Gracques

Définition

Donald L. Wasson
de , traduit par Babeth Étiève-Cartwright
publié le 14 août 2023
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Disponible dans ces autres langues: anglais, portugais
The Gracchi (by Sailko, CC BY)
Les Gracques
Sailko (CC BY)

Tiberius Sempronius Gracchus (c. 163-133 av. J.-C.) et son frère cadet Caius (c. 154-121 av. J.-C.) étaient des tribuns de la plèbe de la République romaine. En 133 avant notre ère, Tiberius introduisit une réforme agraire, mais il fut battu à mort après son mandat. Onze ans plus tard, en 122-121 avant notre ère, Caius réaffirma la réforme agraire de son frère et tenta d'endiguer la corruption. Il subit le même sort que son frère.

Famille

Tiberius et Caius étaient les fils de Tiberius Sempronius Gracchus et de Cornelia, deuxième fille de Publius Cornelius Scipio Africanus (alias Scipion l'Africain), héros de la bataille de Zama lors de la deuxième guerre punique et patriarche de l'une des familles les plus riches et les plus aristocratiques de Rome. Cornelia donna naissance à douze enfants, dont trois seulement survécurent jusqu'à l'âge adulte: Tiberius, Caius et une fille, Sempronia, qui épouserait plus tard le cousin de Cornelia, le commandant romain Scipion Émilien. Après la mort de son mari en 154 avant notre ère, Cornelia refusa de se remarier. Cette femme très indépendante choisit de gérer ses propres affaires. Elle était extrêmement dévouée à ses deux fils et leur donna une éducation en rhétorique et en philosophie grecque par l'intermédiaire d'un précepteur.

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L'historien Simon Baker écrit dans son ouvrage Ancient Rome qu'après la mort de son père, Tiberius dut assumer la responsabilité de maintenir le nom de son père ainsi que le prestige de la famille de sa mère. Cornelia encouragea Tiberius et Caius à faire preuve d'autodiscipline et de courage, ce qui s'avéra évident pendant leur mandat de tribun. Pour son entourage, Tiberius était perçu comme plus doux et serein, tandis que son frère, de neuf ans son cadet, était plus nerveux et impétueux. Dans ses Vies, Plutarque décrit la personnalité des deux hommes: Tiberius était doux et raisonnable, tandis que Caius était rude et passionné. Il ajoute que leur bravoure contre les ennemis de Rome et "la diligence dans l’exercice des fonctions publiques, la tempérance dans l’usage des plaisirs, étaient égales chez l’un comme chez l’autre" (908).

Cornelia, the Mother of the Gracchi Brothers
Cornelia. mère des Gracques
Archivio fotografico del Museo Civico di Modena (CC BY-SA)

Carrière de Tiberius

Tiberius entra dans le monde de la politique romaine par la voie militaire, en servant à la chute de Carthage à la toute fin de la troisième guerre punique (149-146 av. J.-C.) sous le commandement de son beau-frère. Il "reconnut bientôt l’excellent naturel de Scipion et ses qualités admirables, si propres à exciter dans les autres l’amour de la vertu et le désir de l’imiter" (908). Après la mise en place des échafaudages et des engins de siège, Tiberius fut l'un des premiers à escalader les murs. Selon Plutarque, pendant son séjour à Carthage, il surpassa tous les autres en obéissance et en courage et "est considéré avec beaucoup d'affection pendant qu'il reste dans l'armée ; il laisse derrière lui, à son départ, un vif désir de revenir" (909).

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En tant que tribun, Tiberius proposa un projet de loi sur la réforme agraire, la lex agraria, qui prévoyait une répartition équitable des terres détenues en commun.

Tiberius entre dans le cursus honorum en tant que questeur en 137 avant notre ère, servant sous le commandement du consul Hostilius Caius Mancinus en Espagne. Une campagne contre les insurgés de la guérilla, les Numantins, faillit mettre un terme prématuré à la carrière militaire et politique de Tiberius. Dès le début, les choses tournèrent très mal. Les Romains furent dépassés et, après avoir échoué dans une tentative de fuite en pleine nuit, ils furent contraints de se rendre et d'accepter un traité, que Tiberius aida à négocier. Rome fut indignée: les légions de l'armée romaine ne se rendaient pas. Mancinus fut destitué de son commandement et renvoyé enchaîné aux insurgés. Tiberius ne fut pas inculpé - "la plus grande partie du peuple, [s’assembla] autour de Tibérius, disant hautement que c’était à lui seul qu’on devait la conservation de tant de milliers de citoyens, et rejetant sur le général ce qu’il y avait de honteux dans le traité" (910).

C'est pendant qu'il était en Espagne qu'il observa quelque chose qui allait le hanter et changer la direction de sa vie. En parcourant la campagne, il remarqua que la plupart des travaux des champs étaient effectués par des esclaves. La petite ferme familiale avait pratiquement disparu. À son retour à Rome, il apprit que lorsque la République romaine avait vaincu ses ennemis, elle avait confisqué leurs terres. Bien qu'une partie des terres ait été attribuée aux pauvres et aux indigents qui payaient une petite redevance au trésor public, la plupart des terres étaient devenues des ager publicus (terres publiques) ou des terres publiques détenues en commun. Malheureusement, la majorité de ces terres publiques avaient fini dans de grands domaines ou latifundia. Au fil du temps, le petit paysan avait tout simplement disparu. Un deuxième facteur contribua à cette disparition: la demande constante de main-d'œuvre de l'armée romaine. Avec la disparition des ouvriers agricoles, la petite exploitation familiale avait fait faillite et avait été rachetée par de plus grands propriétaires terriens. Selon Plutarque, pendant un certain temps, les pauvres et les indigents avaient profité de la terre en commun, mais les riches avaient commencé à "chasser les plus pauvres" (911). Tiberius comprit qu'il fallait faire quelque chose.

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Réforme agraire de Tiberius

En 133 avant notre ère, Tiberius fut élu l'un des dix tribuns de la plèbe. Élu par le concilium plebis ou assemblée de la plèbe pour un mandat d'un an, un tribun pouvait proposer des lois et convoquer une session du Sénat romain. Tiberius profita de ses nouveaux pouvoirs pour proposer un projet de réforme agraire, la lex agraria, qui prévoyait une répartition équitable des terres détenues en commun. Conscient du ressentiment qu'allait susciter le Sénat, il renouvela, dans un souci d'apaisement, une ancienne loi inappliquée interdisant l'occupation de plus de 500 jugères de terre (125 hectares).

Ancient Roman Society and Social Order
Société romaine antique et ordre social
Simeon Netchev (CC BY-NC-SA)

Comme toute législation devait d'abord être présentée au Sénat, Tiberius craignait que sa proposition ne soit bloquée avant même d'être entendue par l'Assemblée. Il ignora donc le Sénat et soumit son projet de réforme à l'Assemblée. Un autre tribun, Marcus Octavius, jura d'utiliser son droit de veto et d'empêcher la lecture du projet de loi à l'Assemblée. Lors de la présentation du projet de loi, Octavius intervint et, comme il l'avait promis, en bloqua la lecture. Le lendemain, le résultat fut le même. Sans lecture, la loi ne pouvait être votée. La solution de Tiberius fut simple: le lendemain, il présenta un second projet de loi qui privait Octavius de son tribunat. Une fois Octavius écarté, la proposition de loi fut lue et adoptée. Ensuite, il créa une commission chargée de veiller à l'application de la nouvelle loi.

La commission - composée de Tiberius, de son beau-père et de Caius - examina le statut des personnes possédant des terres publiques afin d'imposer la limite de 500 jugères. La nouvelle loi stipulait que la possession de la terre n'était pas synonyme de propriété, mais qu'elle restait libre de loyer. L'État put récupérer tous les terrains publics dépassant la limite légale. Après l'adoption de la loi, Tiberius se préoccupa du financement de sa mise en œuvre. Heureusement pour Tiberius, le roi de Pergame, Attale III, mourut et légua tout son royaume à Rome.

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Mort de Tiberius

Tiberius fut battu à mort; son corps fut enlevé et jeté dans le Tibre avec 200 de ses partisans.

Bien qu'il ait été considéré comme un grand homme pour le petit paysan, le franc-parler de Tiberius et le fait qu'il contournait le Sénat lui valurent des oppositions. Se présentant pour la deuxième fois au poste de tribun, il rassembla ses partisans au temple de Jupiter, sur le Capitole, où l'on procéda au dépouillement des votes. Il savait qu'en cas d'échec, sa loi serait abrogée. L'un de ses opposants les plus virulents était le pontifex maximus Publicus Cornelius Scipio Nasica, cousin de Tiberius. À mesure que cette opposition se faisait plus vive, des bagarres éclatèrent un peu partout dans la ville.

Pour tenter d'empêcher le vote, Nasica et un certain nombre de sénateurs portant des armes de fortune se rendirent au temple et demandèrent l'instauration de l'état d'urgence. Plutarque écrit que les assaillants de Tiberius " étaient venus de chez eux armés de massues et de gros bâtons, et les sénateurs saisissaient les débris et les pieds des bancs que la foule avait brisés dans sa fuite de leurs maisons" (918). Sur la colline, il n'y avait pas grand-chose à faire pour résister à l'assaut de Nasica et de ses compagnons d'infortune. Tiberius fut battu à mort; son corps fut enlevé et jeté dans le Tibre avec 200 (certains prétendent 300) de ses partisans. Objet de la fureur du peuple, Nasica fut envoyé en mission à l'étranger et mourut à Pergame. La tranquillité revint finalement à Rome, mais il ne fallut pas attendre longtemps avant qu'un autre Gracchus n'attire l'attention de la ville.

Caius Sempronius Gracchus

Pendant l'année qui suivit l'assassinat de Tiberius, son frère Caius Sempronius Gracchus évita le Forum romain et tous les lieux publics. Plutarque décrit cet isolement:

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...dans les premiers temps qui suivirent la mort de son frère, soit qu’il craignît les ennemis de Tibérius, soit qu’il désirât d’attirer sur eux la haine du peuple, s’abstint de paraître au Forum, et vécut retiré dans sa maison, ... qui exerçait ses talents oratoires, comme des ailes pour s’élever au gouvernement; ce qui fit juger qu’il ne se livrerait pas a une vie oisive et inutile.. (920)

Lorsqu'il sortit enfin de la clandestinité, le peuple romain l'accueillit chaleureusement et l'encouragea déjà à devenir tribun. Ayant déjà servi dans l'armée, il entra dans le cursus honorum en tant que questeur affecté à la Sardaigne sous Lucius Aurelius Orestes. Lorsque son mandat fut injustement prolongé, il se mit en colère et partit pour Rome. Bien qu'il ait été accusé d'avoir manqué à son devoir, il utilisa ses talents d'orateur pour se disculper, affirmant qu'il avait déjà servi plus longtemps dans l'armée et en tant que questeur que n'importe qui d'autre. Lorsque de nouvelles accusations furent portées contre lui pour avoir fomenté une insurrection parmi les alliés, il dut à nouveau se disculper.

Les lois de Caius

Tout comme Tiberius, il perçut la nécessité d'une réforme et, malgré les craintes de ses adversaires et les souhaits de sa propre mère, il fut élu tribun en 123 avant notre ère. Selon Anthony Everitt , dans son ouvrage The Rise of Rome, Caius avait "une vision plus large et plus complète que celle de son frère". Son objectif était de "purifier le Sénat et de le rendre plus sensible aux intérêts du peuple" (363). Il introduisit immédiatement deux nouvelles lois. La première stipulait qu'il était interdit à tout fonctionnaire romain déchu d'exercer à nouveau une fonction publique, quelle qu'elle soit (ce qui visait peut-être le vieil ennemi de son frère, Octavius), mais sa mère le convainquit de retirer cette loi. Le deuxième projet de loi interdisait les procès capitaux sans l'approbation de l'Assemblée. Tout individu ayant privé un autre citoyen de ses droits civiques par l'exécution ou l'exil, comme s'il était un ennemi de Rome, devait être traduit devant le peuple.

Gaius Gracchus
Caius Gracchus
Silvestre David Mirys (Public Domain)

Veillant à ce qu'une partie des terres publiques aille aux pauvres, il réaffirma ensuite la loi foncière de son frère, mais exempta certaines terres publiques de la distribution. En tant qu'ancien militaire, il proposa que le soldat romain soit vêtu aux frais de l'État sans que sa solde soit réduite. Il vit la formation de trois nouvelles coloniae en Italie et une sur le site abandonné de Carthage, rebaptisée Junonia en l'honneur de la déesse Junon. Plutarque écrit qu'il accorda une attention particulière à la construction des routes qu'"il veillait à rendre plus belles et plus agréables" (923). Pour éviter les pénuries de nourriture et une éventuelle famine, Caius constitua des réserves de céréales, normalement importées d'Afrique, de Sicile et de Sardaigne, en construisant des greniers. La lex frumentaria, une loi adoptée par l'Assemblée, stipulait que l'État pouvait vendre chaque mois une certaine quantité de céréales à des prix subventionnés aux citoyens.

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Ensuite, il s'attaqua à la corruption, à savoir la fraude, les pots-de-vin et le vol, dans les fonctions publiques. Il créa un tribunal spécial chargé d'entendre les affaires devant un jury de sénateurs et conçu pour récupérer ou obtenir une compensation pour l'acquisition illégale d'argent ou de biens. Cependant, de nombreux accusés furent acquittés parce qu'ils étaient des amis proches de nombreux sénateurs. Pour remédier à cette situation, les sénateurs furent exclus des jurys et remplacés par les equites. Certaines de ses propositions furent mal accueillies tant par les fonctionnaires romains que par le peuple. Il envisagea d'accorder la pleine citoyenneté romaine à certaines communautés de citoyens latins ou de seconde zone. La proposition fut bloquée et ne fut plus sérieusement abordée jusqu'à la guerre sociale de 91 avant notre ère.

Mort de Caius

N'ayant pas réussi à se faire élire tribun pour la troisième fois, il quitta Rome pour visiter le nouveau site de Junonia. À son retour à Rome, il se heurta à une opposition farouche, principalement de la part de Lucius Optimus. Devenu consul, Optimus entreprit d'abroger de nombreuses lois de Caius. Le Sénat romain avait commencé à craindre le pouvoir et l'influence de Gracchus et ordonna qu'Optimus "soit investi d'un pouvoir extraordinaire pour protéger la République et réprimer tous les tyrans" (927). Comme le jour de la mort de Tiberius, Optimus demanda aux sénateurs de s'armer. Pressentant des problèmes, Cornelia aida à trouver des gardes du corps pour protéger Caius. L'état d'urgence fut déclaré. Caius et ses partisans se mirent à l'abri et se rassemblèrent sur la colline de l'Aventin. Optimus ordonna que des flèches soient tirées sur la foule.

Malgré les souhaits de ses partisans, Caius ne s'arma que d'un petit poignard. Sa femme, Licinia, lui adressa un sombre avertissement alors qu'il quitta leur maison: "C’est aux meurtriers de Tibérius que tu vas te livrer ; et tu y vas sans armes, disposé à tout souffrir plutôt que de te porter toi-même à aucun acte de violence." (928). Selon le récit de Plutarque, il se réfugia au temple de Diane, où il tenta de se suicider, mais deux de ses amis l'en empêchèrent. Lui et ses partisans se rassemblèrent alors sur l'un des ponts traversant le Tibre, le Pons Sublicius. Ils tentèrent de repousser les assaillants, laissant à Caius le temps de s'échapper, mais la résistance fut vaine et son esclave ainsi que Caius furent tués. La tête de Caius fut coupée et donnée à Optimus, tandis que son corps et ceux d'au moins 3 000 de ses partisans (condamnés par un tribunal spécial) furent jetés dans le Tibre. Après la mort de ses deux fils, Cornelia aurait quitté Rome pour Misenum.

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Questions & Réponses

Qui étaient les Gracques et pourquoi furent-ils assassinés ?

Les frères Gracques, Tiberius et Caius Sempronius Gracchus, étaient des tribuns de la plèbe, respectivement en 133 et 122-121 avant notre ère, qui introduisirent des réformes agraires et d'autres lois, en contournant le Sénat romain. Ils furent battus à mort par leurs opposants.

Pour quoi les Gracques sont-ils surtout connus ?

Tiberius Sempronius Gracchus est connu pour sa lex agraria, la réforme agraire qui proposait une distribution équitable des terres détenues en commun. Dix ans après la mort de son frère, Caius Sempronius Gracchus tenta de poursuivre la politique de son frère, lutta contre la corruption et envisagea d'étendre la citoyenneté romaine.

Traducteur

Babeth Étiève-Cartwright
Babeth s'est consacrée à la traduction après avoir enseigné l'anglais au British Council de Milan. Elle parle couramment le français, l'anglais et l'italien et a 25 ans d'expérience dans le domaine de l'éducation. Elle aime voyager et découvrir l'histoire et le patrimoine d'autres cultures.

Auteur

Donald L. Wasson
Donald a enseigné l’histoire antique et médiévale ainsi que l’histoire des États-Unis à Lincoln College (Illinois). Éternel étudiant d’histoire depuis qu’il a découvert Alexandre le Grand, il met toute son énergie à transmettre son savoir à ses étudiants.

Citer cette ressource

Style APA

Wasson, D. L. (2023, août 14). Gracques [Gracchi Brothers]. (B. Étiève-Cartwright, Traducteur). World History Encyclopedia. Extrait de https://www.worldhistory.org/trans/fr/1-22136/gracques/

Style Chicago

Wasson, Donald L.. "Gracques." Traduit par Babeth Étiève-Cartwright. World History Encyclopedia. modifié le août 14, 2023. https://www.worldhistory.org/trans/fr/1-22136/gracques/.

Style MLA

Wasson, Donald L.. "Gracques." Traduit par Babeth Étiève-Cartwright. World History Encyclopedia. World History Encyclopedia, 14 août 2023. Web. 29 févr. 2024.

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