La Berceuse Magique (ou Chant pour la Protection d'un Enfant) est une inscription égyptienne datant du XVIe ou du XVIIe siècle avant notre ère. Ce poème illustre les pratiques religieuses et spirituelles des Égyptiens de l'Antiquité, puisqu'il était destiné à protéger les enfants des mauvais esprits pendant leur sommeil.
La magie (appelée heka d’après le dieu du même nom) faisait partie intégrante de la vie quotidienne des Égyptiens de l’Antiquité, ainsi que de leurs pratiques religieuses et médicales. Les gens du peuple récitaient une berceuse magique afin de protéger leurs enfants. Comme le rapporte l’historienne Margaret Bunson:
On note trois éléments fondamentaux au cœur de la pratique de l'heka: l'incantation, le rituel et la personne qui récite ces formules magiques. Si les incantations ont traversé les siècles, elles ont également évolué au fil du temps et contenaient des termes considérés comme de puissantes armes entre les mains des érudits. (154)
Cependant, la majorité des Égyptiens n'étaient pas des érudits et ne savaient sans doute même pas lire. C'est pourquoi certaines formules magiques étaient mémorisées et transmises de manière orale, de génération en génération. Il semble que la Berceuse Magique ait été l'une de ces formules protectrices, que toute personne pouvait réciter au quotidien sans avoir à consulter un prêtre, un devin ou un médecin.
La magie faisait partie intégrante de la vie des Égyptiens de l'Antiquité. En effet, c'était selon eux la magie qui avait créé le monde et qui le maintenait en existence. Dans les Textes des sarcophages (rédigés vers 2134-2040 avant Jésus-Christ), le dieu Héka affirme avoir existé bien avant les autres divinités. Héka était le dieu de la magie et la magie elle-même, l’énergie créatrice qui avait rendu possible l’acte de création. Il avait toujours existé, il existerait toujours et il influençait chaque aspect de la vie des Égyptiens. Ce que l’on qualifierait aujourd’hui de "forces surnaturelles" semblait tout à fait naturel aux Égyptiens de l’époque.
Dieux et déesses étaient présents au quotidien; on les percevait et on les attendait. Il fallait également se protéger des mauvais esprits et des défunts courroucés. Tout était imprégné d’une dimension spirituelle: les arbres, les ruisseaux, les rochers, les collines… Les Égyptiens de l'Antiquité pensaient qu'ils pouvaient influer sur le lever et le coucher du soleil en accomplissant des cérémonies destinées à empêcher le serpent Apophis de détruire la barque de Rê, dieu du soleil, et de plonger l'univers dans le chaos. Margaret Bunson souligne que "la magie était la force qui relie la Terre aux autres mondes, le lien entre les mortels et le divin" (154). On avait couramment recours aux incantations et aux rituels, que ce soit dans des situations d'urgence ou pour des gestes de la vie de tous les jours. L’égyptologue James Henry Breasted commente:
La croyance en la magie imprégnait profondément tous les aspects de la vie , influençant les coutumes populaires et se manifestant sans cesse dans les gestes les plus simples de la vie quotidienne, tel que la préparation des repas ou le coucher. (200)
En cas de maladie, pour interpréter les rêves, régler un différend avec un esprit en colère ou servir d’intermédiaire entre les êtres humains et les dieux, on faisait généralement appel à un prêtre, un magicien, un médecin ou un devin doté d’un certain pouvoir et d'un savoir approfondi. La magie était omniprésente dans tous les récits relatifs aux dieux. Les êtres humains étant considérés comme des collaborateurs des divinités, il était tout à fait logique que l’élément magique soit accessible au peuple au même titre qu’aux dieux. Rosalie David, égyptologue, écrit:
Pour les Égyptiens, la société se divisait en quatre groupes — les dieux, le roi, les défunts bienheureux et le reste de l'humanité. Ces quatre groupes partageaient certaines obligations morales et avaient le devoir d'interagir afin de maintenir l'ordre du monde. (271)
Afin de préserver l'ordre du monde on s'occupait en particulier de sa santé et de son bien-être. Si les dieux veillaient en permanence sur les humains, ces derniers devaient prendre leur part de responsabilité pour se protéger, en attirant régulièrement l'attention des divinités sur eux-mêmes et sur leurs besoins. Ainsi avait-on couramment recours à des talismans, des incantations, des amulettes, et à de petites statues placées au sein des foyers qui servaient à repousser les mauvais esprits et à assurer la protection de la maison. Comme l'écrit W.M. Flinders, égyptologue:
Les enfants, en particulier, portaient des figurines de Bès et, plus rarement, de Taouret, deux divinités protectrices de l'enfance… À l’époque préhistorique, les amulettes que l'on retrouvait à l'intérieur des foyers étaient des pierres représentant un serpent enroulé… Plus tard, l’image d’Horus vainquant les forces du mal semble avoir été la figure protectrice de la maison. (23)
Des divinités telles que Bès, Taouret, et Horus étaient par nature des dieux protecteurs, mais chaque dieu et déesse avait son propre domaine de compétence. Pour obtenir de l’aide en amour, on invoquait Hathor; pour la sagesse, on consultait Neith; Thot aidait à bien écrire; Ptah rendait la justice. Un autre dieu offrait sa protection par la guérison.
Héka n’était pas seulement le dieu de la magie, mais aussi celui de la médecine. Il est représenté sous les traits d’un homme portant un bâton et un couteau, et les médecins de l’Égypte antique étaient appelés Prêtres de Héka . La magie faisait partie intégrante de la pratique médicale, ainsi que de n’importe quel autre aspect de la vie. Héka devint ainsi une divinité importante pour les médecins. On raconte qu’il aurait tué deux serpents et les aurait entrelacés autour d’un bâton, proclamant ainsi son pouvoir. Ce premier "caducée" fut plus tard repris par les Grecs. Sous une forme modifiée on le retrouve encore de nos jours dans le symbole d’Hippocrate, père de la médecine.
Le Papyrus Ebers datant du règne d’Amenhotep Ier (vers 1541-1520 avant Jésus-Christ), figure parmi les textes médicaux les plus anciens au monde. Il répertorie plus de 700 diagnostics et traitements, avec des chapitres consacrés aux affections cutanées, aux fractures, aux brûlures, aux troubles digestifs, ainsi qu’à des pathologies plus graves telles que le cancer et les maladies cardiaques. Cet ouvrage témoigne d’un haut niveau de connaissances et de sérieuses compétences dans le domaine médical. Un autre papyrus, connu sous le nom de Papyrus Médical de Londres et datant probablement de l'an 1629 avant notre ère, révèle à quel point la magie et la médecine formaient alors une seule et même discipline. Enfin un troisième papyrus, le papyrus d’Edwin Smith (datant d'environ 1600 ans avant notre ère), prodigue des conseils pratiques en matière de médecine et contient également des formules magiques censées favoriser la guérison.
Mais les médecins coûtaient chers, et ils n'étaient pas toujours disponibles! Et les dieux, comme on l'a vu, étaient eux aussi très occupés. Les gens du peuple n’avaient parfois pas d’autre choix que d’assumer eux-mêmes le rôle de magiciens ou de médecins. L'égyptologue Joyce Tyldesley écrit:
En raison du taux élevé de mortalité infantile, les mères égyptiennes vivaient toujours dans l’angoisse que leurs enfants ne tombent malades. Très peu de parents avaient les moyens d’emmener leur enfant malade chez le médecin ; il n’est donc pas surprenant que les mères elles-mêmes s'en soient remises à la sagesse populaire et à la magie pour protéger leurs précieux enfants, et qu’elles aient placé toute leur confiance dans divers objets porte-bonheur, amulettes et incantations. (79)
Dans l’Égypte ancienne, la maladie, quel que soit l’âge de la personne atteinte, était attribuée soit aux dieux (qui punissaient quelqu’un pour ses fautes, en lui donnant ainsi une bonne leçon), soit aux défunts courroucés (mécontents d’un tort qui leur avait été causé de leur vivant ou de rites funéraires inappropriés), soit encore à des esprits maléfiques qui aimaient s’en prendre aux plus vulnérables, en particulier aux enfants. Il est probable que la Berceuse Magique dont il est question dans cet article s'adressait aux fantômes de défunts en colère, plus qu'aux seuls esprits maléfiques, comme le laisse entendre la référence à leur apparition sous une forme déguisée ("Fuis, toi, esprit masculin, qui entres furtivement, le nez derrière la tête... Fuis, toi, esprit féminin, qui entres furtivement, le nez derrière la tête"). Mais cette interprétation fait l'objet de débats, et ces vers peuvent aussi s'appliquer non seulement aux fantômes désincarnés de ceux qui furent autrefois des mortels, mais aux esprits maléfiques en général.
Il s'agit d'un poème assez court qui s'adresse directement aux esprits qui chercheraient à nuire à un enfant. Elle les met en garde car la locutrice dispose d'une arme puissante pour se défendre: une formule magique effrayante destinée à faire fuir tout mauvais esprit. En plus de cette formule incantatoire, on utilisait aussi des aliments et épices qui étaient considérés comme de puissants moyens de défense. Margaret Bunson écrit à propos de ce poème:
La Berceuse Magique est une chanson assez courte que les mères égyptiennes chantaient au chevet de leurs enfants. Celle-ci avait pour but d’empêcher les mauvais esprits et les fantômes de roder autour des enfants ou de chercher à leur nuire. Les mères égyptiennes énuméraient les aliments ou épices dont elles disposaient pour protéger leurs enfants contre les esprits des morts : des feuilles de laitue pour "piquer" les fantômes, de l’ail pour "leur nuire" et du miel, considéré comme un "poison pour les morts". (154)
Le texte qui suit est la traduction d'un extrait du livre Development of Religion and Thought in Ancient Egypt de James Henry Breasted. Cet extrait fait allusion à une plante, l'herbe "Efet", qui serait, selon l'interprétation courante, de la laitue:
Fuis, toi, esprit masculin, qui viens dans les ténèbres, qui entres furtivement, le nez derrière la tête, le visage tourné vers l'arrière, toi qui perds ce pour quoi tu es venu.
Fuis, toi, esprit féminin, qui viens dans les ténèbres, qui entres furtivement, le nez derrière la tête, le visage tourné vers l'arrière, toi qui perds ce pour quoi tu es venue.
Viens-tu pour embrasser cet enfant? Je ne te laisserai pas l'embrasser.
Viens-tu pour le consoler? Je ne te laisserai pas le consoler.
Viens-tu pour lui faire du mal? Je ne te laisserai pas lui faire du mal.
Viens-tu pour me l'enlever? Je ne te laisserai pas me l'enlever.
J'ai fabriqué pour lui une protection contre toi avec de l'herbe Efet, qui cause de la douleur; avec des oignons, qui te feront du mal; avec du miel, doux pour les vivants et amer pour ceux qui sont déjà au loin ; avec les parties maléfiques du poisson Ebdu, avec la mâchoire du meret; avec l'arête dorsale de la perche. (201)
La Berceuse Magique était, semble-t-il, régulièrement chantée par les mères, les sœurs aînées et les nourrices dans toute l’Égypte ancienne. Elle pourrait remonter à une époque antérieure au XVIe-XVIIe siècle avant notre ère et avoir été transmise oralement avant d'être consignée par écrit, mais ce n’est qu’une hypothèse. Tout au long du texte, on s’adresse directement aux esprits invisibles, afin de les chasser avant qu’ils n’essaient de s’introduire dans la maison.
Selon l'historien André Dollinger, il était nécessaire de s’adresser aussi bien aux esprits féminins qu’aux esprits masculins, et ceci se constate dès la première strophe car "les formules magiques avaient en quelque sorte une valeur officielle: elles n'étaient efficaces que contre celles et ceux à qui on s'adressait de manière très spécifique. Ne s'adresser qu'aux esprits masculins aurait exposé l'enfant aux attaques des démons féminins" (1).
Dollinger précise en outre que les vers "Viens-tu pour embrasser cet enfant… Viens-tu pour le consoler?" font référence à des esprits qui pourraient sembler amicaux, voire bienveillants, mais qui, en réalité, n'avaient d'autre intention que de nuire à l'enfant. Après avoir clairement fait savoir à l'esprit qu'il n'obtiendrait pas ce pour quoi il était venu, la personne qui chantait cette berceuse le menaçait directement avec les armes à sa disposition: de la laitue, des oignons, du miel et des viscères de poisson.
Certains historiens (dont James Henry Breasted en l'occurrence) ont émis l'hypothèse qu'on nourrissait l'enfant avec les aliments cités dans la berceuse: de la laitue, des oignons, du miel, accompagnés d’un peu de poisson, à titre de mesure préventive contre la possession. La référence au miel, décrit comme doux pour les vivants mais amer pour les morts, est l’un des vers sur lesquels les spécialistes s’appuient pour interpréter ce chant comme une incantation destinée à se protéger contre les revenants, et non contre les seuls esprits maléfiques. À certaines époques de l’histoire égyptienne, le miel était en effet considéré comme amer après la mort. Le passage concernant le poisson est interprété de la même manière. Les Égyptiens, en particulier ceux des classes populaires, mangeaient régulièrement du poisson mais en jetaient les viscères (les "parties maléfiques") qu’ils jugeaient désagréables; on pensait que les morts partageaient cette aversion pour les viscères de poisson!
L'hypothèse de Breasted selon laquelle la Berceuse Magique fait référence à des aliments dont on nourrissait les enfants est certes plausible, mais d'autres spécialistes ont également suggéré que ces ingrédients étaient peut-être mélangés pour former une sorte de bouillie qu’on aurait ensuite appliquée sur les encadrements de portes et de fenêtres. En réalité, peu importe, semble-t-il, que l'on ait donné ou non ces aliments à un enfant ou que ceux-ci aient été appliqués aux portes et fenêtres; il suffisait de chanter cette berceuse pour chasser les fantômes et protéger son enfant. Tyldesley s'exprime à ce sujet:
Ce type d’incantation était réputée si efficace qu'elle était souvent écrite sur un petit morceau de papyrus glissé dans une perle en bois ou en or, spécialement sculptée, puis soigneusement suspendue au cou de l’enfant afin de lui assurer une protection maximale. (80)
La popularité de telles formules témoigne de la conviction que les Égyptiens avaient de leur efficacité et du lien vital qui les unissait au monde invisible. On croyait alors en un univers animé par des forces surnaturelles. Qu'il s'agisse d'inscriptions funéraires, de lettres, de stèles, d'œuvres littéraires ou encore de formules magiques et d'incantation récitées au quotidien, il est évident que l'on considérait le monde comme imprégné de forces spirituelles d'une puissance extraordinaire.
Même s’il existait des figures d’autorité, telles que les prêtres et les devins, capables de conseiller les gens sur la meilleure façon de s'entretenir avec les puissances de l'invisible, tout un chacun devait également assumer sa part de responsabilité pour son existence propre, celle de la communauté, ainsi que pour assurer l'ordre et l'équilibre de l'univers. La Berceuse Magique, chantée pour la protection d'un enfant, ou glissée dans une amulette qu'on lui faisait porter, laisse entrevoir de manière intime la vision grandiose que l'une des plus fabuleuses civilisations du monde antique avait de l'univers.