Les Sept Voyages de Zheng He

Article

Mark Cartwright
de , traduit par Babeth Étiève-Cartwright
publié le 07 février 2019
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Texte original en Anglais : The Seven Voyages of Zheng He

L'amiral Zheng He (alias Cheng Ho, c. 1371-1433) était un explorateur chinois musulman eunuque qui fut envoyé par l'empereur de la dynastie Ming Yongle (r. 1403-1424) dans le cadre de sept missions diplomatiques visant à accroître le commerce et à obtenir un tribut des puissances étrangères. Entre 1405 et 1433, Zheng He commanda d'énormes flottes chargées de marchandises et de cadeaux de grande valeur dans des endroits aussi éloignés que Hormuz, dans le golfe Persique, et Mogadiscio, en Afrique de l'Est. Suivant les routes maritimes établies, mais se retrouvant souvent le premier Chinois à débarquer à bon nombre de ses destinations, Zheng He est largement considéré comme le plus grand explorateur chinois de tous les temps. Ses voyages n'apportèrent peut-être pas beaucoup de succès en termes de nouveaux échanges commerciaux ou de tribut durable à la cour impériale, mais les connaissances, les idées et les biens exotiques qu'il ramena chez lui - des bijoux aux girafes - suscitèrent un vif ntérêt pour les pays étrangers et une prise de conscience de leurs richesses qui contribuèrent au rôle accru de la Chine dans le commerce mondial au cours des siècles suivants. Même si son sillage ne fut pas immédiatement suivi, Zheng He avait montré la voie à suivre.

Chinese Junk Ship
Jonque chinoise
National Maritime Museum, Greenwich (CC BY-NC-ND)

La politique étrangère de l'empereur Yongle

L'un des symboles durables de l'enthousiasme de la dynastie Ming à étendre ses relations internationales sous le règne de son troisième empereur, Ming Yongle, est sans nul doute les sept voyages en mer de Zheng He. Les prédécesseurs de Ming Yongle avaient été prudents en matière d'affaires étrangères, allant même jusqu'à l'isolationnisme, en grande partie par crainte d'une conquête militaire par les peuples voisins, notamment les Mongols. Plus sûr de son trône impérial, qu'il avait conquis après une guerre civile de trois ans, Ming Yongle recherchait peut-être une certaine légitimité internationale pour sa position d'empereur.

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TRADITIONNELLEMENT, LE TRIBUT REÇU DE L'ÉTRANGER AVAIT CONFIRMÉ LA VANITÉ DES CHINOIS QUI PENSAIENT QUE LEUR PROPRE CULTURE ÉTAIT SUPÉRIEURE À TOUTES LES AUTRES.

La présentation traditionnelle d'un tribut aux empereurs chinois par d'autres États plus petits d'Asie du Sud-Est avait pour but d'empêcher une invasion ou d'obtenir une promesse théorique de protection en cas d'invasion par une tierce partie, ou encore parce que les missions diplomatiques qui offraient ce tribut étaient autorisées à faire du commerce pendant leur séjour en Chine. Le tribut, qui avait généralement beaucoup moins de valeur que les biens distribués par les empereurs, avait toujours été un signe d'approbation pour les Chinois, indiquant que leur empereur était bien le Fils du Ciel et le souverain le plus puissant de la planète. Cela confirmait également la vanité des Chinois qui pensaient que leur propre culture était supérieure à toutes les autres. Le système était tombé en désuétude sous la dynastie mongole des Yuan (1276-1368), mais Ming Yongle voulait le faire revivre. Quel meilleur moyen de convaincre les puissants fonctionnaires de la bureaucratie impériale qu'il était l'élu que de demander aux ambassadeurs étrangers de se prosterner dans la Cité interdite et d'offrir un bel échantillon des richesses de leur pays?

Un autre motif possible, du moins pour les premiers voyages vers l'Asie du Sud-Est, était peut-être de découvrir où se trouvait l'empereur déchu Jianwen (r. 1398-1402) et de s'assurer qu'il ne suscitait pas de rébellion pour reprendre son trône à son usurpateur Ming Yongle. L'ampleur des flottes impliquées a également conduit certains chercheurs à suggérer que les expéditions étaient plus intéressées par une forme de colonialisme que par la simple diplomatie et le commerce, mais cette opinion n'est pas largement partagée.

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L'amiral Zheng He

Yongle enverra de nombreuses missions diplomatiques par voie terrestre, notamment à Samarkand et au Tibet, mais l'homme choisi pour diriger les plus importantes incursions maritimes de l'empereur dans la diplomatie étrangère fut Zheng He. Né dans une famille de paysans musulmans dans la province du Yunnan, dans le sud de la Chine, vers 1371, son nom de famille était Ma Ho. Le futur explorateur avait eu une enfance difficile, mais il avait certainement le voyage dans le sang puisque son père avait fait le Hajj, le pèlerinage à la Mecque. Vivant dans une région de la Chine alors contrôlée par les Mongols, Ma Ho fut capturé par les forces Ming à l'âge de dix ans. Ma Ho fut castré, conformément au traitement typique réservé aux personnes capturées lors d'une guerre et destinées à devenir des esclaves ou des serviteurs. Il fut ensuite enrôlé dans l'armée commandée par un prince Ming, qui n'était autre que le futur empereur Yongle. Les talents de Ma Ho lui permirent de gravir les échelons, d'être choisi comme chef eunuque et de devenir un soutien important pour la revendication du trône de Yongle. Lorsque Yongle remporta une guerre civile de trois ans et devint empereur en 1403, Ma Ho reçut le nouveau nom de Zeng He (alias Cheng Ho).

Zheng He
Zheng He
jonjanego (CC BY)

L'Inde et le Sri Lanka

En 1405, Zheng He était amiral dans la flotte impériale, et il fut choisi par l'empereur pour diriger une flotte à travers l'océan Indien afin d'explorer les possibilités de nouveaux États tributaires et de les faire entrer dans la sphère d'influence chinoise. L'énorme flotte de 317 navires était en construction depuis 1403 et comprenait 62 baochuan, qui étaient alors les plus grands navires du monde. Ces jonques chinoises, également appelées "bateaux-trésor", pouvaient mesurer jusqu'à 55 mètres (180 pieds) de long et 8,5 mètres (28 pieds) de large (bien que les dimensions exactes soient contestées par les historiens). Les jonques que Zheng avait dans sa flotte n'auraient pas été très différentes de celles décrites ci-dessous par le célèbre voyageur musulman de Tanger Ibn Battuta (1304 - c. 1368) :

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Les grands navires ont de douze à trois voiles faites de tiges de bambou tressées comme des nattes. Un navire transporte un effectif de mille hommes... Le navire a quatre ponts et contient des chambres, des cabines et des salons pour les marchands.

(cité dans Brinkley, 170)

De nombreux navires, construits dans les chantiers navals de Nanjing, étaient équipés d'innovations telles que des compartiments étanches, des gouvernails de poupe, des compas magnétiques et des cartes en papier. Les navires étaient remplis d'eau douce, de denrées alimentaires et de produits de luxe chinois destinés à séduire les souverains étrangers pour qu'ils manifestent leur appréciation de la richesse et de la puissance évidentes de la dynastie Ming en envoyant à la Chine leurs propres richesses en guise de tribut. Les marchandises expédiées comprenaient de la soie, du thé, des parchemins peints, des objets en or et en argent, des textiles, des objets sculptés et manufacturés et de la porcelaine fine des Ming. Il y avait également de la place pour un nombre considérable de personnes: les estimations vont de 20 000 à 32 000 membres de l'expédition lors du premier voyage. Il s'agissait de diplomates, de médecins, d'astrologues, d'équipages de navires et de personnel militaire qui, avec des canons, des bombes et des fusées, assureraient la défense de l'expédition partout où elle s'aventurerait.

The Seven Voyages of Zheng He
Les sept voyages de Zheng He
Vmenkov (CC BY)

Les trois premiers voyages de Zheng He (1404, 1408 et 1409) suivirent des routes commerciales plus établies. Il passa par l'Asie du Sud-Est, longeant la côte du Vietnam, s'arrêta à Sumatra et Java, puis traversa l'archipel malais et le détroit de Malacca, traversa l'océan Indien oriental pour atteindre l'Inde et le Sri Lanka.

Partout où il accostait, Zheng He conduisait une délégation auprès du souverain local à qui il présentait des messages de bonne volonté et les intentions pacifiques de la Chine à leur égard. Il offrait ensuite une grande quantité de cadeaux et invitait le souverain à venir en personne ou à envoyer un ambassadeur à la cour de l'empereur Yongle. De nombreux souverains acceptèrent immédiatement l'offre et les délégués furent hébergés sur les navires de Zheng He pour être finalement ramenés en Chine lors du voyage de retour. Certains souverains n'étaient pas si enthousiastes, bien sûr, notamment Alagakkonara, le roi du Sri Lanka, qui se montra peu accueillant envers ces étranges visiteurs et tenta de piller les navires de Zheng He. Nullement découragé, Zheng He enleva le roi et le ramena en personne à la cour impériale chinoise, où il fut libéré après avoir promis de payer des tributs réguliers, ce qu'il fit.

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Outre l'établissement de nouveaux liens diplomatiques, d'autres aventures eurent lieu. Le voyage de retour de la première expédition, par exemple, vit Zheng He capturer le pirate Chen Zuyi, qui avait fait des ravages dans le détroit de Malacca et au-delà, un exploit qui renforça considérablement la réputation de l'amiral en Asie du Sud-Est. Le second voyage, à son retour en 1408, permit de résoudre avec succès un conflit local sur Java. Ces actions, ainsi que d'autres, ne firent que renforcer l'idée que la Chine était la principale puissance de la région et sa plus grande source de stabilité.

Zheng He Fleet
Flotte de Zheng He
O.Mustafin (Public Domain)

Golfe Persique et Afrique

Lors de son quatrième voyage en 1413, Zheng He se rendit à nouveau en Inde, contournant une fois de plus la pointe sud du sous-continent et visitant à nouveau Cochin et Calicut sur la côte ouest. Cette fois, il trouva également le temps de s'arrêter aux îles Maldives, avant de traverser la mer d'Arabie et d'atteindre Hormuz, dans le golfe Persique. Longeant la côte de l'Arabie, il se rendit ensuite à Aden et remonta la mer Rouge jusqu'à Djeddah, d'où un groupe se rendit à La Mecque. Un rapport indique que 19 souverains étrangers envoyèrent des hommages et des missions diplomatiques à l'empereur à la suite de ce quatrième voyage.

Les cinquième, sixième et septième voyages (1417, 1421 et 1431) permirent d'aller encore plus loin, en débarquant à Mogadiscio, Malindi et Mombassa, toutes situées sur la côte de l'Afrique de l'Est. Zheng He fut le premier Chinois attesté à avoir visité la côte swahilie. Le souverain de Mogadiscio était réceptif et envoya une ambassade à Yongle, et même le lointain Zanzibar fut atteint par la flotte de Zheng He.

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Zheng He ramèna d'Afrique des animaux exotiques tels que des lions, des léopards, des chameaux, des autruches, des rhinocéros, des zèbres et des girafes. Ces animaux suscitèrent l'émerveillement en Chine, où la girafe, par exemple, était considérée comme une preuve vivante du qilin, une sorte de licorne chinoise qui était un signe de bon présage. Il existe un rouleau de soie peinte de l'époque qui montre une girafe offerte à l'empereur par le roi Saif Al-Din Hamzah Shah du Bengale. Outre les animaux, Zheng He rapporta également des pierres précieuses, des épices, des médicaments et des tissus de coton fin, ainsi que des connaissances sur de curieux peuples et coutumes étrangers.

Giraffe Tribute to Emperor Yongle
Giraffe, tribut pour l'empereur Ming Yongle
Shen Du (Public Domain)

Zheng He, comme beaucoup de grands explorateurs avant et depuis, mourut au cours d'une expédition, son septième voyage. Le grand amiral mourut à Calicut en 1433, et son corps fut ramené en Chine pour être enterré à Nanjing. Zheng He avait effectué une incroyable série de voyages, comme le relate cette inscription sur une tablette qu'il avait érigée en 1432 à Fujian, en Chine :

Nous avons traversé plus de cent mille li (27 000 milles nautiques) d'immenses espaces aquatiques et nous avons vu dans l'océan d'immenses vagues comme des montagnes s'élevant jusqu'au ciel, et nous avons posé les yeux sur des régions barbares lointaines cachées dans une transparence bleue de vapeurs légères, tandis que nos voiles, noblement déployées comme des nuages de jour et de nuit, continuaient leur course (aussi rapidement que) une étoile, traversant ces vagues sauvages comme si nous parcourions une route principale publique...

(cité dans von Sivers, 406)

Il n'y aurait plus de grandes expéditions maritimes, car la Chine ferma la porte au monde extérieur et en revint à sa politique étrangère isolationniste d'antan. Le successeur de Yongle, Xuande (r. 1426-36), avait initialement soutenu la poursuite des voyages de Zheng, mais il finit par mettre un terme à ces expéditions coûteuses. L'empereur alla même jusqu'à interdire la construction de tout navire océanique et à interdire à ceux qui existaient déjà d'être utilisés pour des voyages au-delà des eaux côtières chinoises. Le retour à l'isolationnisme était peut-être dû à la menace croissante des Mongols, et les énormes dépenses liées à la reconstruction de certaines parties de la Grande Muraille de Chine avaient probablement nécessité des réductions ailleurs. Quoi qu'il en soit, l'objectif initial des voyages - s'assurer un tribut étranger - ne fut guère atteint en dehors de l'Asie du Sud-Est. Le coût des expéditions et des marchandises qu'elles transportaient ne correspondait pas à la valeur des tributs reçus en retour. En d'autres termes, de nombreux États étrangers, bien qu'intéressés par les possibilités commerciales, n'étaient pas tout à fait d'accord avec l'idée que la Chine, l'Empire du Milieu autoproclamé, était le centre du monde; une opinion confirmée par l'ouverture sur un Nouveau Monde à l'autre extrémité du siècle qui avait vu Zheng He commencer ses voyages.

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Bibliographie

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Traducteur

Babeth Étiève-Cartwright
Babeth enseigne l’anglais au British Council de Milan. Elle parle couramment le français, l’anglais et l’italien et a 25 ans d’expérience dans le domaine de l’éducation. Elle aime voyager et découvrir la langue, l’histoire et le patrimoine culturel des différents pays qu'elle visite.

Auteur

Mark Cartwright
Mark est un auteur d'articles historiques installé en Italie. Il s'intéresse plus particulièrement à la poterie, à l’architecture, aux mythologies du monde et à la découverte des idées partagées par toutes les civilisations. Il est titulaire d’un Master en philosophie politique et éditeur en chef de WHE.

Citer cette ressource

Style APA

Cartwright, M. (2019, février 07). Les Sept Voyages de Zheng He [The Seven Voyages of Zheng He]. (B. Étiève-Cartwright, Traducteur). World History Encyclopedia. Extrait de https://www.worldhistory.org/trans/fr/2-1334/les-sept-voyages-de-zheng-he/

Style Chicago

Cartwright, Mark. "Les Sept Voyages de Zheng He." Traduit par Babeth Étiève-Cartwright. World History Encyclopedia. modifié le février 07, 2019. https://www.worldhistory.org/trans/fr/2-1334/les-sept-voyages-de-zheng-he/.

Style MLA

Cartwright, Mark. "Les Sept Voyages de Zheng He." Traduit par Babeth Étiève-Cartwright. World History Encyclopedia. World History Encyclopedia, 07 févr. 2019. Web. 16 oct. 2021.