Les technologies de l'information et de la communication (TIC) sont en train de révolutionner la manière dont le public interagit avec le patrimoine culturel, le comprend et en apprécie l'importance à travers le monde. Elles contribuent en outre à l'essor du tourisme durable à une époque marquée par une mondialisation sans précédent. Dans cette interview, James Blake Wiener, de World History Encyclopedia, s'entretient avec le professeur Lorenzo Cantoni – titulaire de la chaire UNESCO en TIC à l'Università della Svizzera italiana, dont l'objectif est de développer et de promouvoir le tourisme durable au sein des sites du patrimoine mondial – sur la manière dont les TIC transforment notre perception du passé et notre façon de voyager à travers le monde.
JBW : Professeur Cantoni, je vous souhaite la bienvenue à World History Encyclopedia (WHE). Pourriez-vous nous en dire plus sur la chaire UNESCO en TIC à l'USI – Università della Svizzera italiana, à Lugano, en Suisse? Quand a-t-elle été créée et quels sont ses objectifs généraux? Comment avez-vous participé à la création de cette chaire?
LC : Je suis vraiment ravi que nous puissions avoir cette conversation!
La Chaire UNESCO en TIC pour le développement et la promotion du tourisme durable dans les sites du patrimoine mondial a été créée à l'USI en 2013. Mais le processus a commencé plus tôt, avec la préparation du dossier de candidature, son évaluation et son approbation par l'UNESCO, jusqu'à la signature de l'accord entre l'UNESCO et l'université USI. Je participe à ce projet depuis ses tout débuts, aux côtés de plusieurs jeunes collègues et avec le soutien de la Commission suisse pour l'UNESCO. Nous avons estimé que la vaste expérience que nous avons acquise au fil des années dans le domaine de la recherche et du développement dans trois domaines connexes – le tourisme numérique, l'apprentissage en ligne et les TIC au service du développement durable (ICT4D) – pourrait présenter un intérêt pour les sites inscrits au patrimoine mondial de l'UNESCO. D'où la chaire que nous avons proposée, dont les objectifs sont de mener des activités approfondies de recherche et de développement dans ce domaine, ainsi que d'assurer des formations et de favoriser le partage des connaissances entre les parties prenantes concernées.
JBW : Quels sont les programmes et initiatives spécifiques dont la chaire en TIC a actuellement la charge? Pourriez-vous également donner à notre public quelques détails supplémentaires sur l'université d'été 2018 de la chaire UNESCO en TIC, qui se tiendra à l'université de Turku, en Finlande?
LC : À la Chaire UNESCO de l'USI, nous menons des activités de recherche et de développement, auxquelles participent des étudiants en master et en doctorat de l'USI, ainsi que plusieurs chercheurs invités venus du monde entier.
Plusieurs activités pédagogiques et de formation sont également organisées: des cours réguliers dans le cadre du master en tourisme international de l'USI et une université d'été organisée chaque année dans un lieu différent. En 2018, nous nous sommes associés à l'université de Turku, en Finlande, pour organiser une université d'été itinérante très innovante: nous visiterons cinq sites du patrimoine mondial et deux réserves de biosphère de l'UNESCO dans le sud de la Finlande, où nous élaborerons, en collaboration avec les acteurs locaux, des solutions techniques conformes à notre mission: mettre en œuvre les TIC afin de soutenir et de promouvoir le tourisme durable sur les sites du patrimoine mondial.
Outre les formations en présentiel, nous tirons parti des technologies de l'information et de la communication pour proposer des formations en ligne. Nous avons notamment lancé le tout premier MOOC (cours en ligne ouvert et massif) intitulé "eTourism: Communication Perspectives (eTourism : Perspectives de communication)" (qui a réuni plus de 8 000 apprenants) et, récemment, dans le cadre des activités du réseau UNESCO-UNITWIN "Culture, tourisme et développement", dirigé par l'université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, le MOOC Gestion touristique des sites du patrimoine mondial de l'UNESCO . Ce MOOC restera accessible jusqu'à la fin de l'année 2018 et a déjà attiré environ 5 000 apprenants issus de 159 pays.
JBW : Professeur Cantoni, qu'est-ce que le "tourisme durable" (sustainable tourism) et comment peut-il sensibiliser davantage le public au patrimoine culturel et l'aider à mieux le comprendre?
LC : Le terme anglais "sustainable" suggère que quelque chose doit rester disponible non seulement pour notre génération, mais aussi pour les suivantes – c'est précisément le sens de son équivalent français: "durable", ce qui dure.
Lorsque l'on aborde les thèmes du tourisme et du patrimoine, on peut distinguer trois dimensions de la durabilité: environnementale, économique et socioculturelle.
La durabilité environnementale et écologique signifie que les touristes ne doivent pas porter atteinte aux ressources naturelles. Ils doivent éviter tout comportement susceptible d'entraîner une pollution excessive ou de causer des dommages irréversibles à la biodiversité. Dans certaines zones sensibles, afin de ne pas dépasser la capacité d'accueil d'un lieu, des quotas pourraient être mis en place.
La durabilité économique signifie que les acteurs du tourisme, et plus généralement les populations locales, doivent pouvoir tirer un bénéfice raisonnable des activités liées au tourisme. D'une manière générale, on sait que la plupart des entreprises du secteur du tourisme et de l'hôtellerie sont des micro-entreprises, des petites et moyennes entreprises, souvent des petites entreprises familiales. Elles font preuve d'une grande résilience et ont à cœur de préserver ce lieu et d'en assurer la bonne gestion, y compris pour les générations futures. Les entreprises qui ne visent que la réalisation d'énormes bénéfices risquent d'être moins durables et pourraient lancer ou mettre fin à leurs activités en fonction uniquement des fluctuations à court terme, ou se montrer moins disposées à partager leurs bénéfices avec leurs salariés et la communauté dans son ensemble. Par exemple, une entreprise peut construire et exploiter un hôtel, puis laisser le bâtiment inoccupé dès que l'activité cesse d'être rentable, ou qu'elle l'est moins qu'ailleurs.
La durabilité socioculturelle tient au fait que le tourisme repose, par nature, sur l'accueil de personnes extérieures à une communauté, qu'elles soient originaires du même pays (tourisme interne) ou d'autres pays (tourisme international). Il est très important que les visiteurs ne nuisent pas à la qualité de vie des habitants, ni à leurs modes de vie et à leurs traditions particulières. Nous avons notamment étudié le cas de Lalibela, un site classé au patrimoine mondial situé en Éthiopie. Il se compose de onze églises rupestres monolithiques médiévales datant du XIIIe siècle, qui sont encore aujourd'hui activement utilisées comme lieux de culte par les chrétiens coptes. Les touristes ne peuvent pas, et ne doivent pas, perturber ou bouleverser la vie des moines et des communautés locales qui vivent sur place et s'occupent de ces lieux. En réalité, ce que nous recherchons dans le tourisme culturel – et dans le tourisme en général –, ce sont des expériences authentiques: si le tourisme détruit ou modifie profondément la vie d'une destination, il n'en reste alors qu'une sorte de "copie factice", ce que l'on appelle généralement la "disneyfication".
On retrouve des situations similaires dans des lieux touchés par ce qu'on appelle le "surtourisme". Dans ces destinations, les touristes n'apportent plus les avantages économiques et sociaux habituels ; au contraire, ils mettent en péril la qualité de vie même des habitants.
JBW : Selon vous, quels sont les points de convergence entre les médias, la technologie, le tourisme et le patrimoine culturel? Selon vous, quelles technologies joueront un rôle prépondérant dans la préservation du patrimoine culturel et la promotion du tourisme durable à l'avenir?
LC : Au sein de la Chaire de l'UNESCO à Lugano, nous avons proposé le cadre "ABCDE", qui fait référence à cinq domaines clés: Accès, Bonification, Connexion, Désintermédiation et Éducation (en anglais: Access, Better, Connect, Dis-intermediate, and Educate).
- Accès: Les TIC offrent des possibilités infinies pour diffuser des informations de qualité sur les sites du patrimoine, par le biais de sites web, de vidéos, des réseaux sociaux, d'applications mobiles et autres supports similaires. Il ne fait aucun doute que WHE est un acteur majeur dans ce domaine, fournissant des informations très complètes sur de nombreux lieux et leur importance historique.
- Bonification: une fois arrivés à destination, les voyageurs peuvent profiter pleinement de leur séjour grâce à des applications mobiles (ce qu'on appelle les "services fondés sur la localisation"), à la réalité augmentée, aux applications de gamification, etc. Par exemple, en ce qui concerne les sites archéologiques, la réalité augmentée peut aider le visiteur à mieux comprendre à quoi pouvait ressembler ce lieu autrefois. Mais cette technologie peut également servir à reconnaître des arbres et des animaux, ou à mieux interpréter les tableaux exposés dans un musée, pour ne citer que quelques autres applications.
- Connexion: les TIC peuvent contribuer à mettre en relation les trois principaux acteurs de cette dynamique : les habitants, les visiteurs et le patrimoine lui-même. Par exemple, nous avons aidé RETOSA, l'Organisation régionale du tourisme d'Afrique australe, à développer un jeu numérique accessible à la fois hors ligne et en ligne afin d'aider les jeunes générations à mieux connaître les sites du patrimoine mondial des 15 pays de la Communauté de développement de l'Afrique australe (SADC) et à réfléchir à la manière dont le tourisme durable pourrait constituer un élément majeur du développement local. Aujourd'hui, cet outil est devenu une application accessible à tous. En effet, pour la toute première fois, les Nations Unies ont proclamé 2017 "Année internationale du tourisme durable au service du développement". Nous devrions considérer les TIC non seulement comme des outils permettant de faire entendre notre voix, de nous exprimer haut et fort, mais aussi – je dirais même : avant tout – comme des outils permettant d'écouter ce que les voyageurs racontent de leur expérience sur une destination. Les TIC nous permettent d'avoir une vision bien plus approfondie des expériences, des attentes et de la satisfaction (ou de l'insatisfaction) des voyageurs. Nous sommes alors mieux placés pour améliorer ou repenser les offres touristiques.
- Désintermédiation: comme je l'ai mentionné plus haut, pour être durable, le tourisme doit générer des bénéfices raisonnables pour les communautés locales. Dans certaines régions du Sud global, il existe un risque que les visiteurs internationaux versent la majeure partie de leur budget voyage à des voyagistes situés en dehors du pays de destination. Grâce aux TIC, certaines relations entre les voyageurs potentiels et les acteurs de la destination peuvent être "désintermédiées", de sorte que la destination elle-même bénéficie de la majeure partie des dépenses effectuées. Par exemple, nous avons collaboré avec des acteurs locaux de l'île de Mozambique – classée au patrimoine mondial – afin de développer leur présence en ligne: un site web très simple répertoriant les chambres d'hôtes locales et leurs numéros de téléphone. Au bout de quelques années, plus de 60 % des réservations dans ces chambres d'hôtes sont effectuées directement, et non par l'intermédiaire de voyagistes ou d'agences de voyage externes.
- Éducation: les TIC peuvent également être mises à profit pour aider les acteurs du tourisme à se former et à améliorer leurs compétences, en particulier dans un contexte en constante évolution. En effet, compte tenu de la nature même des secteurs de l'hôtellerie et du tourisme, de nombreux professionnels n'ont pas les moyens de suivre des formations régulières, d'où la nécessité de proposer des offres de formation plus flexibles. C'est là que les cours en ligne gratuits, comme les MOOC que j'ai déjà mentionnés plus haut, peuvent faire la différence.
JBW : Pourriez-vous nous donner plus d'informations sur la campagne #faces4heritage? Comment et quand cette initiative a-t-elle vu le jour, et quels sont ses objectifs? Si je ne me trompe pas, je crois que la campagne #faces4heritage existe depuis plusieurs années.
LC : D'accord, je suis ravi de vous en dire un peu plus sur cette initiative. En 2015, l'UNESCO a lancé la campagne mondiale #Unite4Heritage, visant à sensibiliser le public à la destruction du patrimoine perpétrée par des extrémistes violents, notamment en Syrie et en Irak, mais aussi en Libye, au Mali et ailleurs. Au sein de notre chaire, nous avons souhaité soutenir cette campagne et avons développé #faces4heritage, un outil en ligne qui vous permet d'associer la moitié de votre visage à celle d'une statue détruite. L'image ainsi créée peut ensuite servir de photo de profil sur les réseaux sociaux, afin d'inviter vos amis et abonnés à réfléchir à cette question cruciale. #faces4heritage a été et reste très actif sur Twitter, figurant parmi les hashtags les plus utilisés en association avec #Unite4Heritage.
JBW : Professeur Cantoni, comment le citoyen lambda peut-il s'impliquer davantage dans les processus de préservation et de mise en valeur du patrimoine culturel? Avez-vous des recommandations précises ou des suggestions personnelles?
LC : Juste quelques recommandations et une réflexion supplémentaire. Tout d'abord, je vous recommande vivement de bien vous préparer avant le voyage; WHE et d'autres ressources vous seront sans aucun doute d'une grande aide. De plus, essayez d'avoir des échanges enrichissants avec les habitants et d'acheter ou d'utiliser autant que possible des produits locaux. En général, mieux vaut privilégier la qualité à la quantité: visiter un lieu ne doit pas avoir pour seul but de l'ajouter à notre "liste des endroits visités", mais de comprendre en profondeur sa nature, son histoire et sa culture.
Les lecteurs de WHE trouveront peut-être utile de s'interroger sur l'origine même du mot "culture", qui provient du latin ancien. Sa racine est le verbe "colo", qui signifie "s'occuper de", "prendre soin de". Il comportait trois domaines d'application principaux.
La première consiste à prendre soin de notre environnement naturel: "l'agriculture" (c'est-à-dire la culture des champs). Lorsque l'on visite un endroit, il convient d'observer la manière dont les habitants interagissent avec leur environnement, notamment en ce qui concerne les produits locaux et la cuisine régionale.
Le deuxième consiste à nous cultiver en tant qu'êtres humains: ce que l'on appelle généralement la "culture". Réfléchissons à la manière dont nous habitons les lieux, depuis l'architecture et l'urbanisme jusqu'à notre façon de nous habiller et de nous comporter, en passant par les systèmes éducatifs, l'ensemble des arts visuels et du spectacle, les systèmes sociopolitiques, etc. Au fait, pour en revenir au latin, le mot "habitus", dérivé du verbe "habeo" (avoir), est étroitement lié aux lieux de vie ("habitare": habiter), à la mode et aux costumes ("habitus": vêtement), ainsi qu'aux modes de vie ("habitus": habitude).
Le troisième domaine concerne la manière dont nous cultivons notre relation avec Dieu: le "culte", la religion.
Un voyageur responsable et soucieux du développement durable doit prendre en compte tous ces aspects. Un voyageur averti, dirais-je.
JBW : Professeur Cantoni, je vous remercie infiniment pour le temps que vous m'avez consacré et pour votre attention. Je peux m'exprimer au nom de tous mes collègues de WHE et vous assurer que nous nous réjouissons à l'idée de consolider une relation proactive et dynamique avec vous ainsi qu'avec toutes les personnes associées à la Chaire UNESCO sur les TIC de l'Università della Svizzera italiana.
LC : Je me réjouis également à l'idée d'une collaboration fructueuse avec WHE et sa communauté!
World History Encyclopedia a le plaisir d'annoncer que la publication de cet entretien coïncide avec la mise en place d'un nouveau partenariat avec la Chaire UNESCO en TIC de l'Università della Svizzera italiana, visant à développer et à promouvoir le tourisme durable dans les sites du patrimoine mondial.
Le Dr Lorenzo Cantoni est diplômé en philosophie et il est titulaire d'un doctorat en sciences de l'éducation et en linguistique. Il est professeur titulaire à l'USI - Università della Svizzera italiana (Lugano, Suisse), à la Faculté des sciences de la communication, où il occupe le poste de directeur de l'Institut des technologies de la communication. Lorenzo Cantoni est directeur scientifique des laboratoires webatelier.net, NewMinE Lab (New Media in Education Lab) et eLab (eLearning Lab). Ses recherches portent sur les points de convergence entre la communication, l'éducation et les nouveaux médias, allant de la communication médiée par ordinateur à l'utilisabilité, de l'apprentissage en ligne au tourisme numérique et à la mode numérique, en passant par les TIC au service du développement (ICT4D) et l'administration en ligne. Il est titulaire de la chaire UNESCO consacrée aux TIC pour le développement et la promotion du tourisme durable dans les sites du patrimoine mondial, créée à l'USI en 2013. Le Dr Lorenzo Cantoni a été doyen de la faculté (2010-2014) et président de l'IFITT (Fédération internationale pour les technologies de l'information dans le secteur des voyages et du tourisme) (2014 - janvier 2018). À l'USI, il est directeur du master en Digital fashion communication (master en communication numérique dans le domaine de la mode), dispensé en collaboration avec l'Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, et membre du comité de direction du master en tourisme international. Son compte Twitter personnel: @lorenzocantoni.

