Perfection de la Sagesse est le texte fondateur de l'école bouddhiste Mahayana. Il s'agit d'une sorte d'anthologie d'œuvres liées sur le plan thématique, composée entre 50 av. J.-C. et 600 ap. J.-C. en Inde, par des scribes bouddhistes Mahayana. Elle comprend 38 sutras (définis dans le Bouddhisme, comme des écritures canoniques) de plus de 100 000 lignes.
L'ouvrage vise à guider le lecteur sur le chemin pour devenir un bodhisattva ("essence de l'éveil"), objectif de l'école bouddhiste Mahayana. Le titre Perfection de la Sagesse est une traduction du titre sanskrit Prajnaparamita.
Les œuvres les plus célèbres de Perfection de la Sagesse sont Perfection de la Sagesse en Huit Mille Versets, le Sutra du Diamant et le Sutra du Cœur, mais l'ensemble du recueil jouit d'une grande vénération et, ayant été traduit dans de nombreuses langues au fil des siècles, il est utilisé par les Bouddhistes de toutes écoles dans le monde entier.
Le texte se développa probablement en tant qu'outil pédagogique, mais il n'utilise pas les méthodes d'enseignement conventionnelles, car son sujet s'éloigne d'une telle compréhension. Le Bouddha mit l'accent sur le non-attachement au monde des sens, et donc aussi aux moyens conventionnels de reconnaissance de la vérité de l'existence. Par conséquent, Perfection de la Sagesse s'appuie fréquemment sur la contradiction, l'auto-contradiction, la déconstruction et la reconstruction d'un concept, et souvent sur des échanges volontairement confus afin de surprendre le lecteur et de l'inciter à une nouvelle façon de penser et de voir.
Ce que Perfection de la Sagesse cherche à effectuer est essentiellement une sorte de reconfiguration de l'esprit du lecteur afin de lui permettre la reconnaissance de vérités existant depuis toujours, mais qu'il était impossible de voir à cause de l'ignorance, de l'attachement et de la peur qui conduisent à un aveuglement spirituel. Les différents sutras présentent des dialogues entre des interlocuteurs, souvent le Bouddha et un disciple, ou entre des disciples proches du Bouddha, tels que les sages Sariputra et Subhuti, discutant de quelque aspect de la réalité perçue. Le résultat espéré de ces échanges, tout comme les dialogues du philosophe grec Platon, est d'engager pleinement le lecteur dans la discussion, et d'encourager un changement significatif dans sa perception et de sa conscience spirituelle.
Vision du Bouddha & Chemin vers l'Éveil
Siddhartha Gautama (le Bouddha, vers 563-483 av. J.-C.) atteignit l'éveil en prenant conscience que la nature de la vie était essentiellement une, et que cette unité était caractérisée par un changement constant. Rien n'est permanent, comprit-il, tout est en perpétuel mouvement, et les gens souffrent dans la vie du fait de l'ignorance de cette vérité essentielle. Ils s'attachent à leurs relations, à leurs situations, à leurs objets et à leurs lieux comme si rien ne devait jamais changer. Mais le Bouddha comprit que tout change, constamment. En refusant de le reconnaître et de l'accepter, les gens non seulement passent leur vie présente dans la souffrance, mais ils se lient encore davantage au cycle des renaissances et des morts (samsara). Il est ainsi certain qu'ils connaîtront le même niveau de souffrance au cours de leurs multiples vies.
Le samsara était lié à un concept que le Bouddha appelait la Roue du Devenir, qu'il illustrait par une roue à rayons géante, en mouvement permanent. Sur son moyeu figurent l'ignorance, le désir et l'aversion, entre le moyeu et la jante, les six états d'existence, et le long de la jante, les conditions de la souffrance. Tant que la compréhension de l'individu est gouvernée par l'ignorance, le désir et l'aversion, il est condamné à tourner en rond sur cette roue, esclave des conditions de la souffrance et faisant l'expérience des six états d'existence.
Ce n'est qu'en reconnaissant la véritable nature de la vie que l'on peut être libéré. Bouddha reconnut cette "véritable nature" comme "l'origine interdépendante" [ou "coproduction conditionnée"] (pratitya samutpada), définie par le Pr. John M. Koller comme la pleine conscience que "tout est constamment en changement, que rien n'est permanent… que toute existence est sans soi, que rien n'existe séparément, par lui-même" (64).
Le Bouddha s'était libéré de la roue par une discipline ascétique et une profonde méditation, se consacrant finalement pleinement à la compréhension de la cause de la souffrance et à la libération de celle-ci, ce qui mena à son illumination. Il enseigna aux autres qu'ils pouvaient faire de même en reconnaissant l'origine interdépendante, en reconnaissant ses Quatre Nobles Vérités (que la souffrance est causée par le désir et qu'elle disparaîtra avec la fin du désir) et en suivant la discipline de l'Octuple Sentier qui mène de l'ignorance et de l'attachement à la prise de conscience et à la liberté.
Après sa mort, ses disciples fondèrent des écoles perpétuant sa vision. L'une des premières fut le Mahasanghika ("Grande Congrégation"), école formatrice de la vision bouddhiste, qui éleva le Bouddha du statut d'être humain ayant atteint l'illumination par ses propres efforts à celui d'entité supraterrestre et transcendante ayant toujours existé et devant exister toujours. Le Bouddha, en esprit, était considéré comme toujours présent pour guider le pratiquant sur le chemin pour devenir un bodhisattva, c'est à dire quelqu'un ayant atteint la pleine conscience et ayant choisi d'aider les autres à faire de même. De cette façon, le Bouddha ne faisait qu'un avec ses disciples. Cette compréhension de la nature du Bouddha, sa reconnaissance de l'origine interdépendante et son chemin vers l'illumination inspirèrent l'école ultérieure du Mahayana, qui, comme le Mahasanghika, fixait comme objectif à l'adepte de devenir un bodhisattva. Les textes de Perfection de la Sagesse furent écrits pour aider à atteindre cet objectif.
Thème & Objectif de Perfection de la Sagesse
Les 38 sutras de Perfection de la Sagesse furent écrits par différents sages entre 50 av. J.-C. et 600 ap. J.-C., se concentrant sur l'atteinte de la conscience du bodhisattva, l'individu pleinement éveillé, capable d'instruire correctement les autres dans le Dharma bouddhiste ("loi cosmique") sans l'obstruction de l'ignorance ou de l'ego. Pour s'engager sur la voie de l'illumination, l'adepte devait pleinement reconnaître la vie comme ayant une origine interdépendante. On ne pouvait cependant pas espérer y parvenir par les moyens d'enseignement conventionnels, car cette méthode repose nécessairement sur la transmission de la connaissance par référence à ce qui est déjà connu.
Par exemple, si l'on devait apprendre à quelqu'un à conduire et à entretenir une voiture, on pourrait se référer à ce que l'élève sait déjà sur la conduite et l'entretien d'un vélo. Pour atteindre l'éveil du bodhisattva, on devait prendre conscience que la voiture et le vélo étaient identiques, mais aussi qu'il n'existait pas de "voiture" ou de "vélo", car tous deux faisaient partie de l'unité de l'existence, tout comme l'étudiant. Un étudiant pourrait apprendre à conduire un véhicule à moteur grâce à un enseignement conventionnel, mais pour "savoir" ce qu'est une voiture, sa totalité, il faudrait dépasser la compréhension conventionnelle et voir la voiture, non pas comme un objet à maîtriser, mais comme une partie intégrante de tout, apparaissant et disparaissant continuellement. Vus ainsi, l'utilisation et l'entretien de la voiture lui sembleraient moins intimidants, car, en substance, l'étudiant et la voiture ne font qu'un et il n'y a rien à maîtriser.
Pour commencer à progresser vers cette étape, au-delà de l'attachement à ce que l'on pense savoir, une nouvelle méthode d'enseignement était nécessaire, qui libèrerait l’individu de la pensée conventionnelle et éleverait l'esprit vers une perspective supérieure, à partir de laquelle il pourrait percevoir clairement la vérité et de se débarrasser de l'ignorance qui obscurcissait avant sa vision intérieure. Koller commente:
Parce que la vision fondamentale du Bouddhisme est que la véritable nature de l'existence est celle de l'origine interdépendante, il considère que l'ignorance la plus fondamentale est le manque de prise de conscience de cette véritable nature. Cette ignorance n'est pas seulement un manque de prise de conscience, c'est aussi l'occultation de la véritable nature de l'existence par l'imposition sur celle-ci d'une vision erronée. Cette vision est que l'existence – notre existence comme celle des autres choses – est constituée d'êtres permanents et distincts. Cette vision erronée empêche l'individu de percevoir la vérité de l'origine interdépendante, de voir qu'en vérité, l'existence est par nature constituée de processus en constant changement et totalement interdépendants. (67)
Il existe cependant un obstacle notable à cette reconnaissance de l'origine interdépendante comme nature de la vie, c'est la manière dont on nous a appris à comprendre et à interpréter l'existence. Dès notre plus jeune âge, on nous apprend à reconnaître une dichotomie "moi et toi", "ce qui est à moi et ce qui ne l'est pas", et de plus on nous encourage à nous identifier à un groupe – la famille d'abord, puis les amis, une communauté religieuse, un métier. Tout cela maintient et renforce notre compréhension de la séparation à travers la dichotomie "nous et eux" qui établit "l'autre" comme inférieur, menaçant, ou les deux à la fois. On peut finir par se débarrasser de l'idée fausse selon laquelle sa communauté, quelle qu'elle soit, est meilleure que celle de l'autre, mais il demeurera la croyance en la séparation au niveau le plus fondamental, car c'est ainsi qu'on nous a appris à comprendre la nature de la vie. Perfection de la Sagesse ne "dit" jamais que l'on a tort de comprendre le monde de cette manière. Elle nous "montre" que cette compréhension est non seulement erronée, mais qu'elle est aussi une distorsion de la réalité.
Perfection de la Sagesse en Huit Mille Versets
Tant que l'on continue de penser que notre compréhension du monde est correcte, il n'y a aucune possibilité de transformation, car l'on n'en perçoit pas la nécessité. Perfection de la Sagesse tente de nous forcer à reconnaître ce besoin à travers des dialogues où les interlocuteurs, tous connus du public Mahayana comme des individus éclairés, semblent remettre en question les principes de base du Bouddhisme, les concepts de réalité, et tout aussi important, de ce qui semble être la "logique" et le "bon sens".
Dans le texte le plus ancien, Perfection de la Sagesse en Huit Mille Versets (datant d'env. 50 av. J.-C.), deux illustres disciples du Bouddha, Sariputra et Subhuti, engagent un tel dialogue. Tous deux étaient reconnus pour leur sagesse et leur haut rang au sein de la communauté bouddhiste, mais à plusieurs reprises, ils sont présentés comme manquant de compréhension et ayant besoin d'instruction. Après une discussion montrant clairement qu'il n'y a aucune différence entre un bodhisattva et le Dharma du Bouddhisme, la conversation se poursuit:
Sariputra: cette pensée qui n'est pas pensée, est-ce quelque chose qui existe?
Subhuti: l'ici existe-t-il, ou peut-on appréhender, dans cet état d'absence de pensée, soit un "ici est" soit un "ici n'est pas"?
Sariputra: Non, pas cela.
Subhuti: est-ce maintenant une question pertinente que le Vénérable Sariputra pose, savoir si cette pensée qui n'est pas pensée est quelque chose qui existe?
Sariputra: alors, qu'est-ce que cette absence de pensée?
Subhuti: c'est sans modification ni discrimination. (I.2)
La conversation peut sembler absurde à première vue, mais c'est précisément là l'intérêt de Perfection de la Sagesse: forcer les gens à réfléchir au-delà de ce qui a été précédemment défini comme "absurde" ou "sensé". Sariputra demande si une pensée qui n'est pas une pensée peut exister. Au lieu de répondre, Subhuti demande si le lieu où ils conversent peut même être considéré comme existant. Lorsque Sariputra demande ensuite ce qui constitue "l'absence de pensée", Subhuti répond que ce n'est pas différent de la pensée. Absence de pensée et pensée sont identiques, tout comme "ici" et "pas ici", car tout ce qui existe est de la même substance éphémère, tout est un, et ainsi l'absence de pensée "est sans modification ni distinction" par rapport à la pensée ou à quoi que ce soit d'autre.
Sutra du Diamant
Cette méthode d'enseignement se poursuit dans le Sutra du Diamant (env. IIe siècle ap. J.-C., bien que des dates ultérieures soient citées) et, plus précisément encore, dans la section 13 sur "Comment Cet Enseignement Doit Être Reçu et Conservé":
À ce moment-là, Subhuti s'adressa au Bouddha en ces termes:
Honoré du Monde, sous quel nom ce Discours doit-il être connu, et comment devrions-nous le recevoir et le conserver?
Bouddha répondit: Subhuti, ce Discours devrait être connu comme le "Diamant de la Perfection de la Sagesse Transcendantale" – c'est ainsi que vous devriez le recevoir et le conserver. Subhuti, quelle en est la raison? Selon l'enseignement du Bouddha, "Perfection de la Sagesse Transcendantale" n'est pas réellement telle. "Perfection de la Sagesse Transcendantale" n'est que le nom qu'on lui donne. Subhuti, qu'en penses-tu? [Le Bouddha] a-t-il un enseignement à énoncer?
Subhuti répondit au Bouddha: Honoré du monde, [le Bouddha] n'a rien à enseigner.
[Bouddha dit] Subhuti, qu'en penses-tu? Y aurait-il beaucoup de molécules dans la composition des trois mille galaxies des mondes?
Subhuti dit: de nombreuses, en effet, Honoré du monde!
[Bouddha répondit] Subhuti, je déclare que toutes ces molécules ne sont pas réellement telles, on les appelle "molécules"; [et de plus] un monde n'est pas réellement un monde, on l'appelle "un monde". (Baird & Heimbeck, 121-122)
Ce dialogue souligne la différence entre ce que l'on appelle une chose et ce qu'elle est réellement. En cela, il nie la compréhension conventionnelle de la définition et encourage une nouvelle façon de comprendre des concepts tels que "monde", "molécule", voire l'enseignement même du Bouddha. Lorsque Subhuti répond que le Bouddha n'a rien à enseigner, il dit qu'il n'y a aucune différence entre l'enseignement du Bouddha, le Bouddha, Subhuti lui-même, ou quoi que ce soit d'autre.
Sutra du Cœur
Le Sutra du Cœur (vers 660 ap. J.-C.) est une compilation et un résumé postérieurs des thèmes abordés par les sutras précédents. C'est le plus populaire des trois traités ici en raison de la simplicité de sa forme et de l'habileté avec laquelle l'auteur condense les thèmes de la vacuité de soi et de la prise de conscience de la réalité véritable. Le Sutra du Cœur est régulièrement récité par les Bouddhistes mahayana et également rituellement copié afin d'en graver les leçons dans l'esprit de l'adepte.
Le Sutra du Cœur est centré sur la vacuité: se défaire du "soi" que l'on croit être, ainsi que de toutes les définitions et caractérisations des choses de la vie, afin de reconnaître notre véritable nature et le fonctionnement du monde. Koller commente:
L'enseignement de la vacuité vise à montrer clairement que l'origine interdépendante est primordiale, que c'est ainsi que tout existe réellement. Ce n'est que lorsque l'interdépendance et le changement sont perçus comme la nature même de l'existence, c'est seulement lorsque les choses et les personnes séparées, indépendantes et durables sont perçues, du point de vue de la vacuité, comme de simples conventions, abstraites de la réalité de l'origine interdépendante, que l'origine interdépendante est pleinement comprise. (83)
Le Sutra du Cœur insiste sur ce point en poursuivant le même type de dialogues que les œuvres précédentes, en mettant l'accent sur l'expérience du sunyata ("vision claire"), nécessaire pour atteindre le but de devenir un bodhisattva. En résumant et en simplifiant le message de Perfection de la Sagesse, le Sutra du Cœur complète l'œuvre et se prête ainsi à une étude plus approfondie, suscitant une dévotion plus profonde chez les adeptes que nombre d'autres sutras.
Conclusion
Il ne s'agit en aucun cas de minimiser la valeur des œuvres antérieures, qui toutes, à leur manière, convergent vers le même message que le Sutra du Cœur. Différents adeptes, et même différentes nations et communautés bouddhistes, privilégient souvent un sutra de Perfection de la Sagesse par rapport à un autre. Bien que les trois sutras abordés ici soient, en général, les plus populaires, un autre est Perfection de la Sagesse en Une Lettre qui, comme son titre l'indique, ne comporte qu'une seule lettre – traduite par la lettre "A", qui représente le son sanskrit et pali du "a" bref – et symbolise à la fois la transformation et la négation. Le chercheur Clark Strand explique:
Utilisé comme préfixe, il rend une négation du mot qui le suit – par exemple, en changeant le mot svabhava, "avec essence", en asvabhava, "sans essence". C'est la première lettre de tous les alphabets indiens et on dit souvent qu'elle forme le son le plus neutre et le plus fondamental de la parole humaine. (1)
Se concentrer sur Perfection de la Sagesse en Une Lettre est censé éclairer chacun sur l'unité de toutes choses, en ce que cela débarrasse de toute idée préconçue d'instruction, d'apprentissage, ou même de ce qui constitue un texte. À travers cette œuvre, on est confronté à la réalité concrète en une seule lettre, encourageant la prise de conscience que cette lettre, si elle peut sembler singulière, indépendante d'elle-même, elle est à la fois un commencement, une continuation, une négation et une partie d'une vision bien plus vaste que ce qui était compris auparavant.
