Sugawara no Michizane, alias Tenjin Sama (845-903), était un érudit, un poète et un administrateur de haut niveau de la cour japonaise pendant la période Heian. Maltraité et exilé, il se vengea spectaculairement de ses rivaux politiques d'outre-tombe lorsqu'il fut divinisé à la suite d'une série de catastrophes considérées comme le produit de sa colère. Il devint le dieu protecteur de l'érudition et de l'éducation, et un sanctuaire fut construit en son honneur à Kyoto, la capitale de l'époque.
Début de carrière
Sugawara no Michizane vit le jour en 845 dans une famille de condition modeste, bien que son grand-père et son père aient été des érudits de renom. Malgré son manque de rang, Michizane se hissa à une position exceptionnellement élevée dans l'appareil administratif de l'État grâce à ses talents étonnants. On dit qu'il aurait écrit son premier poème en chinois à l'âge de dix ans. À l'âge de 12 ans, Michizane entama sa carrière de bureaucrate au rang le plus bas, soit six. À 18 ans, il passa l'examen du ministère des cérémonies et devint monjosho ou érudit en lettres. En 877, il devint professeur de littérature chinoise.
Après avoir acquis de l'expérience, notamment en recevant une ambassade de l'État du Balhae, il se vit proposer le poste d'ambassadeur auprès de la cour des Tang en Chine. Michizane refusa et recommanda de ne pas envoyer d'ambassades en Chine, politique qui serait d'ailleurs suivie pendant plusieurs siècles. Michizane devint alors l'un des 68 gouverneurs de province de la période Heian, sa province étant Sanuki, sur l'île de Shikoku, où il servit de 886 à 891. Revenant à sa passion pour la littérature, l'administrateur participa alors à la compilation de deux ouvrages sur l'histoire du Japon, dont les Montoku Jitsuroku ("Chroniques de l'empereur Montoku"). Il réalisa également des recueils des œuvres de son père et de son grand-père et produisit ensuite 12 livres de son cru, six en prose et six en poésie.
L'accession au pouvoir
Michizane compléta ses fonctions administratives en enseignant à l'université de la cour et finit par attirer l'attention de l'empereur Uda (r. de 887 à 897). Sous le patronage du souverain, Michizane put s'élever encore plus haut dans la bureaucratie de l'État et accéder à des postes habituellement fermés à des personnes d'un rang social aussi bas. Il est probable qu'Uda essayait délibérément d'affaiblir la mainmise du clan Fujiwara sur le pouvoir. En 893, Michizane fut nommé conseiller à la cour, et sa position fut renforcée davantage encore lorsque sa fille devint l'une des épouses de l'empereur en 895. Uda se retira en faveur de son jeune fils Daigo en 897, et Michizane, aux côtés du chef du clan Fujiwara, Tokihira, était désormais l'homme politique le plus puissant du Japon. Les liens de ce bureaucrate rusé avec la famille impériale devinrent encore plus étroits lorsqu'une autre fille épousa un autre fils d'Uda, Tokiyo, en 898. Puis, en 899, Michizane fut officiellement promu au second rang et nommé ministre de la droite, poste qu'il refusa à deux reprises. Il s'agissait d'une ascension fulgurante pour un homme d'un rang social aussi bas que Michizane.
Trahison et chute
La position de Michizane était désormais si élevée que la seule voie possible était celle de la chute, et les ennemis, en particulier ceux du clan Fujiwara qui dominaient la majorité des postes élevés au sein de l'appareil d'État, étaient omniprésents. Ils voulaient que cet étranger et les fonctionnaires du clan Sugawara qu'il avait promus quittent le gouvernement. Un complot fut ourdi en soudoyant un homme pour qu'il déclare avoir découvert un plan de Michizane visant à mettre Tokiyo sur le trône. L'empereur Daigo mordit à l'hameçon et exila Michizane à Dazaifu, Kyushu en 901; il fit également entrer son frère Tokiyo dans un monastère pour faire bonne mesure. Michizane se morfondit à la campagne, loin de sa femme, de sa famille et de son cercle d'amis éclairés; son jardin et ses splendides pruniers lui manquaient particulièrement. C'est durant cette période qu'il écrivit certains de ses poèmes les plus célèbres, qui furent plus tard rassemblés dans le Kanke Koshu. Michizane mourut en 903, mais son histoire était loin d'être terminée; les ailes rapides de la vengeance allaient bientôt flotter autour du palais impérial.
Quand le vent d'est souffle,
Qu'il envoie votre parfum,
Oh fleurs de prunier.
Bien que votre maître soit parti,
N'oubliez pas le printemps.
Michizane (Cali, 131)
Vengeance et déification
Les premiers signes de troubles apparurent lorsque plusieurs des comploteurs moururent dans les années qui suivirent la mort de Michizane. Tokihira, le grand rival de Michizane, mourut en 909 dans des circonstances mystérieuses à l'âge de 38 ans; en 923, son neveu, le prince héritier Yasuakira, mourut également à l'âge de 21 ans; et le petit-fils de Tokihira, le prince héritier Yoshiyori, mourut à l'âge de 5 ans en 925. Dans la religion shintoïste, on croyait que les personnes déshonorées ne reposaient pas en paix dans leur tombe, et des rumeurs se répandirent selon lesquelles l'esprit agité de Michizane était la cause de ces décès malheureux à la cour. Afin d'apaiser le diplomate décédé, les documents relatifs à son inculpation et à son exil furent brûlés cérémonieusement. Michizane retrouva même son rang à la cour dans les registres officiels. Les événements allaient bientôt prouver que ces mesures ne suffiraient pas.
En 930, l'homme qui avait été soudoyé pour accuser Michizane, ainsi que plusieurs autres fonctionnaires, furent frappés et tués par la foudre au cours d'un orage spectaculaire qui frappa le palais impérial à plusieurs reprises. L'empereur Daigo mourut la même année à l'âge de 46 ans. Ces présages et ces décès prématurés, ainsi que ceux de la décennie précédente, ajoutés à la vague d'incendies dévastateurs et à la peste désastreuse qui avaient frappé la capitale depuis la mort de Michizane, convainquirent la population que même les dieux étaient en colère contre le traitement injuste qui lui avait été infligé.
Plusieurs personnes ont raconté avoir eu des visions dans lesquelles Michizane leur demandait de faire pression pour que sa réputation soit rétablie et qu'il reçoive les honneurs qui s'imposaient. Parmi elles, un moine bouddhiste, Nichizo Doken, prétendit être mort et avoir visité le paradis où il aurait rencontré Michizane, puis l'enfer où il rencontra l'empereur Daigo, plein de regrets. Un autre témoin, une pauvre femme du nom de Tajihi no Ayako, affirma que Michizane lui était apparu en se faisant appeler Tenjin et en demandant qu'un sanctuaire lui soit construit à Kitano.
En 947, les restes et les œuvres littéraires de Michizane furent enterrés dans le sanctuaire Kitano Temmangu à Kyoto, construit en son honneur. La tombe de Michizane, quant à elle, se trouve au sanctuaire Dazaifu Tenmangu, dans le nord de Kyushu. Puis, pour parachever le processus de réconciliation, Sugawara no Michizane reçut en 987 le titre honorifique de Tenjin, ce qui fait de lui un dieu. Il existe donc, chose inhabituelle, deux lieux où son esprit ou kami est censé résider. Il est toujours vénéré aujourd'hui et est particulièrement associé à la littérature et à l'érudition, l'un de ses titres étant "Ancêtre de la voie des lettres". Les étudiants font régulièrement appel à Tenjin en lui adressant des prières et en déposant des offrandes dans ses sanctuaires afin d'obtenir de l'aide pour leurs examens à venir.
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