Domaine de Wyndcliffe

Joshua J. Mark
de , traduit par Babeth Étiève-Cartwright
publié le
Translations
Version Audio Imprimer PDF

La vallée de l'Hudson, dans l'État de New York, regorge de fascinants vestiges abandonnés, parmi lesquels les ruines branlantes de ce qui était autrefois considéré comme la plus grande demeure de la région et l'une des plus célèbres du pays: Wyndcliffe. Entre sa construction en 1853 et son déclin après 1876, elle fut un symbole de richesse et de pouvoir.

Wyndcliffe était la demeure de la millionnaire Elizabeth Schermerhorn Jones (1810-1876), tante de l'écrivaine Edith Wharton (1862-1937). Célèbre pour ses romans L'Âge de l'innocence, La Maison de la joie et Ethan Frome (ou Sous la neige), Wharton se rendit régulièrement dans la maison dans son enfance mais elle la détestait, la qualifiant plus tard d'intolérablement laide, mais elle semble avoir été minoritaire dans son opinion.

Supprimer la pub
Publicité
Ruins of the Wyndclyffe Estate, South Tower
Ruines du domaine Wyndcliffe, tour sud Joshua J. Mark (CC BY-NC-SA)

Bien que la maison soit aujourd'hui en ruines et considérée comme trop instable pour être sauvée, elle fut autrefois le théâtre de grandes fêtes avec vue sur le majestueux fleuve Hudson, où les hommes et les femmes du Gilded Age (l'Âge d'or) se promenaient sur les pelouses vallonnées et prenaient le thé dans les salons somptueux dont les fenêtres donnaient sur des jardins soigneusement entretenus.

Comme toutes les grandes demeures de l'âge d'or, cette maison illustrait la coutume des Américains fortunés qui créaient un paysage artificiel autour d'une maison centrale d'où l'on pouvait apprécier la nature sans avoir à se soucier des divers nuisibles et menaces du monde naturel, une coutume que le chercheur Harvey K. Flad a qualifiée de "salon dans la nature sauvage". On dit que le domaine d'Elizabeth Jones était si richement décoré, tant la maison que le parc, qu'il donna naissance à l'expression anglaise "keeping up with the Joneses" (suivre le rythme des Jones), qui fait référence à la tendance à vouloir rivaliser avec la richesse affichée par ses voisins.

Supprimer la pub
Publicité

La maison et les terres furent léguées au neveu de Jones et vendues en 1886. Au cours des 60 années suivantes, la maison vit défiler plusieurs propriétaires successifs et sombra peu à peu dans le déclin. Les terres furent progressivement vendues et l'entretien de la maison devint trop coûteux. Elle fut abandonnée en 1950 et commença à se délabrer lentement jusqu'à devenir la ruine que l'on voit aujourd'hui.

L'âge d'or et le salon dans la nature

Créer son propre "salon dans la nature" permettait non seulement à une famille de disposer d'une maison confortable, mais devenait également un signe de statut social.

L'auteur américain Mark Twain (1835-1910) inventa l'expression "Âge d'or", qui fait référence à la période comprise entre 1870 et 1917 environ aux États-Unis. Il entendait par là un commentaire négatif sur une époque qui brillait en surface, mais qui était corrompue en profondeur en raison de la cupidité des barons voleurs qui se livraient à des pratiques commerciales sans scrupules pour accroître leur richesse au détriment du bien commun. Aujourd'hui, cependant, cette expression est généralement comprise dans un sens positif, en référence à une période de transformation de l'histoire américaine marquée par une urbanisation et une industrialisation rapides qui permirent aux États-Unis d'entrer dans l'ère moderne ou, plus communément, à l'époque des grands domaines et de la riche aristocratie américaine avant la mise en place de l'impôt sur le revenu en 1913 et l'entrée en guerre des États-Unis dans la Première Guerre mondiale en 1917, qui conduisit à l'adoption du War Revenue Act (loi sur les recettes de guerre) qui alourdit la fiscalité des riches.

Supprimer la pub
Publicité

Cette période vit un développement important des villes et des agglomérations dans toutes les régions qui n'étaient plus occupées par les Autochtones, y compris la ville de Manhattan. En tant que l'un des plus grands centres industriels et commerciaux, Manhattan abritait certaines des familles les plus riches du pays, mais à mesure qu'elle se développait et devenait plus peuplée, les riches établirent des résidences secondaires au nord, dans la vallée de l'Hudson. La région était déjà connue de la classe supérieure, qui avait commencé à y établir des domaines au XVIIIe siècle, mais au XIXe siècle, ces grands manoirs se multiplièrent, tout comme les grands hôtels destinés à accueillir les visiteurs, les stations thermales et d'autres industries. Le concept de "sortir à la campagne" fut associé à la santé et certains riches qui visitaient la vallée de l'Hudson à cette fin finirent par y construire des maisons. Flad commente:

"Prendre les eaux", respirer l'air pur ou même boire du lait frais constituaient des raisons acceptables pour les Américains de voyager, en particulier ceux qui vivaient dans des villes surpeuplées, enfumées et sales, et voyager pour s'instruire et raffiner son goût pouvait être justifié comme moralement acceptable. Le fait que ces activités récréatives puissent également contribuer à l'ascension sociale finit par devenir une raison suffisante pour se rendre dans des stations balnéaires. Il s'agissait d'espaces publics où les actes privés pouvaient être moins limités et où les vies pouvaient être transformées. (359)

Ces stations thermales et ces centres de villégiature, avec leurs somptueux bâtiments et leurs terrains soigneusement entretenus, devinrent ce que Flad appelle l'incarnation du "salon dans la nature sauvage", mais ces endroits ne plaisaient pas à tout le monde et, même si c'était le cas, on devait tout de même afficher sa richesse et son statut social à travers sa propre maison et ses terres. Créer son propre "salon dans la nature" permettait non seulement à une famille de disposer d'une maison confortable, mais devenait également un signe de statut social. Plus le domaine était grand, plus on était considéré comme haut placé dans la hiérarchie. Dans la haute société de Manhattan au début du XIXe siècle, on se faisait construire une grande maison en ville, que tout le monde verrait en passant, mais en 1853, Elizabeth Schermerhorn Jones rompit avec cette tradition et fit construire sa maison à deux heures de train au nord, sur un terrain de 80 acres qui surplombait l'Hudson, obligeant le reste de la société à suivre son exemple.

Wyndcliffe et la haute société

Jones choisit une région sauvage près du hameau de Rhinecliff pour construire la plus grandiose de toutes les résidences d'été. Elle acheta les 80 acres (32 ha) de terrain à un certain M. Jacob Cramer et engagea l'architecte local George Veitch pour concevoir la maison. Veitch était bien connu pour son travail sur le domaine voisin des Russell, dont les limites définissent aujourd'hui celles de Rhinecliff (bien que le domaine lui-même ait disparu depuis longtemps) et dont on peut encore voir le travail dans des structures telles que l'hôtel Rhinecliff et l'église épiscopale du Messie à Rhinebeck, non loin de là.

Supprimer la pub
Publicité
Wyndclyffe Estate, Southeast View
Domaine de Wyndcliffe, vue sud-ouest Historic American Buildings Survey (Library of Congress) (Public Domain)

Veitch conçut un manoir gothique de trois étages de style normand surplombant l'Hudson, composé de 24 pièces, d'une remise, d'un hangar à bateaux et d'un quai, le tout magnifiquement situé sur une colline de pelouses en terrasses surplombant le fleuve. Mlle Jones avait meublé sa maison de manière si opulente et aménagé son terrain de manière si soignée que les autres familles riches de la région ajoutèrent des ornements et des extravagances à leurs propres résidences d'été pour rivaliser. Cette pratique donna naissance à la célèbre expression anglaise qui désigne le fait d'essayer d'égaler le style de vie de ses voisins: keeping up with the Joneses (suivre le rythme des Jones). La maison dominait le paysage et chaque innovation et ornementation du bâtiment et du terrain était utilisé pour impressionner et était destiné spécifiquement aux membres du cercle social de Jones qui assistaient aux réunions qui s'y tenaient.

Les fêtes organisées à Wyndcliffe, comme dans d'autres domaines, étaient autant des manœuvres politiques et des occasions de trouver des mariages entre familles que des événements sociaux. Les jeunes femmes devaient "faire leur début" lors de ces événements, c'est-à-dire qu'elles étaient présentées à la société comme étant en âge de se marier, après quoi elles prenaient leur place dans la hiérarchie. Flad décrit le fonctionnement d'une réception dans un domaine:

Les bâtiments et les terrains soigneusement aménagés devenaient un salon en pleine nature. Les femmes dominaient la véranda en tant qu'espace social. Bien que symbole de la vie domestique de la classe moyenne en pleine nature, il s'agissait d'un espace public plutôt que privé, où se jouait la compétition pour le statut social. Les rituels de séduction se déroulaient sous le regard attentif des membres de la famille. (359)

Il n'existe aucun récit décrivant précisément le déroulement des fêtes à Wyndcliffe, mais on suppose qu'elles suivaient les coutumes décrites en détail dans d'autres domaines et, peut-être, telles que racontées par Edith Wharton dans des œuvres telles que La Maison de la joie et l'Âge de l'innocence. Wharton décrit sa propre expérience de débutante dans son autobiographie, Les chemins parcourus:

Supprimer la pub
Publicité

Quand j'avais dix-sept ans, mes parents ont décidé que je passais trop de temps à lire et que je devais faire mon entrée dans le monde un an avant l'âge accepté. À l'époque, les mères new-yorkaises organisaient généralement une série de réceptions pour les filles qui faisaient leur entrée dans le monde, en commençant par un grand thé et un bal coûteux. Ma mère trouvait cela absurde [et pensait qu'il serait] assez facile de me lancer de manière informelle [en organisant simplement un bal]. On m'a donc habillée d'un corsage décolleté en brocart vert pâle, sur une jupe en mousseline blanche ornée de rangées de dentelle de Valenciennes, mes cheveux ont été relevés sur le dessus de ma tête, une amie de la famille m'a envoyé un grand bouquet de muguet, et ainsi parée, mes parents m'ont emmenée à un bal...Pour moi, cette soirée fut une longue et froide agonie de timidité. (77-78)

Cependant, les domaines comme Wyndcliffe n'étaient pas seulement des terrains de jeu pour les riches. Jones était une cousine de la famille Astor, immensément riche, qui avait construit son propre domaine à proximité, dans le village de Rhinebeck (connu sous le nom de Ferncliff), et d'autres suivirent rapidement leur exemple. Wyndcliffe, comme beaucoup de maisons de riches dans la vallée de l'Hudson, fut construite en tant que résidence secondaire et maison de vacances pour Mlle Jones, afin qu'elle puisse s'échapper de l'environnement urbain de New York. Les autres domaines somptueux qui se développèrent dans sa foulée étaient également des résidences secondaires, mais toutes nécessitaient des gardiens, des palefreniers pour les chevaux, des jardiniers, des cuisiniers, des domestiques, des ouvriers agricoles et une foule d'autres personnes pour s'en occuper, que la famille soit présente ou dans l'une de ses autres résidences. Des domaines comme Wyndcliffe fournissaient des emplois aux habitants de la communauté, stimulaient l'économie, encourageaient les projets de construction et dynamisaient les industries locales.

Edith Wharton au sujet de Wyndcliffe

Les domaines de l'âge d'or de Staatsburg, dans l'État de New York, au sud de Wyndcliffe, qui appartenaient aux Mills, aux Huntington et aux Hoyt, faisaient vivre la communauté locale ainsi que les villes et villages environnants. Edith Wharton était souvent invitée au manoir des Mills (connu sous le nom de Staatsburgh), qui aurait inspiré le personnage de Bellomont dans son roman La Maison de la joie. Bellomont est décrit comme une jolie maison, mais l'auteur n'avait rien de positif à dire au sujet de Wyndcliffe.

Edith Wharton as a Young Woman
Edith Wharton, jeune fille Edith Wharton collection (Public Domain)

Wharton rendait souvent visite à sa tante lorsqu'elle était jeune et la décrit de manière peu flatteuse comme l'endroit le plus repoussant de son enfance. Elle fait référence à la maison sous le nom de "Rhinecliff" la seule fois où elle la mentionne dans ses mémoires:

Vous aimez l'Histoire?

Abonnez-vous à notre newsletter hebdomadaire gratuite!

L'effet terrifiant produit par la maison de Rhinecliff était sans doute dû à ce qui me semblait être son intolérable laideur. Ma sensibilité visuelle a toujours été trop aiguë pour les plaisirs médiocres; ma mémoire photographique des pièces et des maisons, même celles que je n'avais vues que brièvement ou à de longs intervalles, a été dès mon plus jeune âge une source de malheur inexprimable, car j'étais toujours vaguement effrayée par la laideur. Je me souviens encore avoir détesté tout ce qui se trouvait à Rhinecliff, qui, comme je l'ai constaté en le redécouvrant quelques années plus tard, était un exemple coûteux mais austère du style gothique de la rivière Hudson; et dès le début, j'ai eu la vague impression qu'il existait une étrange ressemblance entre l'aspect granitique de tante Elizabeth et sa sinistre maison, entre ses coiffes ornementées et les tourelles de Rhinecliff. (28)

L'utilisation par Wharton du nom "Rhinecliff" pour désigner la maison semble avoir donné lieu à la croyance que le hameau de Rhinecliff aurait été nommé d'après la maison de Jones. En réalité, le domaine des Jones était connu sous le nom de Wyndcliffe dès 1859, et rien ne prouve que la maison ait jamais été officiellement appelée "Rhinecliff" et n'ait donc quoi que ce soit à voir avec le nom de la ville. Il est plus probable que Wharton ait appelé la maison de sa tante "Rhinecliff" de la même manière que la famille Mills appelait sa maison de campagne "Staatsburgh", en utilisant simplement le nom du lieu comme nom informel du domaine.

Mort et déclin

Elizabeth Schermerhorn Jones décéda en 1876 et laissa le domaine à son neveu Edward Jones, Jr. qui continua à s'en occuper jusqu'à ce qu'il ne le vende à M. Andrew Finck en 1886 pour 25 000 dollars. M. Finck rebaptisa le domaine Linden Grove, et celui-ci resta dans la famille Finck, ses membres se le vendant les uns aux autres au fil des ans pour la somme symbolique d'un dollar, jusqu'à ce qu'il ne soit vendu en 1934 à une certaine Anna Rice pour 1 800 dollars.

Ruins of Wyndclyffe, Rhinecliff, NY, USA
Ruines de Wyndcliffe, Rhinecliff, NY, USA Historic American Buildings Survey (Library of Congress) (Public Domain)

On raconte que, sous la propriété de Mme Rice, la maison et le terrain devinrent une colonie nudiste au milieu des années 30. Anna Rice ne conserva la maison que deux ans avant de la vendre, peut-être en raison des frais d'entretien ou de l'impopularité de la colonie nudiste, à une famille nommée Lesavoy pour 100 dollars (les Lesavoy ont également été cités comme propriétaires d'une colonie nudiste sur le terrain). Après cela, la propriété devient moins claire, tout comme les raisons de la vente et le prix d'achat. Elle a été revendue en 1961 pour 12 500 dollars, puis en 1971 pour 85 000 dollars.

Supprimer la pub
Publicité

À cette époque, les 80 acres autrefois majestueux au bord de la rivière Hudson avaient été subdivisés et vendus, de sorte que la maison se trouvait désormais sur un maigre terrain de 2,5 acres (1 ha). Aucun des propriétaires, après la famille Finck, ne semble avoir réellement vécu dans la maison ou s'en être beaucoup occupé, et elle s'est oeu à peu délabrée.

Conclusion

Bien que la maison soit inscrite au registre national des lieux historiques, aucun effort de préservation n'a été fait pour la restaurer, et même si elle a été rachetée en 2003, prétendument dans le but de la restaurer, rien n'a été fait pour empêcher le temps de détruire l'ancien joyau des domaines de la vallée du Hudson.

De nombreuses demeures autrefois somptueuses de l'Âge d'or ont été préservées et sont encore florissantes aujourd'hui. Un exemple célèbre est celui du château d'Oheka, construit entre 1914 et 1919 par le financier Otto Hermann Khan à Huntington, dans l'État de New York, aujourd'hui transformé en hôtel, et un autre, déjà mentionné, est le domaine Mills, construit en 1895, qui est aujourd'hui un site historique et un parc d'État. Wyndcliffe, malheureusement, n'a pas assez bien résisté au temps pour suivre ces exemples.

Aujourd'hui, la maison est une ruine branlante, recouverte de panneaux "entrée interdite" et régulièrement surveillée par la police locale qui chasse les chasseurs de fantômes, les collectionneurs de reliques et les occasionnels amateurs d'histoire. Toujours aussi belle malgré son triste état, le sort de Wyndcliffe semble scellé, car elle a dépassé le stade de la restauration. Malgré tout, à son époque, elle faisait l'envie des riches de l'Âge d'or, une maison visitée par des personnalités politiques, financières et littéraires, et ses briques patinées et ses fenêtres vides ont encore bien des choses à dire au visiteur attentif.

Supprimer la pub
Publicité

Supprimer la pub
Publicité

Bibliographie

World History Encyclopedia est un associé d'Amazon et perçoit une commission sur les achats de livres sélectionnés.

Traducteur

Babeth Étiève-Cartwright
Babeth, responsable de Traduction pour WHE, est diplômée en anglais et en français langue étrangère. Parlant couramment le français, l'anglais et l'italien, elle a enseigné l'anglais au British Council à Milan, en Italie.

Auteur

Joshua J. Mark
Joshua J. Mark est cofondateur et Directeur de Contenu de la World History Encyclopedia. Il était auparavant professeur au Marist College (NY) où il a enseigné l'histoire, la philosophie, la littérature et l'écriture. Il a beaucoup voyagé et a vécu en Grèce et en Allemagne.

Citer cette ressource

Style APA

Mark, J. J. (2026, février 22). Domaine de Wyndcliffe. (B. Étiève-Cartwright, Traducteur). World History Encyclopedia. https://www.worldhistory.org/trans/fr/2-1770/domaine-de-wyndcliffe/

Style Chicago

Mark, Joshua J.. "Domaine de Wyndcliffe." Traduit par Babeth Étiève-Cartwright. World History Encyclopedia, février 22, 2026. https://www.worldhistory.org/trans/fr/2-1770/domaine-de-wyndcliffe/.

Style MLA

Mark, Joshua J.. "Domaine de Wyndcliffe." Traduit par Babeth Étiève-Cartwright. World History Encyclopedia, 22 févr. 2026, https://www.worldhistory.org/trans/fr/2-1770/domaine-de-wyndcliffe/.

Soutenez-nous Supprimer la pub