La bataille de Passchendaele (octobre-novembre 1917), dernière étape de la troisième bataille d'Ypres, se déroula en Flandre, en Belgique, pendant la Première Guerre mondiale (1914-1918). L'objectif du commandant allié dans cette partie du front occidental, le maréchal Haig, était de sortir du saillant d'Ypres et de reprendre les principaux ports belges ainsi qu'un nœud ferroviaire vital pour l'armée allemande. Après des pluies exceptionnellement abondantes et persistantes, le champ de bataille se transforma en une horrible mer de boue et de cratères remplis d'eau, ce qui réduisit l'avancée à quelques kilomètres seulement. Les forces britanniques et celles de l'Empire britannique subirent plus de 250 000 pertes sans aucun gain stratégique.
Ypres pour la troisième fois
Sur le front occidental de la Première Guerre mondiale, les forces allemandes affrontaient les armées française, belge et britannique. Après les six premières semaines frénétiques de la guerre, marquées par d'importants mouvements de troupes lors de la bataille des frontières et de la première bataille de la Marne, le front occidental se stabilisa pour devenir une guerre de tranchées plus ou moins statique. Ce front s'étendait d'Ypres, près de la côte belge, à la frontière suisse au sud. Il y eut encore des batailles importantes, dont beaucoup causèrent des centaines de milliers de victimes dans les deux camps, notamment la bataille de Verdun (février-décembre 1916) et la première bataille de la Somme (juillet-novembre 1916). Aucune de ces batailles n'apporta cependant de gain stratégique significatif à l'un ou l'autre des camps.
Ypres, en Belgique, avait déjà été le théâtre de deux affrontements majeurs: la première bataille d'Ypres (octobre-novembre 1914) et la deuxième bataille d'Ypres (avril-mai 1915). À l'été 1917, les généraux se penchèrent une fois de plus sur le coin supérieur de leurs cartes militaires et identifièrent à nouveau Ypres comme le lieu où les armées s'affronteraient pour tenter de sortir de l'impasse du front occidental.
Le plan d'Haig pour Ypres
Le maréchal Douglas Haig (1861-1928) était toujours le commandant en chef de l'armée britannique en France/Belgique, bien qu'il ait été tenu responsable du carnage de la Somme, où les Britanniques avaient subi 432 000 pertes, soit la moitié de leurs effectifs totaux. Haig avait d'ailleurs acquis le surnom peu enviable de "boucher de la Somme". En réalité, Haig n'était pas très différent de ses contemporains. Les généraux des deux camps mirent beaucoup de temps à comprendre que des mitrailleurs bien positionnés pouvaient anéantir une charge d'infanterie à travers le no man's land qui séparait les systèmes de tranchées. Il est également vrai que les dirigeants politiques de Haig ne jugèrent pas opportun de le démettre de ses fonctions.
En 1917, Haig rêvait encore d'une percée majeure et spectaculaire contre les lignes allemandes. Haig choisit Ypres, car une avancée à cet endroit permettrait aux Alliés de reprendre certains ports clés à l'ennemi, de s'emparer du nœud ferroviaire de Roulers, vital pour les lignes d'approvisionnement allemandes, de mettre la base allemande de sous-marins de Bruges à portée d'attaque et de détourner la pression sur les armées françaises plus au sud, qui souffraient d'un effondrement du moral et avaient même connu une mutinerie au printemps 1917.
Le plan de Haig consistait à faire sortir les deuxième et cinquième armées britanniques du saillant d'Ypres et à s'emparer des hauteurs situées plus à l'est, cruciales pour dominer le champ de bataille et permettre une nouvelle avancée, qui permettrait ensuite de s'emparer des ports d'Ostende et de Zeebruges. Si tout se passait bien, Haig espérait chasser complètement l'armée allemande de Belgique, et peut-être même gagner la guerre. Le Premier ministre britannique, David Lloyd George (en fonction de 1916 à 1922), était très sceptique quant à la faisabilité du plan de Haig, alors que les Alliés n'avaient qu'une faible supériorité numérique sur l'armée allemande en Flandre et étaient à égalité en termes d'artillerie. Le Premier ministre était enclin à attendre l'arrivée des troupes américaines en Europe avant de lancer toute offensive. Mais le conseiller militaire en chef de Lloyd George, le général Sir William Robertson, soutenait le plan de Haig.
Début de la bataille
La troisième bataille d'Ypres débuta le 7 juin, lorsque les Britanniques avancèrent pour prendre la crête de Messines, cruciale avant de pouvoir lancer une offensive de plus grande envergure. Bien que l'opération ait été couronnée de succès, elle alerta la quatrième armée allemande qu'une opération de plus grande ampleur était sur le point de commencer. Les forces allemandes étaient convaincues de pouvoir tenir la ligne de front principale, car elles avaient passé les 12 mois précédents à transformer leurs positions en véritables forteresses composées de bunkers en béton et de postes de mitrailleuses, positionnés de manière à se soutenir mutuellement grâce à un feu croisé. Les Britanniques le savaient, mais ils s'étaient eux-mêmes affairés à creuser des tunnels sous les lignes allemandes et à poser des mines profondes remplies d'un million de livres (450 000 kg) d'explosifs puissants. 3,5 millions d'obus d'artillerie, dont des obus à gaz, furent tirés sur les positions allemandes, puis les mines finirent par exploser – l'explosion fut entendue à Londres, de l'autre côté de la Manche. 10 000 soldats allemands furent tués lors de cette attaque. Par la suite, la deuxième armée britannique, commandée par le général Herbert Plumer (1857-1932), avança et prit la crête le 14 juin.
Après la rare réussite totale de l'opération de la crête de Messines, Haig pouvait désormais se préparer à sortir du saillant, mais la prochaine étape ne fut pas franchie avant plusieurs semaines, le temps qu'il réorganise sa structure de commandement, un retard qui permit à l'armée allemande de renforcer ses défenses, qui étaient encore plus redoutables qu'elles ne l'avaient été à Messines.
Le 11 juillet, un bombardement aérien fut lancé contre les lignes allemandes et, une semaine plus tard, le barrage d'artillerie commença, le plus intense jamais vu pendant la guerre, avec au moins trois fois plus d'obus tirés que lors de la première bataille de la Somme. En effet, le barrage était excessif, car les obus ne pouvaient causer que des dégâts limités contre les positions allemandes bien protégées.
Le 31 juillet, l'infanterie des deuxième et cinquième armées britanniques, ainsi que la première armée française, tentèrent d'avancer, mais, comme d'habitude, les défenseurs se s'avérèrent difficiles à repousser et les Allemands lancèrent à plusieurs reprises de petites contre-attaques en utilisant leurs réserves profondément enfouies. La stratégie britannique consistant en un "barrage rampant", dans lequel l'artillerie continuait à tirer vers l'avant à mesure que l'infanterie progressait, était bonne, car elle offrait un rideau de protection aux hommes au sol. Malheureusement pour les Britanniques, ce type de barrage nécessitait à la fois un temps clair, afin que les observateurs en ballon et en avion puissent rendre compte de la précision des tirs d'obus, et un terrain favorable pour que l'infanterie puisse avancer à une vitesse raisonnable. Aucune de ces conditions n'était réunie ici.
Après avoir parcouru seulement 3,2 km, les Alliés furent stoppés dans leur élan par de fortes pluies qui transformèrent le terrain déjà boueux en un affreux marécage bourbeux. La nappe phréatique était proche de la surface argileuse et limoneuse, ce qui signifie que la pluie n'était pas absorbée mais restait à la surface. Cette surface avait été retournée par les tirs d'artillerie qui avaient détruit le système de drainage naturel mais fragile de cette région des Flandres.
Le soldat britannique Charles Carrington décrit ainsi le champ de bataille inondé:
Nous nous sommes installés sur notre objectif dans un groupe de cratères d'obus et nous y sommes restés assis pendant trois jours. Le deuxième jour, il a commencé à pleuvoir et il a plu sans discontinuer, de sorte que le marécage de Passchendaele s'est transformé en lac. Au début, nous étions assis dans la boue et l'eau jusqu'aux genoux, nous manquions cruellement de sommeil et venions de subir la tension mentale très forte du combat. Après cela, il n'y a plus eu de combats. Les Allemands ne nous ont pas contre-attaqués à ce moment-là, mais ils nous ont bombardés de manière très scientifique. Les deuxième et troisième jours, nous sommes restés assis dans la boue, soumis à des bombardements très intenses et très systématiques avec du lourd.
(Imperial War Museums)
Une autre offensive alliée vers le nord à la mi-août, la bataille de Langermarck, fut encore moins fructueuse que celle de juillet. Haig redessina ses plans de bataille, mais son objectif restait la crête à l'est d'Ypres. Du 20 au 25 septembre, les forces alliées, renforcées et bénéficiant d'un soutien d'artillerie encore plus important, avancèrent sur un front beaucoup plus étroit qu'auparavant. Le dynamique général Plumer fut alors chargé de diriger l'attaque principale. Une nouvelle tactique fut employée, celle du "prendre et tenir" qui consistait à faire de petites avancées, puis à se retrancher et à lancer un bombardement d'artillerie après la bataille afin de s'assurer que la portion de territoire nouvellement conquise (généralement seulement 2 750 mètres/3 000 yards) ne soit pas simplement reprise par la contre-attaque ennemie suivante, comme cela s'était généralement produit lors des offensives précédentes. Une autre innovation de Plumer consistait à utiliser son infanterie en petites équipes, chacune comprenant un homme spécialisé dans l'utilisation d'une arme particulière, telle que les grenades à fusil, les mitrailleuses et les fusils de précision. Cette rencontre fut la bataille de la route de Menin. Le soutien aérien britannique et français aida à repousser les Allemands. Le temps plus sec facilita également grandement l'avance. Les leçons apprises ici profiteraient aux Alliés pendant le reste de la guerre.
Au début du mois d'octobre, la crête de Menin et deux autres avaient été atteintes, mais une fois de plus, le temps joua contre Haig. Le maréchal décida de poursuivre l'offensive malgré tout, peut-être contre l'avis de ses propres commandants sur le terrain et certainement dans l'erreur, convaincu que le moral des Allemands était sur le point de s'effondrer. S'ensuivit un véritable carnage, d'abord lors de la bataille de Poelkapelle, puis lors de la bataille pour la prise du village de Passchendaele.
Prise de la crête d'Ypres
L'attaque pour prendre la crête d'Ypres et Passchendaele commença le 12 octobre. Les forces australiennes et néo-zélandaises impliquées ne purent guère progresser contre les défenses allemandes, en partie parce qu'elles avaient été envoyées dans la mauvaise direction en raison d'une mauvaise communication. De plus, le sol était encore terriblement boueux, les chars ne pouvaient pas avancer dans la boue - 300 s'enlisèrent, tout comme les chevaux et les pièces d'artillerie. Les soldats d'infanterie se noyaient s'ils s'éloignaient, alourdis par leur équipement, des caillebotis en bois, des planches ou des caisses de nourriture enfoncées dans le sol qui avaient été posés pour permettre de traverser le bourbier. William Collins, brancardier, décrit à quel point la boue pouvait être mortelle:
C'était un cauchemar, car tout ce que vous aviez, c'était deux passerelles côte à côte, et de chaque côté, il y avait environ trois mètres de boue avec le sommet d'un char qui dépassait ici et là. Si vous tombiez, il fallait presque un tracteur pour vous sortir de là. C'était tellement profond, c'était de la boue qui vous aspirait complètement. Il y a eu des cas où un ou deux hommes ont glissé des caillebotis et où il a fallu plusieurs de leurs camarades pour les en sortir, centimètre par centimètre, lorsqu'ils ont réussi à garder leurs bras hors de la boue et qu'ils les ont tirés, centimètre par centimètre, hors de la boue et les ont remis sur les caillebotis...
(Imperial War Museums)
Pendant la bataille, les blessés et les prisonniers n'avaient nulle part où aller; ils étaient tout simplement laissés en groupes dans des cratères d'obus. Edwin Vaughan décrit la scène la nuit:
Des autres trous d'obus, dans l'obscurité qui régnait de tous côtés, provenaient les gémissements et les plaintes des blessés; de faibles et longs gémissements de douleur et des cris de désespoir. Il était trop évident que des dizaines d'hommes gravement blessés avaient dû ramper pour se mettre à l'abri dans de nouveaux trous d'obus, et que maintenant l'eau montait autour d'eux et, incapables de bouger, ils se noyaient lentement.
(Keegan, 364)
Les unités d'artillerie allemandes bombardèrent les attaquants à la fois avec des obus conventionnels et du gaz moutarde (dichloréthylsulfure). Ce gaz n'était pas aussi mortel que certains autres types utilisés pendant la guerre, mais il était tout de même capable de causer de graves blessures en détruisant la muqueuse des voies respiratoires autour du nez et de la bouche, en limitant la vision et en provoquant de grandes cloques douloureuses sur la peau. Le gaz moutarde était particulièrement difficile à éviter car il formait des flaques liquides sur le sol qui restaient dangereuses pendant des semaines après l'explosion des obus.
Le temps s'améliora quelque peu et une nouvelle offensive alliée fut lancée le 26 octobre. Le terrain restait aussi difficile à traverser que jamais. Les forces britanniques et canadiennes qui se joignirent à la bataille, la huitième et dernière de ce qui est collectivement appelé la troisième bataille d'Ypres, eurent du mal à progresser, mais le 30 octobre, elles avaient atteint la crête de la colline. Les Alliés, en particulier les première et quatrième divisions canadiennes, finirent par s'emparer de Passchendaele le 6 novembre. Cette victoire fut quelque peu ternie par le fait que Passchendaele avait été totalement détruite par le barrage d'artillerie allié qui avait ouvert la bataille. Une plus grande partie de la crête d'Ypres fut également conquise, mais la partie la plus au nord resta aux mains des Allemands, tout comme le nœud ferroviaire que Haig tenait tant à capturer. L'armée allemande contrôlait toujours le plateau de Gheluvelt, qui surplombait toute cette zone. L'opération alliée prit fin le 10 novembre et, immédiatement, des questions furent posées quant à son utilité.
Conséquences
La troisième bataille d'Ypres fut largement considérée comme un échec des Alliés. Plus précisément, Haig avait remporté la bataille, mais les gains étaient minimes et les coûts très élevés. Les forces britanniques et celles de l'Empire britannique avaient subi au total entre 250 000 et 275 000 pertes (dont 70 000 morts) en trois mois de combats sans aucun gain stratégique. Les armées allemandes avaient subi environ 220 000 pertes. Une fois de plus, Haig fut critiqué pour avoir gaspillé des hommes pour un gain très limité, à savoir un saillant de seulement 8 km plus profond dans le territoire ennemi. Tout ce territoire allait être perdu en seulement trois jours lors de l'offensive allemande du printemps 1918, lorsque le manque de réserves britanniques, les hommes perdus à Passchendaele, allait se faire sentir.
Le mythe des "lions menés par des ânes", les soldats ordinaires étant les lions et les généraux les ânes, est peut-être assez injuste étant donné que les commandants comme Haig étaient limités par les armes à leur disposition, les communications extrêmement médiocres de l'époque et le manque d'officiers et d'expérience au sein de leurs immenses armées de conscrits. Haig n'était ni plus ni moins compétent que la plupart de ses pairs des deux côtés, même si une critique est valable: Haig avait constamment basé ses plans de bataille sur une évaluation trop optimiste de ce que ses armées pouvaient accomplir sur le terrain, et il prolongeait trop souvent les batailles, Passchendaele en étant un excellent exemple, longtemps après qu'il soit devenu évident que les objectifs initiaux ne pouvaient être atteints. Même l'argument principal de Haig, selon lequel la bataille occupait les Allemands et les empêchait de lancer une offensive contre les armées françaises en proie à la mutinerie au sud, était fallacieux, car les commandants allemands avaient en fait retiré des divisions pour soutenir leurs alliés en difficulté, les Austro-Hongrois, qui combattaient les Italiens dans les Alpes.
Au moins, des leçons furent tirées à Passchendaele. Grâce à cette expérience durement acquise, Haig et les commandants alliés purent, un an plus tard, utiliser efficacement des armes combinées (avions, artillerie, chars et infanterie) et de nouvelles tactiques telles que "prendre et tenir" et des unités d'armes spécialisées pour infliger une série de défaites décisives à l'Allemagne, qui finit par conduire à la victoire dans la guerre. À la retraite, Haig affirma que la victoire finale n'avait été possible que grâce aux lourdes pertes infligées à l'armée allemande lors de batailles telles que celle de Passchendaele.