Langue et Lettres Inconnues d'Hildegarde de Bingen

Garry J. Shaw
de , traduit par François Anastacio
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Hildegarde de Bingen (1098-1179), moniale allemande, écrivit une lettre vers 1153-1154, au pape Anastase IV (1073-1154), qui était alors âgé. Ses mots étaient cinglants. Elle qualifia le pape de fatigué et critiqua son pontificat, le décrivant comme trop tolérant envers les personnes dépravées et l'exhortant à contrôler l'arrogance de son entourage. Il y avait de la corruption dans l'Église médiévale, affirma Hildegarde, et lui, en tant que pape, devait faire quelque chose pour y remédier.

Litterae Ignotae from Hildegard’s Riesencodex
Litterae Ignotae du Codex de Wiesbaden (aussi nommé Codex Géant) Hochschul- und Landesbibliothek RheinMain (CC BY)

Hildegarde ne cachait pas sa colère, mais parmi ses nombreuses plaintes, elle eut une approche inhabituelle, faisant référence à l'un des plus grands mystères de sa vie: elle raconta à Anastase qu'elle avait été témoin d'un miracle, une expérience qui l'avait amenée à créer des lettres et à parler une langue inconnue (lingua ignota et litterae ignotae en latin). Ces créations mystérieuses restent encore aujourd'hui mal comprises et les chercheurs continuent de débattre de leur implication.

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Hildegarde de Bingen

Hildegarde de Bingen était l'une des plus grandes letrées du Moyen Âge et elle est aujourd'hui connue surtout pour ses magnifiques compositions musicales et ses écrits visionnaires. Née en 1098, probablement à Bermersheim, dans l'ouest de l'Allemagne, elle était la dixième enfant d'une famille aisée. Vers 14 ans, ses parents l'envoyèrent au monastère de Disibodenberg, devenir anachorète (recluse religieuse). Une fois installée dans le petit couvent du monastère, elle s'attendait probablement à ne plus rien vivre d'autre pour le reste de sa vie. Mais 24 ans plus tard, en 1136, les religieuses l'élurent à la tête de leur couvent, alors en pleine expansion. Hildegarde assouplit immédiatement les règles austères de son prédécesseur et, plus surprenant encore, commença son ascension vers la notoriété.

Hildegarde vit une grande lumière descendre du ciel et pénétrer son cœur et son esprit.

Tout au long de sa vie, Hildegarde avait eu des visions. Elle les avait gardé secrètes auprès de toutes les personnes qu'elle avait rencontrées depuis son enfance, à l'exception de Jutta de Sponheim (vers 1092-1136) – précédemment à la tête du couvent de Disibodenberg – et d'un moine nommé Volmar (mort en 1173). À l'âge de 42 ans, elle vit une grande lumière descendre du ciel et pénétrer son cœur et son esprit. Soudain, elle comprit mieux la Bible et les Évangiles. Une voix lui dit d'écrire tout ce qu'elle avait vu et entendu dans ses visions. Bien que cette idée l'ait terrifiée, elle fit ce que la voix lui demandait et commença à rédiger un livre détaillant ses expériences. Ce livre, intitulé Scivias, lui prit dix ans à écrire. Pendant ce temps, son travail attira l'attention du pape Eugène III (1088-1153), qui lut une partie de ce chef-d'œuvre et donna à Hildegarde son sceau papal, une forme d'approbation, pour qu'elle continue à écrire.

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Utilisation d'une Langue Inconnue et de lettres mystérieuses

Entre 1150 et 1158, après avoir achevé Scivias et tout en gérant un couvent récemment reconstruit à Rupertsberg, Hildegarde développa son langage inconnu et ses Lettres Inconnues. Ce fut une nouvelle phase de sa vie, durant laquelle elle se consacra à l'étude du monde qui l'entourait. Dans son livre Physica, elle écrivit sur la nature, des plantes et reptiles aux métaux et minéraux, tandis que dans Causae et curae, elle explora la structure du cosmos. C'est avec ces recherches à l'esprit qu'elle inventa ses mots et symboles mystérieux.

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La Langue Inconnue d'Hildegarde – la lingua ignota – comprend 1 011 noms. Ceux-ci sont classés du plus divin au plus terre-à-terre et couvrent un large éventail de sujets, allant des parties du corps humain, des maladies de peau et des mois de l'année à l'architecture des églises, aux plantes et aux insectes. Dieu, en tant qu'être le plus important dans la hiérarchie cosmique, est répertorié en premier, sous le mot "Aigonz ", tandis que le diable est "Diuueliz". Les abeilles sont "Sapiduz" ; l'ail est "Clarischil" ; et il existe même un mot pour désigner une chope de bière: "Gunguliz". Un pied est "Fuscal" et un bras est "Branizel". Malgré l'étendue de cette liste, il semble qu'il ne s'agisse que d'une sélection des mots créés par Hildegarde. Le seul exemple connu de son utilisation de sa Langue Inconnue dans la vie quotidienne se trouve dans sa chanson "O Orzchis Ecclesia", qui était peut-être jouée lors de la consécration d'une église et qui comprend des mots qui ne figurent pas dans ses listes de mots qui nous sont parvenues.

Hildegard of Bingen’s Lingua Ignota
La Lingua Ignota de Hildegarde de Bingen Hochschul- und Landesbibliothek RheinMain (CC BY)

Les Lettres inconnues (litterae ignotae), quant à elles, se composent de 23 symboles, chacun représentant une lettre de l'alphabet (j, v et w ne sont pas inclus). Il existe également des symboles pour "et" et "est", qui sont basés sur un système de sténographie latine appelé Notes tironiennes. Il est difficile de déterminer précisément ce qui inspira Hildegarde pour la conception de ses lettres, mais celles-ci présentent des similitudes avec l'hébreu, le grec et l'araméen, ainsi qu'une certaine ressemblance avec une écriture qui serait plus tard appelée "écriture thébaine". Tout comme pour la Langue Inconnue, il n'existe que quelques exemples de l'utilisation pratique des symboles par Hildegarde. Le plus ancien exemple se trouve dans une lettre qu'Hildegarde écrivit aux moines de Zwiefalten, dans le sud-ouest de l'Allemagne, entre 1153 et 1154. Elle utilisa son écriture inventée pour épeler le nom des destinataires de la lettre, les moines, peut-être parce que son contenu les critiquait et qu'elle voulait cacher leur identité aux regards indiscrets. Dans une deuxième lettre, l'écriture d'Hildegarde est inscrite dans la marge, s'adressant apparemment à un évêque. Là encore, il est difficile d'expliquer pourquoi elle aurait utilisé ses Lettres Inconnues. Comme elles lui étaient venues dans une vision divine – inspirée de Dieu –, il est possible que leur présence ait donné à ses mots une autorité supplémentaire.

Leur fonction?

Hildegard semble avoir puisé dans Les summaria, des ouvrages de type dictionnaire qui fournissaient des listes de mots thématiques similaires à sa langue inconnue.

Les chercheurs débattent encore aujourd'hui des raisons qui auraient poussé Hildegarde à créer sa langue et ses lettres, et ont avancé au fil des ans différentes hypothèses sur la manière dont elle les utilisait. Certains ont suggéré qu'Hildegarde croyait que sa Langue Inconnue était celle parlée par les vierges au paradis, ou qu'elle parlait en langues, ou encore qu'il s'agissait de la langue d'Adam, la langue originelle de la création au commencement des temps. Une autre explication est que sa langue et son écriture étaient une forme de communication secrète entre Hildegarde et ses religieuses, afin que les étrangers ne puissent pas les comprendre. Une autre suggestion est qu'Hildegarde aurait créé sa langue comme "ornementation" pour sa poésie. Les écrivains utilisaient souvent le grec dans leur poésie pour mettre en valeur leur érudition, mais Hildegarde ne parlait pas cette langue. Par conséquent, la présence de sa Langue Inconnue dans ses chants aurait pu souligner son lien particulier avec le divin.

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Quoi qu'il en soit, il est clair que la langue et les Lettres Inconnues n'étaient pas un secret. En plus de les mentionner dans sa lettre au pape Anastase, vue ci-dessus, Hildegarde évoque également leur existence dans la préface de son ouvrage Liber vitae meritorum de 1163, où elle explique à nouveau qu'elles lui étaient apparues dans une vision.

Ses inspirations

Hildegarde semble avoir puisé son inspiration pour ces créations dans des summaria, des ouvrages de type dictionnaire qui fournissaient des listes de mots thématiques similaires à sa Langue Inconnue. Le Summarium Heinrici était particulièrement populaire en Allemagne au XIIe siècle, et elle semble avoir lu le De inventione linguarum de Raban Maur, qui présente divers alphabets et systèmes d'écriture secrets.

Illustration of Hildegard of Bingen from Scivias
Illustration d'Hildegarde de Bingen dans Scivias Eisenacher~commonswiki (Public Domain)

Bien qu'Hildegarde ait été atypique pour son époque en créant son propre langage et son propre alphabet, les scribes médiévaux aimaient expérimenter différents alphabets, souvent pour écrire leur nom dans les manuscrits qu'ils copiaient. Ils pensaient que cela embellissait leurs pages et permettait aux lecteurs de comprendre que ces ajouts personnels ne faisaient pas partie du texte principal. Les lettres grecques étaient très populaires pour cela, mais les scribes utilisaient également des runes et inventaient même des alphabets. Les systèmes d'écriture secrète les plus populaires étaient les Notae Bonifatii, dans lequel le scribe remplaçait les voyelles par différents nombres de points, et le chiffre de César, dans lequel chaque lettre était remplacée par celle qui la suivait immédiatement – "a" devenait "b", par exemple. Le mot "César" était donc transformé en "Dftbs".

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Destin des ouvrages de Hildegarde

Vers 1170, alors qu'Hildegarde approchait de la fin de sa vie, le moine Volmar déplorait que, lorsqu'elle disparaîtrait, la connaissance de sa Langue Inconnue disparaîtrait avec elle. Qui la parlerait, demandait-il? Volmar mourut en 1173, et Hildegarde, six ans plus tard, en 1179, à l'âge de 81 ans. Malgré les craintes de Volmar, des scribes inclurent des copies de la langue et des Lettres Inconnues dans trois compilations des écrits d'Hildegarde, améliorant ainsi leurs chances de survie. L'un de ces manuscrits finit par se retrouver à la Bibliothèque Nationale autrichienne à Vienne, mais disparut entre 1800 et 1830. Un deuxième manuscrit, daté de 1220, passa entre plusieurs mains, dont celles de l'empereur Guillaume II, empereur allemand et roi de Prusse pendant la Première Guerre mondiale (1914-18), et finit par rejoindre la collection de la Bibliothèque d'État de Berlin en 1912.

Cover of Hildegard of Bingen's Riesencodex
Couverture du Codex de Wiesbaden de Hildegarde de Bingen Hochschul- und Landesbibliothek RheinMain (CC BY)

Le manuscrit le plus impressionnant qui conserve les lettres et la Langue Inconnue est sans doute le Riesencodex, ou Codex de Wiesbaden, également nommé "Codex géant" en raison de son poids considérable de 15 kg. Cette compilation exhaustive des écrits d'Hildegarde fut probablement réalisée au XIIe siècle et était à l'origine conservée au monastère de Rupertsberg. Le Codex de Wiesbaden survécut à la destruction de ce monastère pendant la guerre de Trente Ans en 1632, et des siècles plus tard, pendant la Seconde Guerre mondiale, il réussit également à survivre au bombardement de Dresde de 1945, où il était conservé dans une boîte métallique spécialement conçue à cet effet, enfermée dans le coffre-fort d'une banque. Bien que la banque ait été détruite et que des pillards aient volé d'autres manuscrits dans le coffre-fort, le Codex de Wiesbaden est resté intact. En 1948, le manuscrit a été soustrait aux mains des Soviétiques et, depuis 1949, il est conservé en sécurité à Wiesbaden, en Allemagne.

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Bibliographie

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Traducteur

François Anastacio
Passionné par l'Histoire, surtout de ce que les sciences historiques permettent, le questionnement, la remise en question, l'esprit critique. Je suis friand de la réflexion sur soi. L'Histoire du monde permet d'apprendre sur soi et sur les autres

Auteur

Garry J. Shaw
Garry J. Shaw est un auteur et journaliste spécialisé dans l'archéologie, l'histoire, le patrimoine mondial, les expositions et les voyages. Il est l'auteur de plusieurs ouvrages, dont "Cryptic, From Voynich to the Angel Diaries, the Story of the World's Mysterious Manuscripts".

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Style APA

Shaw, G. J. (2025, septembre 14). Langue et Lettres Inconnues d'Hildegarde de Bingen. (F. Anastacio, Traducteur). World History Encyclopedia. https://www.worldhistory.org/trans/fr/2-2738/langue-et-lettres-inconnues-dhildegarde-de-bingen/

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Shaw, Garry J.. "Langue et Lettres Inconnues d'Hildegarde de Bingen." Traduit par François Anastacio. World History Encyclopedia, septembre 14, 2025. https://www.worldhistory.org/trans/fr/2-2738/langue-et-lettres-inconnues-dhildegarde-de-bingen/.

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Shaw, Garry J.. "Langue et Lettres Inconnues d'Hildegarde de Bingen." Traduit par François Anastacio. World History Encyclopedia, 14 sept. 2025, https://www.worldhistory.org/trans/fr/2-2738/langue-et-lettres-inconnues-dhildegarde-de-bingen/.

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