques.
En effet, les plans de recolonisation du Nouveau Monde se concrétisaient déjà dans l'Ancien. L'Autriche, la Prusse et la Russie, trois des vainqueurs des guerres contre Napoléon, cherchaient à purger le monde des idéaux radicaux des Lumières et à rétablir le monarchisme absolu qui était le statu quo avant que la Révolution française (1789-1799) ne bouleverse le monde. Ces empires formèrent une coalition appelée la Sainte-Alliance et s'engagèrent, entre autres, à rétablir la dynastie des Bourbons sur le trône d'Espagne et à soumettre à nouveau les peuples d'Amérique latine à la domination espagnole. Naturellement, cela inquiéta les républiques naissantes qui savaient pertinemment qu'elles ne pourraient pas faire grand-chose pour résister à une incursion européenne sur leurs côtes. Heureusement, deux nations plus puissantes semblaient s'opposer à la Sainte-Alliance et pourraient être en mesure de les aider.
Le premier de ces alliés potentiels était la Grande-Bretagne, alors première puissance mondiale. Monarchie constitutionnelle, la Grande-Bretagne était idéologiquement opposée aux empires absolutistes de la Sainte-Alliance. De plus, les Britanniques avaient passé des années à développer un marché lucratif pour le commerce en Amérique du Sud et auraient été réticents à voir ces dynamiques clients retomber sous la domination espagnole. L'autre nation était, bien sûr, les États-Unis. Autre république fondée sur les idéaux des Lumières, les États-Unis avaient obtenu leur indépendance à peine un demi-siècle plus tôt et ne pouvaient tolérer de voir l'absolutisme s'implanter dans leur propre arrière-cour. De manière moins altruiste, les États-Unis rêvaient d'étendre leur propre empire vers l'ouest – un "empire de liberté", comme l'avait un jour décrit Thomas Jefferson –, ce qui les mettrait finalement en conflit avec la Russie, qui revendiquait depuis longtemps la côte pacifique, et avec la France post-napoléonienne, qui envisageait son propre retour en Amérique. Si les États-Unis ne pouvaient empêcher la recolonisation européenne, ils pourraient dire adieu à leurs propres rêves impérialistes.
Étant donné que la Grande-Bretagne et les États-Unis s'opposaient tous deux à l'intervention de la Sainte-Alliance en Amérique latine, il semblait judicieux qu'ils fassent cause commune. C'est d'ailleurs exactement ce que proposa le ministre britannique des Affaires étrangères, George Canning, en suggérant aux deux nations de publier une déclaration commune avertissant la Sainte-Alliance de ne pas s'immiscer dans les affaires des Amériques. Au début, le président américain James Monroe (en fonction de 1817 à 1825) trouva cette idée très bonne, mais il fut rapidement dissuadé par son secrétaire d'État, John Quincy Adams (1767-1848). Diplomate avisé, Adams comprit qu'en publiant une déclaration commune, les États-Unis seraient perçus comme un simple partenaire subalterne obéissant aux ordres de la Grande-Bretagne. Mais si les États-Unis publiaient une déclaration de leur propre chef, ils affirmeraient leur autorité dans l'hémisphère occidental et revendiqueraient leur statut de puissance montante. "Il serait plus... digne, écrivait Adams, d'affirmer explicitement nos principes à la Russie et à la France plutôt que de nous présenter tel un canot à la suite du navire de guerre britannique" (cité dans Crandall & Crandall). Monroe finit par accepter.
La doctrine
Le 2 décembre 1823, le président Monroe prononça son discours annuel devant le Congrès, dans lequel il énonça la doctrine qui porterait désormais son nom. Les mots étaient bien sûr ceux d'Adams, tout comme la plupart des idées sous-jacentes; en effet, il ne serait pas exagéré de dire qu'Adams rédigea la doctrine à la place de Monroe. La doctrine Monroe était certes longue, mais comme l'explique l'historien Daniel Walker Howe, son essence peut se résumer en quatre points principaux. Le premier – et le plus important – est la déclaration selon laquelle, désormais, l'Amérique du Nord et l'Amérique du Sud sont hors de portée de l'ingérence européenne. Monroe indiqua très clairement que les États-Unis ne toléreraient "aucune colonisation future par une puissance européenne" où que ce soit sur le continent américain (cité dans Howe, 115).
Deuxièmement, Monroe proclama que les États-Unis considéreraient toute intervention européenne comme "dangereuse pour notre paix et notre sécurité", une menace implicite d'action militaire si la doctrine était ignorée (ibid.). Le troisième point était une concession à l'Europe, ainsi qu'un retour à la politique isolationniste de George Washington: si les Européens restaient en dehors des Amériques, Monroe promettait que les États-Unis ne s'immisceraient pas dans les affaires européennes. Monroe précisa que cela signifiait que les États-Unis resteraient neutres dans les guerres européennes ainsi que dans les "affaires internes" de l'Europe. Enfin, la doctrine interdisait à l'Espagne de céder ses possessions coloniales à d'autres puissances européennes. Ce dernier "principe de non-transfert" ne figurait pas dans le discours de Monroe, mais il n'en était pas moins important pour l'esprit de la doctrine. Monroe avait ainsi énoncé la doctrine, mais il restait à voir si les États-Unis avaient le pouvoir de soutenir ses paroles et de tenir tête à la puissance européenne.
Mise à l'épreuve de la doctrine: le XIXe siècle
La doctrine Monroe fut initialement saluée par les fragiles républiques d'Amérique latine. En effet, le héros révolutionnaire colombien Francisco de Paula Santander écrivit que "cette politique, consolatrice pour la nature humaine, assurerait à la Colombie un allié puissant si son indépendance et sa liberté étaient menacées par les puissances alliées" (cité dans Crandall & Crandall). Simón Bolívar, lui aussi, reconnaissait la valeur de l'amitié américaine – même s'il s'en méfiait – et invita les représentants américains à assister à la Conférence de Panama des républiques américaines en 1826. Néanmoins, la plupart des Latino-Américains comprenaient que les États-Unis n'avaient pas la puissance militaire nécessaire pour tenir tête à l'Europe et considéraient la doctrine comme une résolution purement symbolique.
Le premier test eut lieu en 1833 et, ironiquement, le contrevenant n'était autre que la Grande-Bretagne. Les navires de guerre de la Royal Navy prirent le contrôle des îles Malouines (Islas Malvinas) à l'Argentine, en violation directe de la doctrine, mais les États-Unis, incapables de contester la puissance navale britannique, ne réagirent pas. Puis, à partir de 1838, le Río de la Plata en Argentine fut bloqué d'abord par les Français, puis par les Britanniques; une fois de plus, les États-Unis n'eurent aucune réaction. Cela ne signifiait pas que les États-Unis avaient oublié la doctrine Monroe, mais simplement qu'ils choisissaient où l'appliquer. En 1845, le président James K. Polk (en fonction de 1845 à 1848) invoqua la doctrine dans sa tentative de soustraire le territoire de l'Oregon au contrôle britannique. Fervent partisan de la "destinée manifeste", Polk proposa une nouvelle interprétation de la doctrine. Alors qu'à l'origine, celle-ci visait uniquement à empêcher l'Europe de s'implanter en Amérique, Polk l'utilisa désormais pour justifier l'expansion des États-Unis vers l'Ouest.
En 1862, la doctrine fut confrontée à son plus grand défi lorsque les forces de l'empereur français Napoléon III (r. de 1852 à 1870) envahirent et conquirent le Mexique, établissant un régime fantoche. À l'époque, les États-Unis étaient préoccupés par la guerre civile américaine (1861-1865) et ne pouvaient rien faire pour s'opposer militairement à cette action, mais l'administration Lincoln condamna tout de même haut et fort cette incursion française dans le Nouveau Monde. En 1865, après la fin de la guerre civile, les États-Unis envoyèrent une armée à la frontière avec le Mexique pour exiger que la France retire ses troupes. En partie à cause de cette pression, Napoléon III accepta et évacua ses soldats en 1867, abandonnant son gouvernement fantoche à son sort. Maximilien Ier, le prince Habsbourg que Napoléon avait installé comme empereur du Mexique, fut alors capturé par les républicains mexicains et exécuté par un peloton d'exécution. Le secrétaire d'État américain William H. Seward attribua cela à une application réussie de la doctrine, déclarant que "la doctrine Monroe, qui n'était qu'une théorie il y a huit ans, est désormais un fait irréversible" (cité dans Maass, 154).
Au fur et à mesure que la puissance des États-Unis grandissait dans la seconde moitié du XIXe siècle, leur application de la doctrine Monroe devint de plus en plus audacieuse. En 1870, le président Ulysses S. Grant (en fonction de 1869 à 1877) invoqua la doctrine dans sa tentative infructueuse d'annexer la République dominicaine. Elle fut à nouveau invoquée en 1895, lorsque les autorités américaines intervinrent dans un conflit territorial entre la Grande-Bretagne et le Venezuela. Cependant, c'est en 1898 qu'elle fut utilisée de manière la plus déterminante pour justifier la guerre hispano-américaine, lorsque les États-Unis prirent le parti des rebelles cubains et entrèrent en guerre contre l'Espagne. Cette guerre dura moins de six mois et se termina par l'annexion de Porto Rico, des Philippines et de Guam par les États-Unis, ainsi que par la mise sous protectorat américain de Cuba. La doctrine n'était donc plus seulement une protestation symbolique contre le colonialisme européen, mais un mandat permettant aux États-Unis d'étendre leur influence sur tout l'hémisphère occidental.
Corollaire Roosevelt
La manière dont la doctrine Monroe était appliquée aux affaires internationales connut un changement majeur au début du XXe siècle. Les problèmes commencèrent avec le Venezuela, qui avait emprunté des sommes considérables à la Grande-Bretagne, à l'Italie et à l'Allemagne, mais était incapable de les rembourser. Frustrées, ces puissances européennes réagirent de manière agressive, bloquant conjointement le Venezuela avec des canonnières en 1902-1903. Bien que les États-Unis aient réagi en déployant leur force navale et en proposant leur médiation, ils ne jouèrent en réalité qu'un rôle mineur dans la résolution de la crise. En effet, la situation ne s'apaisa que lorsqu'un tribunal international intervint et statua que la Grande-Bretagne, l'Italie et l'Allemagne avaient droit à un traitement préférentiel pour le recouvrement des dettes du Venezuela.
Bien que le conflit ait été résolu, cette évolution n'en restait pas moins profondément préoccupante pour le président américain Theodore Roosevelt (en fonction de 1901 à 1909). La présence de navires de guerre européens dans les eaux américaines, et surtout la décision de la cour internationale en faveur de la Grande-Bretagne, de l'Italie et de l'Allemagne, menaçaient de saper l'influence des États-Unis dans l'hémisphère occidental. Après tout, si les puissances européennes pouvaient régler leurs différends avec les nations latino-américaines sans l'intervention des États-Unis, quel était l'intérêt de la doctrine Monroe? Roosevelt choisit de résoudre ce problème en publiant un nouvel amendement à la doctrine Monroe, qu'il énonça dans son discours annuel au Congrès en décembre 1904.
Cet amendement, connu sous le nom de corollaire Roosevelt, demandait une fois de plus aux puissances européennes de ne pas s'immiscer dans les affaires américaines. En contrepartie, Roosevelt promettait que les États-Unis agiraient en tant que "force de police" internationale de l'hémisphère occidental et maintiendraient l'ordre en Amérique latine. Cela signifiait que la prochaine fois qu'un pays d'Amérique latine aurait une dette envers l'Europe, il incomberait aux États-Unis de le contraindre à la rembourser. Le libellé du corollaire était tel que les États-Unis pouvaient intervenir à tout moment s'ils estimaient qu'un pays d'Amérique latine agissait en violation du droit international. "Des actes brutaux", déclara Roosevelt, "ou une impuissance qui entraîne un relâchement général des liens de la société civilisée peuvent finalement nécessiter l'intervention d'une nation civilisée... Les États-Unis", conclut-il, "ne peuvent ignorer ce devoir" (cité dans Leonard, 789).
Le corollaire Roosevelt redéfinit donc fondamentalement la doctrine Monroe. Plutôt que de se contenter d'écarter les puissances européennes des Amériques, les États-Unis revendiquaient désormais l'ensemble de l'hémisphère occidental comme leur propre zone d'influence. En effet, les États-Unis tirèrent parti de leur rôle autoproclamé de shérif des Amériques. Au cours des deux décennies qui suivirent l'amendement de Roosevelt, les États-Unis sont intervenus militairement dans les affaires de huit pays: Cuba, la République dominicaine, le Guatemala, Haïti, le Honduras, le Mexique, le Nicaragua et le Panama. Les marines américains furent stationnés à long terme dans certains de ces pays afin de protéger la perception des recettes douanières, malgré les protestations de toute l'Amérique latine. Sous le mince voile de la doctrine Monroe, les États-Unis semblaient désormais étrangement similaires aux puissances impérialistes dont ils avaient promis, un siècle auparavant, de protéger l'Amérique latine.
Politique de bon voisinage et guerre froide
La vague d'interventionnisme américain déclenchée par le corollaire Roosevelt ne s'apaisa qu'en 1933, sous la présidence d'un autre Roosevelt. La politique de bon voisinage, mise en œuvre par le président Franklin D. Roosevelt (en fonction de 1933 à 1945), suivait le principe de non-intervention dans les affaires intérieures de l'Amérique latine. Souhaitant prouver que les États-Unis étaient un "bon voisin" pour les nations du sud, Roosevelt chercha à créer des liens plus forts avec l'Amérique latine et à promouvoir de nouvelles opportunités économiques et des accords commerciaux. Les nations latino-américaines étaient naturellement sceptiques à l'égard de la politique de bon voisinage, mais, fidèle à sa parole, Roosevelt n'intervint pas militairement en Amérique latine pendant le reste de sa présidence. Il invoqua toutefois la doctrine Monroe après le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale (1939-1945) lorsqu'il envoya des troupes occuper le Groenland.
La politique de bon voisinage ne survécut pas longtemps à la présidence de Roosevelt. Le déclenchement de la guerre froide (1947-1991) vit une fois de plus les États-Unis chercher à intervenir en Amérique latine, mais cette fois-ci, c'était le spectre du communisme, plutôt que celui de la colonisation européenne, qu'ils entendaient combattre. En 1954, le secrétaire d'État américain John Foster Dulles invoqua la doctrine pour avertir l'Union soviétique de ne pas s'immiscer au Guatemala. En 1962, le président John F. Kennedy (en fonction de 1961 à 1963) fit référence à la doctrine pendant la crise des missiles de Cuba, l'utilisant pour justifier pourquoi les Soviétiques ne devaient pas être autorisés à installer des missiles nucléaires balistiques à Cuba.
Par la suite, bien que la doctrine ait rarement été mentionnée nommément, son esprit est resté très vivant, les États-Unis continuant à intervenir – souvent discrètement – dans les affaires intérieures de l'Amérique latine. Loin d'être une relique du passé, la doctrine Monroe a également été invoquée à plusieurs reprises au cours du XXIe siècle. En effet, au moment où nous écrivons ces lignes, elle a été invoquée tout récemment par la deuxième administration Trump pour justifier l'intervention militaire américaine au Venezuela en janvier 2026.
Conclusion
En termes de politique étrangère américaine, la doctrine Monroe reste bien vivante, s'adaptant sans cesse à son époque. Elle vit le jour en tant que déclaration largement symbolique, émise par le président d'une puissance de second ou troisième ordre, avec peu de moyens pour appuyer ses paroles. Peu à peu, à mesure que la puissance des États-Unis augmentait, l'objectif de la doctrine Monroe a changé. Au tournant du XXe siècle, elle ne se contentait plus de protéger l'Amérique latine de la colonisation européenne, mais donnait également aux États-Unis carte blanche pour contrôler l'hémisphère occidental à leur guise. Après 200 ans, cette doctrine reste un élément marquant de la politique étrangère américaine et devrait perdurer d'une manière ou d'une autre tant que les États-Unis resteront une superpuissance mondiale.
