Bataille des Frontières

Deux semaines chaotiques en début de Première Guerre mondiale
Mark Cartwright
de , traduit par Babeth Étiève-Cartwright
publié le
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La bataille des frontières de la Première Guerre mondiale (1914-1918), qui se déroula entre le 14 et le 25 août, donna lieu à une série d'affrontements entre les armées allemande, française, belge et britannique, les deux camps tentant de franchir les frontières et d'établir le front de combat en territoire ennemi. L'Allemagne espérait avancer à travers la Belgique et livrer les principales batailles du front occidental en France, tandis que les Français voulaient attaquer la frontière franco-allemande autour de l'Alsace et pousser la guerre en Allemagne. Grâce à leur supériorité numérique et à leur artillerie, les armées allemandes atteignirent leur objectif, mais au prix de lourdes pertes, et par la suite, les combats les plus intenses de la guerre se déroulèren sur le sol français.

German Advance, Battle of the Frontiers
Avancée allemande, Bataille des frontières Imperial War Museums (CC BY-NC-SA)

Le plan Schlieffen

L'armée allemande avait étudié la meilleure façon de vaincre la France au cours des premières semaines de la Première Guerre mondiale, lorsque, comme prévu, la France, la Grande-Bretagne et la Russie s'unirent contre l'Allemagne et l'Autriche-Hongrie. Le plan Schlieffen avait été préparé dès 1905 et avait pour objectif de mettre rapidement la France hors de combat afin que l'Allemagne puisse ensuite se tourner vers la Russie à l'est et ne pas avoir à combattre sur deux grands fronts en même temps. Le plan exigeait que les forces allemandes traversent rapidement les Pays-Bas neutres, en évitant les principales fortifications françaises à la frontière franco-allemande. Le plan consistait à attaquer les lignes françaises par l'arrière, à s'emparer de Paris et à obtenir la capitulation en six semaines, le temps que les généraux allemands estimaient nécessaire à la Russie pour mobiliser pleinement ses armées.

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LORSQUE LES COMBATS ATTEIGNIRENT LE SOL FRANÇAIS, SEPT ARMÉES ALLEMANDES AFFRONTÈRENT UNE ARMÉE BRITANNIQUE ET CINQ ARMÉES FRANÇAISES.

Le plan Schlieffen était très ambitieux, et même les généraux allemands reconnaissaient qu'ils n'avaient probablement pas assez de troupes pour le mener à bien. Le plan fut en outre affaibli par la décision de ne traverser que la Belgique (entre Anvers et Liège), ce qui réduisait la route vers la France et risquait de causer des blocages logistiques. C'est d'ailleurs ce qui se produisit.

La Grande-Bretagne avait espéré rester neutre dans une guerre continentale, mais elle était tenue de défendre la neutralité de la Belgique en vertu d'un traité que les deux États avaient précédemment signé. De toute façon, la Grande-Bretagne ne pouvait rester les bras croisés et voir la France écrasée et une nouvelle Europe totalement dominée par l'Allemagne, son plus grand rival économique et militaire en Europe. La Grande-Bretagne informa le gouvernement allemand qu'une traversée de la Belgique entraînerait une déclaration de guerre de la Grande-Bretagne à l'Allemagne. Le 3 août, les troupes allemandes traversèrent quand même la Belgique et l'Allemagne déclara officiellement la guerre à la France (et vice versa). Le 4 août, la Grande-Bretagne déclara la guerre à l'Allemagne.

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Belgian Troops, Battle of Haleine.
Troupes belges, bataille de Halen Imperial War Musuems (CC BY-NC-SA)

L'avance allemande

Mobilisées à la fin du mois de juillet, les forces allemandes dirigées par le général Alexander von Kluck (1846-1934) rencontrèrent leur premier obstacle: la résistance inattendue des Belges dans la ceinture des 12 forts de Liège. Le 14 août, les forces allemandes avaient fait venir leurs pièces d'artillerie géantes, les obusiers "Big Bertha" équipés de canons de 30,5 et 42 cm (12 et 16,5 pouces) qui pilonnèrent les forteresses jusqu'à ce qu'elles ne se rendent. Les Allemands poursuivirent alors leur avancée à travers la Belgique, prirent Bruxelles le 20 août et marchèrent pour affronter directement l'armée française. Afin de protéger leurs arrières, les troupes allemandes furent encouragées à mettre en œuvre la politique de Schrecklichkeit ("terreur"), qui consistait à terroriser et à soumettre la population locale en détruisant des biens et en procédant à des exécutions. Parmi les horreurs, la culture belge souffrit également: les manuscrits médiévaux de la bibliothèque de Louvain partirent en fumée, un dépôt inestimable de l'histoire humaine perdu à jamais. Élément crucial pour l'avance, certaines troupes allemandes durent être détournées pour affronter les troupes belges autour d'Anvers, Namur et Maubeuge. Le calendrier du plan allemand était encore plus ou moins intact, mais le nombre d'hommes allemands perdus ou détournés en Belgique allait être regretté une semaine plus tard environ.

Lorsque les combats atteignirent le sol français, pas moins de sept armées allemandes faisaient encore face à cinq armées françaises et une armée britannique, la British Expeditionary Force (BEF). La force britannique était composée d'environ 70 000 hommes, ce qui était peu dans le contexte général, mais tous ces hommes étaient des soldats professionnels, contrairement aux conscrits des autres armées. Ce qui se développa ensuite, lorsque tous ces soldats s'affrontèrent, fut une série complexe de fronts composés de quatre zones de combat principales, qui s'étendaient de Mons en Belgique au nord jusqu'à la frontière franco-suisse au sud.

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L'avance française

L'armée française marchait vers le nord, conformément au plan prémédité par ses généraux pour gagner rapidement la guerre, une idée connue sous le nom de plan XVII. L'objectif français était de s'emparer de la région d'Alsace-Lorraine, que l'Allemagne contrôlait depuis sa victoire dans la guerre franco-prussienne de 1870-1871. Au cas où les forces allemandes entreraient en Belgique, le plan XVII stipulait que deux armées françaises devaient y être dirigées. C'est exactement ce qui se produisit. Il y eut donc une "bataille pour les frontières": l'Allemagne au nord, traversant la Belgique, tentant de créer un gigantesque encerclement lorsqu'elle retraversa finalement la frontière franco-allemande, et la France plus au sud, autour de l'Alsace, chaque camp espérant vaincre l'ennemi en un seul coup. Malheureusement pour les deux camps, les Français avaient largement sous-estimé le nombre de troupes que l'Allemagne enverrait à travers la Belgique, et les Allemands avaient sous-estimé la difficulté de mettre leur plan à exécution face à la résistance acharnée d'un ennemi déterminé.

Map of the Schlieffen Plan v. the 1914 Reality
Carte du plan Schlieffen par rapport à la réalité de 1914 Simeon Netchev (CC BY-NC-ND)

Lors de la bataille de Lorraine, deux armées françaises entrèrent en territoire allemand le 14 août. La Première Armée, dirigée par le général Augustin Dubail (1851-1934), fut contrainte de battre en retraite après avoir affronté une force allemande numériquement supérieure composée de deux armées, la Sixième, dirigée par le prince héritier Rupprecht de Bavière (1869-1955), un commandant courageux mais peut-être trop pessimiste, et la Septième, dirigée par l'expérimenté Josias von Heeringen (1850-1926). Dubail se replia de l'autre côté de la Meurthe et ses troupes se retranchèrent. La deuxième armée française, dirigée par le général Édouard de Castelnau (1851-1944), perdit la bataille de Morhange face à la sixième armée de Rupprecht le 20 août. Les Français perdirent 20 000 hommes et 150 pièces d'artillerie dans cette bataille. Les Allemands avancèrent ensuite à travers les Vosges, mais de Castelnau réussit à défendre un nouveau front au Grand Couronné, qui suivait la Moselle, et ainsi, au moins la ville de Nancy resta aux mains des Français. Le plan XVII avait échoué.

Les victoires allemandes furent coûteuses en termes de temps, de matériel et de pertes humaines.

Pendant ce temps, le 21 août, les troisième et quatrième armées françaises avancèrent vers le nord, dans l'espoir d'attaquer le flanc de l'avance allemande à travers les bois des Ardennes. Lorsque les deux camps se firent face, quatre jours de combats acharnés s'ensuivirent dans le brouillard. Finalement, les quatrième et cinquième armées allemandes, supérieures en nombre, réussirent à percer, et les Français furent contraints de battre en retraite et de tenir une ligne autour du complexe fortifié de Verdun. Ce n'est peut-être qu'à ce moment-là que le haut commandement français prit pleinement conscience de l'ampleur de l'avance allemande et du fait que l'ennemi attaquait avec une formidable puissance de profondeur grâce à l'utilisation de ses réserves.

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François Dolbau, soldat de l'armée française, décrit ce qu'il ressentit face à l'attaque, en particulier face à la formidable artillerie ennemie:

Eh bien, voyez-vous, quand nous sommes arrivés près de Morhange, tout le monde s'attendait à ce que cela se passe sans trop de dommages, mais quand nous sommes arrivés dans les tranchées allemandes, nous pouvions à peine les voir car ils portaient des uniformes spéciaux. Et puis nous ne pouvions rien faire, absolument rien, sauf attendre. Et puis, pendant la nuit, les Allemands nous ont tiré dessus et nous ont bombardés, très lourdement, vous savez, nous avons perdu beaucoup de gens là-bas, c'était horrible. Notre batterie était très bonne. Nous avions un très bon canon, le canon 75, mais nous n'en avions pas assez pour causer du tort aux Allemands, car ils étaient à l'abri dans leurs tranchées, vous comprenez.

(Imperial War Museums)

Pierced Fortress Armour Plating, WWI
Plaque de blindage de forteresse percée, Première Guerre mondiale Imperial War Museums (CC BY-NC-SA)

Plus à l'ouest, la quatrième armée allemande progressait également bien. Commandés par le général Karl von Bülow (1846-1921), les Allemands traversèrent le corridor de Liège, remportèrent la bataille de la Sambre (22-23 août), puis assiégèrent la forteresse de Namur, qui fut prise le 25 août. À gauche de Bülow, la troisième armée allemande s'empara de Dinant le 15 août. Une fois de plus, la supériorité allemande en matière d'artillerie et l'incompréhension du commandant français quant aux dégâts que pouvaient causer des mitrailleuses bien retranchées à l'infanterie qui chargeait furent des facteurs déterminants dans la victoire. Les Français furent également surpris que l'avance principale allemande ne se fasse pas plus à l'est, contrairement à ce qu'ils avaient prévu.

Une résistance acharnée des Alliés

Une fois de plus, grâce à sa supériorité numérique et à son artillerie, la première armée allemande, dirigée par Kluck, remporta la victoire, cette fois contre les Britanniques à Mons en Belgique (23 août) et au Cateau (26 août) à l'extrême gauche du front allié. Un brancardier britannique, William Collins, décrivit ce qu'il ressentit lorsqu'il fut bombardé pour la première fois:

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Dans ce bois, à l'entrée de ce bois, j'ai entendu le premier obus éclater au-dessus de ma tête – c'était un obus à fragmentation – avec une explosion assez haute, de la fumée blanche et les balles qui tombaient en sifflant comme toutes les bouches de l'enfer, comme si 1 000 sifflets avaient été allumés. Les balles étaient bien sûr rondes, mais elles avaient une petite marque qui les faisait siffler lorsqu'elles traversaient l'air. C'était mon premier obus. Elles tombaient comme ça: [sifflements]. C'était le bruit que faisaient les balles lorsqu'elles tombaient.

(Imperial War Museums)

Après avoir réalisé des percées à plusieurs points clés du front, Kluck improvisa alors sur le plan Schlieffen et, au lieu d'encercler Paris, il décida de se diriger vers le sud et de poursuivre l'ennemi en retraite. En poursuivant la cinquième armée française, Kluck exposa son flanc droit à la garnison de Paris, une manœuvre révélée aux Alliés par la reconnaissance aérienne. Pour faire face à cette nouvelle attaque sur son flanc, Kluck laissa alors un espace inhabituellement grand entre la première et la deuxième armée allemandes, espace qui fut rapidement exploité par le BEF et les armées françaises commandées par le général Joseph Joffre (1852-1931). Les flèches audacieuses et courbes du plan Schlieffen initial s'étaient désormais transformées en un chaos d'attaques multidirectionnelles, de contre-attaques, de manœuvres de contournement et d'encerclements.

Belgian Retreat to Antwerp, 1914
Retraite belge à Anvers, 1914 Imperial War Museums (CC BY-NC-SA)

Les victoires allemandes furent coûteuses en temps, en matériel et en pertes humaines, les fusiliers professionnels de la BEF se montrant particulièrement meurtriers dans leurs tirs. Les Français avaient perdu environ 300 000 hommes en seulement 14 jours; les Allemands avaient subi des pertes similaires. L'armée française (et la BEF) n'avait pas capitulé et, ce qui était crucial pour la prolongation de la guerre, une ligne avait été maintenue entre Nancy et Verdun.

Leçons à tirer

Les commandants allemands, bien qu'ayant atteint leur objectif général qui était de faire en sorte que les principales batailles se déroulent sur le sol français, avaient largement sous-estimé la résistance de l'ennemi. Les commandants sur le terrain avaient également été distraits par les opportunités stratégiques qui se présentaient au lieu de se concentrer sur le plan d'attaque global. Cela signifiait que l'aile droite de l'offensive allemande en France était sérieusement affaiblie. Le plan allemand s'avéra, tout comme le plan français, excessivement optimiste, car il "reposait sur un élan napoléonien et peu d'autres éléments... [et] ne tenait pas compte de la puissance de feu défensive" (Winter, 204).

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Les deux camps apprenaient ce qu'était la guerre au XXe siècle. La règle générale de cette guerre particulière s'établit fermement au cours des premières semaines, même si elle ne fut pas respectée par les généraux des deux camps pendant un certain temps. En termes simples, celui qui attaquait devait généralement subir le plus de pertes. Les mitrailleuses ne faisaient qu'une bouchée de l'infanterie. Les vieilles idées ont la vie dure, mais la cavalerie française, par exemple, avait appris à ses dépens au cours de ce mois d'août fou qu'il était complètement insensé de charger l'ennemi en pantalon rouge vif, casque à plumes et médailles étincelantes sur la poitrine.

German MG 08/15 Machine Gun
Mitrailleuse allemande MG 08/15 Imperial War Museums (CC BY-NC-SA)

Une autre leçon rapide et brutale fut que les mouvements importants de troupes nécessitaient un soutien logistique important, et celui-ci n'était pas assuré. Les soldats allemands qui marchaient sur la France en ce mois d'août caniculaire se retrouvèrent rapidement épuisés, affamés et à court de munitions.

Pendant ce temps, l'objectif du plan Schlieffen, qui était d'éviter deux fronts simultanés, s'effondra lorsque la Russie se mobilisa relativement rapidement, atteignant le territoire allemand en seulement 15 jours. Les communications du commandement allemand se détériorèrent gravement. Les forces françaises et britanniques se rassemblèrent pour lancer une contre-offensive majeure lors de la première bataille de la Marne, du 6 au 14 septembre, qui est devenue célèbre sous le nom de "miracle de la Marne". Les Allemands décidèrent de se retirer et le front fut repoussé, pour finalement s'établir le long de l'Aisne.

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Conséquences

À l'hiver 1914, après une série de manœuvres de contournement infructueuses (connues sous le nom de "course à la mer") menées par les deux camps, le front occidental s'étendait d'Ypres, près de la côte belge, à la frontière suisse au sud. Les deux camps furent contraints de construire des systèmes de tranchées afin de mieux protéger leurs troupes des tirs ennemis. S'ensuivit une longue période d'impasse, au cours de laquelle aucun des deux camps ne parvint à prendre l'avantage sur l'autre pendant les quatre années suivantes. C'était exactement la situation que les généraux allemands redoutaient lorsque la Russie entra en guerre. Ainsi, malgré tous leurs plans, ils se retrouvèrent à combattre sur deux fronts gigantesques, une situation qui finit par leur coûter la guerre, même si la Russie se retira de la Première Guerre mondiale après la révolution bolchevique de 1917.

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Traducteur

Babeth Étiève-Cartwright
Babeth, responsable de Traduction, est diplômée en anglais et en français langue étrangère. Parlant couramment le français, l'anglais et l'italien, elle a enseigné l'anglais au British Council à Milan, en Italie.

Auteur

Mark Cartwright
Mark est un auteur, chercheur, historien et éditeur, à plein temps. Il s'intéresse particulièrement à l'art, à l'architecture et à la découverte des idées que partagent toutes les civilisations. Il est titulaire d'un Master en Philosophie politique et est le Directeur de Publication de WHE.

Citer cette ressource

Style APA

Cartwright, M. (2026, février 10). Bataille des Frontières: Deux semaines chaotiques en début de Première Guerre mondiale. (B. Étiève-Cartwright, Traducteur). World History Encyclopedia. https://www.worldhistory.org/trans/fr/2-2890/bataille-des-frontieres/

Style Chicago

Cartwright, Mark. "Bataille des Frontières: Deux semaines chaotiques en début de Première Guerre mondiale." Traduit par Babeth Étiève-Cartwright. World History Encyclopedia, février 10, 2026. https://www.worldhistory.org/trans/fr/2-2890/bataille-des-frontieres/.

Style MLA

Cartwright, Mark. "Bataille des Frontières: Deux semaines chaotiques en début de Première Guerre mondiale." Traduit par Babeth Étiève-Cartwright. World History Encyclopedia, 10 févr. 2026, https://www.worldhistory.org/trans/fr/2-2890/bataille-des-frontieres/.

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