Vie des Paysans d'un Manoir Médiéval

La famille de Bodo, des fermiers carolingiens
Ruisen Zheng
de , traduit par Babeth Étiève-Cartwright
publié le
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Bodo était un fermier franc du début du IXe siècle. Lui et sa famille étaient originaires d'un manoir appartenant au monastère de Saint-Germain-des-Prés, près de Paris, où ils travaillaient comme métayers. Il labourait les terres agricoles tandis que sa femme, Ermentrude, s'occupait du ménage. Leur vie nous donne une image vivante de ce qu'était le quotidien des paysans vivant dans un manoir au début du Moyen Âge, à l'époque carolingienne.

Les manoirs constituaient la structure économique et sociale fondamentale de l'Europe médiévale. Propriété foncière d'un seigneur féodal, le manoir était non seulement le cœur de la production agricole, mais aussi le centre des activités politiques, sociales et culturelles locales. Le monastère de Saint-Germain-des-Prés conservait une liste détaillée, appelée le Polyptyque, des noms des métayers et des autres personnes qui faisaient affaire avec eux à cette époque.

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Detail of March from Les Très Riches Heures
Mars, Les très riches heures (détail) Mark Cartwright (CC BY-NC-SA)

Pour gérer son vaste domaine, l'abbé du monastère de l'époque, Irminon (vers 820), compila cette liste, dont le texte est aujourd'hui conservé dans un manuscrit du IXe siècle à Paris (Bibliothèque nationale de France, Ms Latin 12832). Outre Bodo, 10 000 autres noms provenant de 25 villages différents y figuraient, avec leurs noms, leurs professions et, surtout, le type d'obligations (loyer et travail) qu'ils avaient envers le monastère. C'est à partir de ces données fiscales que nous pouvons retracer et reconstituer la vie de Bodo et de sa femme, ainsi que celle de leurs trois enfants dont les noms ne sont pas mentionnés.

Statut social et expérience

Avant de découvrir les détails de leur vie quotidienne, il est important de noter le statut social de Bodo et de sa famille, car celui-ci était très important pour déterminer ce que l'on attendait d'eux. Bodo et sa famille n'étaient pas des esclaves et jouissaient donc d'une certaine liberté, mais il est également vrai qu'au Moyen Âge, l'esclavage et la liberté n'étaient pas des notions purement binaires, et qu'il est souvent plus précis de parler du degré de (non-)liberté dont jouissait une personne dans diverses circonstances.

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Il est essentiel de noter que l'esclavage et la liberté n'étaient pas des notions purement binaires.

Le christianisme interdit formellement l'esclavage, mais dans la pratique, il s'agissait davantage de la liberté ou de l'absence de liberté dont jouissait une personne dans les sphères sociale, économique et politique depuis l'effondrement de la partie occidentale de l'Empire romain. Dans l'ancienne Rome, qui appartenait désormais aux différentes tribus germaniques et aux royaumes qu'elles avaient établis, il y avait des coloni, des agriculteurs libres uniquement dans le sens où ils n'étaient soumis à la servitude de personne, mais ils étaient néanmoins liés à leurs terres et dépendaient d'elles, ce qui limitait leur mobilité. Il y avait ensuite les serfs, qui étaient attachés aux domaines de leurs propriétaires et en dépendaient. Si un serf ne pouvait être vendu en tant que personne, il était parfois échangé lors d'une transaction foncière. Outre le travail de la terre, les serfs devaient également effectuer d'autres tâches pour leurs propriétaires. Enfin, il y avait les paysans libres qui possédaient des terres et étaient responsables de leurs propres gains et pertes. En tant qu'hommes libres, ils ne devaient payer aucun loyer ni fournir aucun travail et pouvaient même fournir un travail rémunéré aux seigneurs féodaux. Leur indépendance était toutefois fragile, car toute mauvaise récolte ou toute circonstance malheureuse, comme le pillage de la population par d'autres seigneurs, pouvait les conduire à être soumis à un seigneur féodal et à devenir des coloni, voire des serfs.

Polyptych of Irminon, folio 2r
Polyptyque d'Irminon, folio 2r Bibliothèque nationale de France. Département des Manuscrits (Public Domain)

Bodo et sa famille étaient rattachés au monastère et avaient diverses obligations envers celui-ci. C'est ce que rapporte le polyptyque d'Irminon . Ils vivaient dans l'un des villages avec d'autres paysans de statut similaire. Nous connaissons les noms de certains voisins de Bodo: Frambert, Ermoin et Ragenold, qui avaient tous leur propre famille. Le cercle des paysans et des ouvriers agricoles était probablement le réseau social le plus accessible à Bodo. Il pouvait rencontrer de temps à autre le régisseur du domaine, voire même parfois des membres du monastère. Mais le monastère était une communauté fermée, et les visites extérieures étaient rares. Seuls les marchands ambulants pouvaient parfois se rendre au monastère, même si une visite royale n'était pas impossible. Pour quelqu'un comme Bodo, voir un grand roi ou un noble défiler sur la route, peut-être avec un cadeau récemment reçu d'un calife lointain, tel qu'un éléphant, pouvait être le spectacle, le sujet de conversation et le souvenir de toute une vie.

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Routine quotidienne

Bodo et Ermentrude avaient des journées bien remplies tout au long de l'année, et ce n'était que lors d'occasions rares et de fêtes importantes ou religieuses qu'ils pouvaient trouver un peu de repos et profiter d'une pause dans leurs nombreuses obligations. Bodo devait se lever tôt et se rendre à la ferme des moines avec les autres paysans, car c'était leur principale activité. Ils devaient apporter leurs propres outils pour labourer et certains cadeaux (œufs, légumes, etc.) pour soudoyer l'intendant afin de passer une journée tranquille. Les obligations de Bodo se divisaient comme suit: le travail des champs, qui consistait en une quantité fixe de travail sur la terre, la corvée, c'est-à-dire le labour à la demande, et enfin le service militaire, sous forme de paiement en argent ou de fourniture de bétail aux soldats. Il y avait également le service public, c'est-à-dire la participation à l'entretien des infrastructures du village chaque fois que cela était nécessaire. Chaque jour pouvait être une épreuve difficile pour Bodo, et le travail devait souvent lui sembler interminable, du matin au soir, comme l'imaginait un écrivain du début du Moyen Âge:

Oh monsieur, je travaille très dur. Je pars à l'aube, je conduis les bœufs au champ et je les attelle à la charrue... chaque jour, je dois labourer un acre ou plus, après avoir attelé les bœufs et fixé le soc et le coutre à la charrue... Oui, c'est vraiment un travail très dur!

(Aelfric Bata, Colloquium, The Welding of the Race, 449-1066, p.95)

La société féodale dans l'Europe médiévale
La société féodale dans l'Europe médiévale Simeon Netchev (CC BY-NC-ND)

Ermentrude avait également une vie bien remplie. Elle devait travailler dans l'atelier avec d'autres femmes, filer, teindre et coudre des vêtements, ainsi que confectionner d'autres accessoires quotidiens. Les rois carolingiens, dans leur législation, fournissaient une liste très détaillée de ce qui était attendu du travail quotidien d'une paysanne:

Pour le travail de nos femmes, elles doivent fournir en temps voulu les matériaux nécessaires, à savoir du lin, de la laine, du pastel, du vermillon, de la garance, des peignes à laine, des cardes, du savon, de la graisse, des récipients et autres objets indispensables. Les quartiers des femmes doivent être bien entretenus, meublés de maisons et de chambres avec des poêles et des caves, et entourés d'une bonne haie, et les portes doivent être solides, afin que les femmes puissent faire leur travail correctement.

(Capitulaires de Charlemagne, De Villis, c.45)

Après avoir rempli ses obligations, Ermentrude devait ensuite se rendre à la petite ferme familiale et y travailler. Cela consistait notamment à s'occuper du bétail et à arroser les légumes. Ce n'est qu'après avoir accompli toutes ces tâches qu'elle pouvait retourner dans sa propre maison pour s'occuper des enfants, leur préparer à manger, nettoyer la maison et confectionner de nouveaux vêtements pour la famille en vue de l'hiver à venir.

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Lorsque Bodo rentrait à la fin de la journée de travail, la famille dînait immédiatement puis allait se coucher, car une journée de labeur était physiquement épuisante pour les deux adultes et les occasions de se reposer n'étaient pas fréquentes pendant la journée de travail. Ils n'avaient pas non plus beaucoup de divertissements le soir, car après le coucher du soleil, l'obscurité enveloppait toute la maison. Le sommeil était indispensable aux hommes et aux femmes qui travaillaient sans relâche dans les champs, les ateliers et à la maison, car demain ne serait guère différent d'aujourd'hui ou d'hier.

February, Les Tres Riches Heures
Février, Les Très Riches Heures (détail) Limbourg Brothers (Public Domain)

Révolution agricole médiévale

On constate un déclin important de l'intensité agricole dans l'Occident post-romain, qui peut être mesuré par la diminution du nombre de bâtiments, des réseaux commerciaux et de la qualité de la production agricole, tant primaire (céréales) que secondaire (pièces de monnaie ou poterie). Cependant, à la fin du premier millénaire, du moins dans le nord-ouest de l'Europe, certaines tendances majeures qui s'étaient lentement mises en place permirent une reprise, voire une intensification, de la production agricole. Tout d'abord, au lieu du système à deux champs, les agriculteurs commencèrent à adopter le système à trois champs. Le système à deux champs consistait à diviser les terres agricoles en deux sections, l'une étant cultivée tandis que l'autre était labourée et hersée, mais non ensemencée. Dans le cadre de la nouvelle pratique, un tiers des terres était ensemencé avec des cultures d'hiver et un autre tiers avec des cultures d'été, ce qui permettait d'augmenter la production alimentaire grâce à des terres plus fertiles. En conséquence, les excédents alimentaires devinrent de plus en plus courants et la population connut une croissance stable, le nombre de ménages ayant presque doublé.

Davantage de terres agricoles étaient cultivées et le commerce au-delà de la communauté locale commença à apparaître. Une urbanisation modeste et localisée apparut également, les villages situés sur les principales routes commerciales préexistantes ou récemment intégrés au réseau commercial connurent une croissance démographique et infrastructurelle assez importante.

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Qu'est-ce que tout cela signifiait pour des paysans comme Bodo? Enfin, ils pourraient avoir une autre issue que la terre qui leur fournissait leur subsistance, mais qui les liait également à elle. Les trois enfants de Bodo et Ermentrude auraient de meilleures chances de survivre dans le monde et davantage d'opportunités de l'explorer. Il ne s'agissait pas de brosser un tableau plus idyllique de la situation générale, car, de l'avis général, les paysans comme Bodo étaient toujours soumis à l'oppression économique, sociale et politique des puissants. Mais d'une certaine manière, cela allait finalement transformer l'ensemble du monde médiéval européen; les paysans purent constater de leurs propres yeux les avantages des changements dans la production agricole, et leur vie s'améliora quelque peu.

Conclusion

L'histoire de Bodo a été reconstituée à partir des archives seigneuriales du monastère de Saint-Germain-des-Prés. Outre son rôle de centre spirituel important, le monastère était également le centre économique du nouvel empire carolingien. Il était essentiel de tenir des registres détaillés et précis sur les locataires comme Bodo à des fins fiscales, militaires, foncières et pour d'autres formes d'échanges économiques entre les paysans, le monastère et la cour. On a beaucoup écrit sur les rois et les empereurs, dont le mode de vie luxueux devait être soutenu par le travail des paysans. Pourtant, 99 % des gens du Moyen Âge étaient comme Bodo, ou Ermentrude et leurs trois enfants anonymes, dont le destin était étroitement lié à la fortune des terres dans l'Europe du début du Moyen Âge, et tout ce que nous avons sur eux et leur monde, c'est le Polyptyque. Bien qu'il ne s'agisse que d'un aperçu de leur vie, le Polyptyque permet de voir le fonctionnement d'un manoir du début du Moyen Âge et la vie des personnes qui y ont passé toute leur existence sans avoir la possibilité de découvrir le vaste monde extérieur.

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Traducteur

Babeth Étiève-Cartwright
Babeth, responsable de Traduction, est diplômée en anglais et en français langue étrangère. Parlant couramment le français, l'anglais et l'italien, elle a enseigné l'anglais au British Council à Milan, en Italie.

Auteur

Ruisen Zheng
Ruisen Zheng est étudiant en quatrième année de doctorat en Histoire au King's College de Londres, financé par le Conseil de recherche en arts et sciences humaines. Il travaille sur les études comparatives entre la Chine de la dynastie Song et la Macédoine byzantine, ainsi que sur le Moyen Âge mondial en général.

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Style APA

Zheng, R. (2025, novembre 12). Vie des Paysans d'un Manoir Médiéval: La famille de Bodo, des fermiers carolingiens. (B. Étiève-Cartwright, Traducteur). World History Encyclopedia. https://www.worldhistory.org/trans/fr/2-2826/vie-des-paysans-dun-manoir-medieval/

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Zheng, Ruisen. "Vie des Paysans d'un Manoir Médiéval: La famille de Bodo, des fermiers carolingiens." Traduit par Babeth Étiève-Cartwright. World History Encyclopedia, novembre 12, 2025. https://www.worldhistory.org/trans/fr/2-2826/vie-des-paysans-dun-manoir-medieval/.

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Zheng, Ruisen. "Vie des Paysans d'un Manoir Médiéval: La famille de Bodo, des fermiers carolingiens." Traduit par Babeth Étiève-Cartwright. World History Encyclopedia, 12 nov. 2025, https://www.worldhistory.org/trans/fr/2-2826/vie-des-paysans-dun-manoir-medieval/.

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