La bataille de la Marne (ou Première bataille de la Marne), qui se déroula du 6 au 10 septembre 1914, fut une contre-attaque majeure et réussie des Alliés contre l'invasion allemande du territoire français en août précédent. Souvent qualifiée de "miracle de la Marne", cette bataille vit les armées française et britannique se rallier pour exploiter une faille dans les lignes allemandes et infliger une défaite stratégique à l'ennemi. Même si cela semblait pratiquement inéluctable à la fin du mois d'août, la France ne céda pas et Paris fut sauvée. L'importance de la bataille de la Marne réside dans le fait que les espoirs allemands d'une victoire rapide et décisive furent anéantis dans les six semaines qui suivirent le début du conflit.
Attaque allemande
Dans le cadre d'un plan d'attaque très ambitieux, connu sous le nom de plan Schlieffen, le haut commandement allemand avait l'intention de traverser la Belgique neutre et d'attaquer l'armée française sur le sol français. Cette manœuvre permettrait de contourner les principales fortifications françaises, de s'emparer de Paris et d'obtenir la capitulation de la France en seulement six semaines. Même les généraux allemands étaient loin d'être convaincus qu'ils disposaient de suffisamment de troupes pour mener à bien ce plan, et ils avaient raison d'être quelque peu sceptiques quant à la facilité avec laquelle tout cela se déroulerait, contrairement à ce que laissait penser le plan sur le papier.
Lorsque les forces allemandes commencèrent leur avancée le 3 août, les deux camps se déclarèrent la guerre. La Première Guerre mondiale venait ainsi de commencer. La Belgique, la Grande-Bretagne et la France d'un côté faisaient face à l'Allemagne et à l'Autriche-Hongrie de l'autre. Malheureusement pour les généraux allemands, la résistance belge et française fut bien plus forte que prévu, et d'importants problèmes logistiques entravèrent l'approvisionnement de l'armée en progression, qui dut alors effectuer un immense arc de cercle à travers le nord de la France. Au même moment, les Français lancèrent leur propre offensive contre la frontière franco-allemande autour de l'Alsace. Cette attaque française, correctement anticipée par l'ennemi, se heurta à une forte résistance allemande et fut finalement repoussée. Une petite force expéditionnaire britannique (BEF) de 70 000 hommes se retrouva également prise entre deux groupes d'armées beaucoup plus importants.
Alors que les deux camps se lançaient à corps perdu pour porter un coup fatal à l'ennemi, un long front se forma, composé de nombreuses armées engagées dans plusieurs zones de combat importantes. Cette bataille des frontières fit rage jusqu'à la mi-août. Les armées allemandes étaient supérieures à l'ennemi en termes d'effectifs et d'artillerie. De plus, les commandants français firent preuve d'une incompréhension totale des dégâts que pouvaient causer des mitrailleuses bien retranchées à l'infanterie et même à la cavalerie. Les armées française et allemande perdirent chacune environ 300 000 hommes en seulement 14 jours de combats. L'armée allemande remporta la bataille des frontières, mais n'obtint pas la victoire éclatante qu'elle espérait. Les troupes françaises et britanniques réussirent à se replier de manière ordonnée face à l'assaut allemand. La ligne défensive alliée fut maintenue entre Nancy et Verdun, ce qui s'avéra crucial.
Les forces allemandes étaient fatiguées, affamées et à court de munitions et d'autres ravitaillements essentiels. Pire encore, l'objectif du plan Schlieffen, qui était d'éviter de combattre simultanément la France à l'ouest et son alliée la Russie à l'est, échoua lorsque la Russie se mobilisa relativement rapidement, atteignant le territoire allemand en seulement 15 jours. Le haut commandement allemand décida alors qu'il serait plus prudent de retirer certaines troupes de France et de les envoyer à l'est, mais cela affaiblit sérieusement l'aile droite de l'Allemagne sur le front occidental. Les Alliés avaient désormais une occasion unique de porter un coup décisif aux envahisseurs. Le lieu choisi serait la vallée de la Marne.
La riposte
Joseph Joffre (1852-1931), maréchal de France, était déterminé, malgré la précarité de sa position, à regrouper les forces à sa disposition, y compris ses réserves et les troupes de l'offensive ratée en Alsace, et à lancer une attaque contre les envahisseurs allemands. La première armée allemande était commandée par le général Alexander von Kluck (1846-1934). La sixième armée française adverse était dirigée par le général Joseph Gallieni (1849-1916). La première armée de Kluck réussit à avancer jusqu'à 48 kilomètres de Paris. La garnison de Paris fut renforcée au cas où le pire se produirait. Les armées françaises se replièrent également plus à l'est, mais l'avance allemande s'essoufflait dans cette région. Joffre ordonna à ses généraux de se replier vers une zone située au sud de la Somme, où une ligne défensive plus solide pourrait être formée.
Kluck, séduit par la relative facilité de son avancée jusqu'à présent, commit alors une erreur fatale. Au lieu de suivre le plan Schlieffen et de balayer l'ouest en direction de Paris, il poursuivit l'armée française vers le sud-est, convaincu qu'il pourrait écraser l'ennemi en un seul coup. Cette décision fut prise sans consulter le commandant en chef du front, le général Helmuth von Moltke (1848-1916), bien que Moltke l'ait approuvée par la suite, car elle était conforme à l'objectif global de l'avance, qui était de détruire complètement les forces ennemies. Avec peut-être seulement un jour de retard sur les Français qui battaient retraite, l'armée de Kluck traversa la Marne le 4 septembre. Le virage vers le sud-est fut remarqué par les avions français envoyés pour suivre les mouvements de l'ennemi, ce qui constitua la première utilisation efficace de la reconnaissance aérienne dans la guerre moderne. Joffre comprit que la dernière manœuvre des Allemands avait exposé le flanc droit de Kluck, la partie la plus large de la courbe, alors que les forces allemandes s'enfonçaient plus profondément dans le centre de la France.
Le Maréchal Joffre chargea alors le général Michel-Joseph Maunoury (1847-1923), fort d'une grande expérience, de mobiliser une force depuis Paris le 5 septembre afin d'attaquer le flanc droit de l'ennemi. Kluck, réalisant son erreur, tenta précipitamment de renforcer son aile droite, qui était déjà sous attaque. Moltke, voyant également le danger, ordonna à la première armée de Kluck ainsi qu'à la deuxième armée dirigée par le général Karl von Bülow (1846-1921) de se tourner vers l'ouest afin de faire face à l'attaque française et d'offrir une certaine protection aux autres armées allemandes situées plus à l'est derrière elles. Il s'agissait en fait de reconnaître que le plan Schlieffen, et l'adaptation qu'en avait faite Kluck, avaient mal tourné. Kluck réussit à repousser Maunoury entre le 7 et le 9 septembre. Maunoury réussit toutefois à stopper l'avance et, ce qui fut déterminant pour l'issue de la bataille, il élargit le front, ce qui permit à d'autres armées françaises et à la BEF d'entrer en action.
Alors que les lignes de communication allemandes étaient coupées, la contre-offensive de Maunoury frappa les réserves arrière de la première armée allemande le long de l'Ourcq (un affluent de la Marne). Kluck fut donc obligé de rappeler ses troupes avancées pour faire face à l'attaque dans son arrière. Cela eut pour conséquence non seulement de ralentir l'avance de la première armée, mais aussi de créer un dangereux espace de 48 kilomètres (30 miles) entre la première et la deuxième armée allemandes. La cinquième armée française et la BEF s'engouffrèrent dans cet espace et attaquèrent les deux armées allemandes, Kluck à gauche et Bülow à droite. La neuvième armée française attaqua le point où les deux armées allemandes étaient le plus proches l'une de l'autre.
Pendant ce temps, les combats se poursuivaient plus à l'est. De Verdun à la Haute-Marne, les troisième et quatrième armées françaises affrontèrent les quatrième et cinquième armées allemandes. Encore plus à l'est, les première et deuxième armées françaises repoussèrent avec succès les attaques féroces et répétées des sixième et septième armées allemandes et conservèrent ainsi les différentes villes fortifiées disséminées le long de la Moselle: Épinal, Charmes, Nancy et Toul.
Le front principal restait entre Verdun et Compiègne, une ligne de bataille longue d'environ 160 kilomètres. C'est là que les combats furent les plus violents, atteignant leur paroxysme entre le 6 et le 8 septembre. La sixième armée française, en particulier, subit une pression énorme, mais réussit à tenir grâce à l'arrivée continue de renforts, même si cela nécessita quelques improvisations radicales. Dans l'une des grandes histoires de la guerre, 600 taxis parisiens (les taxis de la Marne) furent réquisitionnés pour transporter les troupes de la garnison de la capitale vers le front. 3 000 hommes supplémentaires affluèrent vers le front. Le maréchal Foch, célèbre pour son flegme, prépara son signal désormais légendaire: "Pressé fortement sur ma droite, mon centre cède, impossible de me mouvoir, situation excellente, j'attaque." (Académie française).
Retraite allemande
Moltke souffrait toujours d'une très mauvaise communication avec ses commandants de première ligne, et les rumeurs persistantes selon lesquelles une armée russe était sur le point de débarquer en Belgique le convainquirent qu'un retrait était peut-être la meilleure solution. Une retraite permettrait aux armées allemandes de maintenir un front occidental continu et de se diriger vers le nord si la Russie créait réellement un troisième front. Afin de mieux comprendre ce qui se passait réellement, Moltke envoya un officier d'état-major, le colonel Richard Hentsch (1869-1918), enquêter en personne et, si nécessaire, ordonner lui-même le retrait. Hentsch découvrit que de grandes brèches avaient été ouvertes dans les lignes allemandes, en particulier sur les flancs des armées. La logistique continuait également à poser problème. Bülow reçut l'ordre de retirer la deuxième armée le 9 septembre. Hentsch fut ensuite vivement critiqué pour sa décision, mais les affirmations selon lesquelles l'Allemagne aurait pu gagner la bataille de la Marne ne sont pas fondées sur des faits militaires. Quoi qu'il en soit, Kluck ordonna également le retrait de son armée le même jour, car une BEF renforcée avait traversé la Marne à l'aide de ponts flottants et constituait désormais une menace directe pour son flanc gauche.
Les armées allemandes menèrent une retraite combattante, se repliant sur quelque 64 kilomètres (40 miles). En conséquence, le front occidental s'établit le long de l'Aisne et de ses affluents, les deux camps s'étant retranchés et ayant créé de vastes systèmes de tranchées. Les espoirs d'une victoire rapide de l'Allemagne sur la France avaient été anéantis. Les Alliés, meurtris et battus, avaient survécu aux premières semaines chaotiques de la guerre. Tant bien que mal, la grande offensive allemande avait été stoppée dans ce qui fut appelé le "miracle de la Marne".
Deux millions d'hommes avaient combattu et un quart d'entre eux avaient déjà été victimes d'une guerre qui n'avait débuté que six semaines plus tôt. Ces chiffres stupéfièrent les populations civiles des deux camps. Les commandants étaient tout aussi préoccupés, même s'ils ne s'adaptèrent que très lentement à cette nouvelle réalité militaire. Un changement important se produisit après la bataille de la Marne. Alors que cinq armées françaises, plus la BEF, avaient affronté sept armées allemandes sur un vaste territoire, les deux camps réalisèrent qu'un nombre aussi important de soldats nécessitait un tout nouveau niveau de commandement entre les chefs d'état-major et un seul commandant d'armée. C'est ainsi que des groupes d'armées furent formés par la suite.
Conséquences
Après cette défaite stratégique, Moltke fut démis de ses fonctions de chef d'état-major général. Joffre, en revanche, fut acclamé en tant que héros national pour avoir sauvé la France. L'épisode des taxis devint légendaire et fut le premier signe que ce nouveau type de guerre exigerait que tout le monde – soldats, civils, hommes et femmes – se serre les coudes pour remporter la victoire. À l'hiver 1914, après une série de manœuvres de contournement infructueuses (connues sous le nom de "course à la mer") menées par les deux camps, le front occidental s'étendait d'Ypres, près de la côte belge, à la frontière suisse au sud. S'ensuivit une longue période d'enlisement marquée par une guerre de tranchées brutale, aucun des deux camps ne parvenant à prendre l'avantage sur l'autre au cours des quatre années suivantes. C'était exactement la situation que les généraux allemands redoutaient lorsque la Russie était entrée en guerre. Ainsi, malgré tous leurs plans, ils se retrouvèrent à combattre sur deux fronts gigantesques, une situation qui leur coûta finalement la guerre, même si la Russie se retira de la Première Guerre mondiale après la révolution bolchevique de 1917.
La vallée de la Marne allait à nouveau trembler sous le tonnerre de l'artillerie durant l'été 1918, lors de la deuxième bataille de la Marne. Les troupes françaises, britanniques, américaines et italiennes s'unirent pour vaincre et repousser quatre armées allemandes, une retraite qui se poursuivit jusqu'à l'armistice de 1918 avec l'Allemagne, qui mit finalement fin à la guerre le 11 novembre.