Au XVIe siècle, les souverains de la dynastie Ming (1368-1644) développèrent une soif insatiable d'argent, principalement pour financer d'immenses projets de prestige tels que la construction de la Cité interdite à Pékin et la restauration de la Grande Muraille de Chine. Un nouveau système fiscal, la "réforme du coup de fouet unique", devait être acquitté en argent. Une autre source majeure de lingots d'argent provenait du commerce avec le Japon et les marchands européens, qui acheminaient de l'argent depuis les mines de l'Amérique espagnole à bord des galions de Manille. Lorsque l'approvisionnement en argent s'affaiblit au XVIIe siècle, cela contribua à la chute des Ming et à l'avènement de la dynastie Qing en 1644.
La dynastie Yuan (1271-1368), sous le règne des Mongols en Chine, avait – à l'instar de sa prédécesseure, la dynastie Song – tenté de promouvoir l'utilisation du papier-monnaie pour faciliter les échanges commerciaux. Le papier-monnaie présentait certains avantages par rapport aux pièces et aux lingots de métaux précieux, notamment celui de ne pas nécessiter le transfert physique de la richesse d'un trésor à un autre. Les dirigeants Yuan devaient toutefois financer des projets publics coûteux, tels que des barrages et des ouvrages d'irrigation, notamment le long du fleuve Jaune, entrepris pour réduire les effets dévastateurs des inondations bien trop fréquentes. L'impression excessive de papier-monnaie par le gouvernement Yuan contribua à une hausse spectaculaire de l'inflation, si bien que le papier-monnaie devint pratiquement sans valeur. Les marchands perdirent confiance dans cette monnaie et beaucoup revinrent à des moyens de paiement plus traditionnels, parmi lesquels les lingots d'argent.
Le gouvernement Ming prit le pouvoir en Chine en 1368 et tenta brièvement de relancer le papier-monnaie, mais cette initiative échoua. L'argent continuait d'être la forme de richesse la plus fiable, notamment avec la mondialisation croissante des échanges commerciaux. C'est pourquoi, lorsque les souverains de la dynastie Ming mirent en place un nouveau système fiscal, la population fut tenue de s'acquitter de ses impôts en argent.
La dynastie Ming connut une croissance démographique sans précédent en Chine ainsi qu'une prospérité économique générale. Au cours de son règne, la population chinoise passa de 60 à 80 millions à 150 à 200 millions d'habitants. Les politiques intérieures de la dynastie Ming évoluèrent radicalement, à l'image de l'essor économique. Sous les Ming, les terres et les obligations fiscales étaient méticuleusement enregistrées. L'ancien système de tribut imposé aux États voisins fut rétabli. Dans la seconde moitié du XVIe siècle, les Ming décidèrent de regrouper toute une série d'impôts nationaux en un seul paiement. Il s'agissait du système de l'impôt "coup de fouet unique" (Yi Tiao bian fa), qui fut le premier impôt devant être acquitté en argent. Les impôts précédents étaient payables en céréales, en tissus ou en pièces de monnaie de bronze ou de cuivre.
La mise en place du système de l'impôt du "coupe de fouet unique" est attribuée à un fonctionnaire du nom de Zhang Juzheng (1525-1582). Instauré à partir de 1581, cet impôt se généralisa au cours des années 1580 et 1590. L'impôt du "coup de fouet unique" combinait à la fois les redevances foncières et les redevances sur le travail, ces deux éléments étant déterminés par la superficie des terres que possédait une personne. Les impôts antérieurs étaient traditionnellement basés sur le rendement des terres d'une personne, avec un impôt par tête supplémentaire prélevé sur la famille de l'agriculteur (c'est-à-dire que le nombre d'adultes composant la famille déterminait le montant de la redevance à payer).
La mise en œuvre pratique de ce nouvel impôt fut confiée à la noblesse locale, ce qui suscita un certain ressentiment chez les petits agriculteurs. Les eunuques, qui exerçaient une influence au sein d'une sorte de fonction publique parallèle à cette époque, n'étaient pas non plus satisfaits de ces réformes, car le pouvoir de percevoir les impôts était retiré aux autorités centrales. Juzheng comptait également des ennemis parmi les autres bureaucrates, car les réformes "visaient à saper les privilèges et le pouvoir dont jouissait la bureaucratie" (Rossabi, 262). Enfin, tout changement radical de politique et d'institutions en Chine s'avérait toujours difficile, car toute réforme suggérait que les fondateurs de la dynastie, qui étaient par définition vénérés, avaient en quelque sorte manqué de compétence et de clairvoyance. Bon nombre des réformes proposées par Juzheng ne furent donc pas mises en œuvre. Néanmoins, l'impôt du "coup de fouet unique" était là pour durer, et il se maintint jusqu'à une période avancée de la dynastie Qing (1644-1911).
L'essor économique de la Chine des Ming se traduisit par des projets prestigieux tels que la construction de la Cité interdite dans la capitale Pékin, l'approfondissement et l'élargissement du Grand Canal afin que les navires transportant des céréales puissent atteindre facilement la capitale, ainsi que les travaux de réparation de la Grande Muraille de Chine destinés à repousser les envahisseurs mongols. Un autre projet prestigieux des Ming consistait à rétablir la Chine comme puissance dominante en Asie de l'Est.
L'empereur Yongle (r. de 1403 à 1424) envoya Zheng He (1371-1433), largement considéré comme le plus grand explorateur que la Chine ait jamais connu, effectuer sept expéditions diplomatiques entre 1405 et 1433, chacune mobilisant plusieurs centaines de navires. Zheng He navigua le long de routes déjà établies jusqu'aux côtes de l'Inde, du golfe Persique et de la côte est de l'Afrique, mais bon nombre de ses destinations finales constituaient de nouveaux points de contact pour les Chinois. Les voyages de Zheng He intégrèrent l'Asie du Sud-Est dans la sphère du système chinois de tribut, mais ils ne réussirent pas à étendre ce système davantage. Il réussit toutefois à persuader certains souverains d'Asie de l'Est d'envoyer régulièrement des tributs à la Chine.
Les empereurs Ming envoyèrent également des ambassadeurs par voie terrestre à Hérat et à Samarcande en Asie centrale, ainsi qu'en Mandchourie, au Tibet et en Corée, et ces missions furent toutes couronnées d'un certain succès. Les empereurs chinois espéraient séduire les souverains étrangers à l'aide de cadeaux somptueux afin qu'ils légitiment leur prétention à être la plus grande puissance de la Terre.
Au départ, les Ming avaient des politiques commerciales un peu démodées et exigeaient que les commerçants étrangers n'utilisent que certains ports à certaines périodes, mais ces règles finirent par être quelque peu assouplies, et l'Asie de l'Est devint un creuset de nations voisines engagées dans le commerce et attira également des commerçants portugais, espagnols, néerlandais et britanniques. Les principales exportations de la Chine étaient la soie, le thé et la porcelaine.
La soie était depuis des siècles l'une des principales marchandises du commerce intercontinental, donnant son nom au plus célèbre réseau de routes traversant l'Asie, la Route de la Soie. Le thé était également exporté vers l'Ouest via la Route de la Soie et vers l'Est par bateau jusqu'au Japon. Le commerce du thé prit une telle ampleur qu'au XVIe siècle, il commença à intéresser les commerçants européens, notamment les Portugais et les Néerlandais. Le thé chinois fut introduit en Europe en 1607 et connut un immense succès.
Fabriquée dès les dynasties antérieures mais portée à de nouveaux sommets de savoir-faire sous la dynastie Ming, la porcelaine – une céramique dure, d'un blanc pur et translucide – était vendue dans toute la Chine et exportée vers un marché mondial qui l'appréciait à sa juste valeur, mais qui n'avait pas encore appris le secret de sa fabrication. Les formes classiques et les motifs bleu cobalt de la porcelaine Ming, qui utilisaient souvent des motifs végétaux associés à des scènes de paysage inspirées des rouleaux peints, allaient être imités dans le monde entier, du Japon à la Grande-Bretagne.
Dans l'autre sens, de nouveaux produits en provenance du Nouveau Monde faisaient leur apparition: des denrées exotiques telles que les patates douces, le maïs, les tomates, les cacahuètes et le tabac, dont certaines seraient cultivées dans des régions de Chine peu propices aux cultures locales. Les marchands chinois, hommes comme femmes, pouvaient désormais vendre ces produits exotiques à une population de plus en plus aisée.
À mesure que le commerce s'épanouissait, le gouvernement Ming devint avide d'argent pour alimenter l'économie. Comme indiqué précédemment, les impôts étaient payés en ce métal précieux. Une autre source de revenus pour l'État consistait à permettre aux citoyens d'échapper au service militaire en s'acquittant d'un paiement en argent. La Chine possédait certes ses propres mines d'argent, mais celles-ci étaient déjà en déclin dès 1430. La principale source d'argent provenait du commerce avec les étrangers. Les Ming étaient si avides d'argent que sa valeur était bien plus élevée en Asie de l'Est qu'en Europe au XVIe siècle. Par exemple, 1 once d'or permettait d'acheter 11 onces d'argent à Amsterdam, tandis que la même quantité d'argent en Chine pouvait être échangée contre 2 onces d'or. Mais d'où provenait tout cet argent?
Sous la direction du shogun Tokugawa Ieyasu (1543-1616), le gouvernement japonais s'assura de contrôler les mines d'argent du pays situées sur Honshū. L'exploitation minière de l'argent connut un essor considérable au Japon au XVIe siècle grâce à l'introduction des techniques minières chinoises, puis européennes. L'argent japonais servait à payer les marchandises importées qui arrivaient régulièrement par l'intermédiaire de commerçants portugais en provenance de Macao (sous domination portugaise de 1557 à 1999) et de Nagasaki (sous domination portugaise de 1571 à 1639). Le gouvernement japonais échangeait de l'argent contre de la soie, de la porcelaine et des épices telles que le poivre, mais comme la soie prédominait, cet échange fut connu sous le nom de "flux de soie et d'argent". De plus, le Grand Navire, un navire-trésor annuel chargé d'or, de soie, de sucre, de rhubarbe et d'autres produits exotiques chinois, faisait la traversée de Macao vers le Japon, puis revenait chargé de lingots d'argent.
Les marchands portugais, quant à eux, échangeaient leur argent japonais contre davantage de marchandises chinoises à Macao et à Canton. "Les Portugais transportaient 20 tonnes d'argent japonais par an vers la Chine" (Ebrey, 309). Les marchands portugais disposaient également d'argent provenant de bien plus loin encore, en fait de l'autre bout du monde.
Au XVIe siècle, un réseau commercial mondial sophistiqué s'était mis en place, impliquant des navires européens reliant l'Asie de l'Est à des contrées aussi lointaines que les Philippines et les Amériques. L'argent était l'un des liens entre le Nouveau Monde et l'Ancien, dépassant de loin l'or en tant que marchandise la plus précieuse transportée par les flottes du trésor espagnoles. Ces galions espagnols acheminaient les richesses du Nouveau Monde vers l'Europe dès les années 1520. Les flottes du trésor annuelles étaient chargées d'une telle quantité d'argent (souvent plus de 20 tonnes par navire) qu'on les appelait communément les "flottes d'argent", même si elles transportaient toutes sortes d'autres objets de valeur à travers l'océan Atlantique.
Les galions de Manille, quant à eux, traversaient l'océan Pacifique, reliant le réseau commercial d'Asie de l'Est aux colonies espagnoles de Manille aux Philippines (1565-1815) et d'Acapulco au Mexique. Ces galions acheminaient des marchandises de grande valeur, telles que la soie et les épices, depuis la Chine et l'Asie de l'Est vers les Amériques (et, via l'isthme de Panama, puis transbordées sur des navires de l'Atlantique, vers l'Europe également). En effet, les Espagnols eux-mêmes appelaient ces navires les naos de China, c'est-à-dire "navires de Chine". Pour ne citer qu'un exemple, le galion de Manille Santa Ana, capturé par le corsaire anglais Thomas Cavendish en 1587 alors qu'il faisait route vers les Amériques, transportait 22 000 pesos d'or et 600 tonnes de soieries et d'épices précieuses.
Les marchandises asiatiques transportées par les galions de Manille avaient été payées en argent. Une fois la cargaison débarquée et échangée à nouveau contre de l'argent, les lingots étaient renvoyés aux Philippines pour servir à l'achat des marchandises destinées au voyage suivant. À leur apogée, chaque galion de Manille transportait en moyenne 3 millions de pièces d'argent de huit par voyage. Grâce au commerce triangulaire entre les Amériques, les Philippines et l'Asie de l'Est, "la Chine absorbait 50% de l'argent extrait au Mexique et en Bolivie" (Ebrey, 309).
Pour s'emparer de tout ce métal, les peuples autochtones des Amériques étaient impitoyablement dépouillés, capturés et torturés afin de leur faire révéler où étaient cachés leur argent et leurs autres objets de valeur. Tout objet en argent était ensuite impitoyablement fondu pour fabriquer des pièces de monnaie et des lingots. Lorsque les objets en argent vinrent à manquer, les conquistadors espagnols se tournèrent vers la source même: les mines. Ils les découvrirent et les exploitèrent davantage, tout en localisant de nouvelles mines. En 1540, l'argent représentait plus de 85% des expéditions annuelles de métaux précieux vers l'Espagne.
En 1547-1548, les mines de Zacatecas, au Mexique, entrèrent en exploitation sous contrôle espagnol; le riche filon d'argent local avait déjà été exploité à plus petite échelle par le peuple zacatèque. Guanajuato, dans le centre du Mexique (ouverte en 1550), fut une autre mine très rentable. Pour mieux exploiter le minerai argentifère, il fallait creuser des puits profonds et aménager de vastes canaux de drainage, un processus à forte intensité de main-d'œuvre qui nécessitait un investissement considérable.
Les mines de Potosí, situées dans les Andes au Cerro Rico, en Bolivie, furent découvertes en 1545 par Diego de Huallpa et se révélèrent être la source de richesse la plus spectaculaire pour les Espagnols dans l'ensemble de leur empire. À leur apogée, vers 1600, les mines de Potosí étaient au nombre de plus de 600 et produisaient collectivement quelque 9 millions de pesos d'argent par an, soit plus que toutes les mines d'argent alors en activité dans le monde réunies. Ces mines étaient exploitées à l'aide de travailleurs forcés et d'esclaves, tant locaux que venus d'Afrique.
L'argent affluait donc en quantités considérables vers la Chine des Ming, en provenance tant des Amériques que du Japon. Or, davantage d'argent arriva dans la région au début du XVIIe siècle, à mesure que d'autres puissances européennes rejoignaient les commerçants portugais et espagnols. Les commerçants néerlandais firent leur entrée sur le marché japonais de l'argent en 1609, les Britanniques en 1613, mais aucun des deux n'avait d'accès direct à la Chine, et les commerçants japonais continuaient à privilégier par-dessus tout les marchandises chinoises. Les commerçants européens étaient contraints de se procurer des marchandises chinoises sur des marchés secondaires situés dans d'autres régions d'Asie de l'Est, puis de les expédier vers le Japon ou l'Europe. Les relations commerciales entre la Chine et le Japon semblaient inébranlables, mais en l'espace de quelques décennies seulement, l'emprise des Ming sur le pouvoir commença à s'affaiblir, et les shoguns japonais se tournèrent vers une politique d'isolationnisme.
Les divisions politiques et les rivalités familiales à la cour, la corruption, une fonction publique pléthorique et inefficace, les dépenses publiques excessives, ainsi que le coût de la défense de la Corée contre deux invasions japonaises finirent par compromettre la capacité des souverains Ming à se maintenir au pouvoir. De plus, la surimposition des paysans alimenta des rébellions généralisées. Les troubles civils furent aggravés par une série d'inondations, de sécheresses et de mauvaises récoltes, ainsi que par une épidémie de variole. On assista également à un déclin des flux d'argent vers la Chine, qui avaient été si utiles à l'économie Ming. Les perturbations de l'approvisionnement en argent commencèrent vers 1639, ce qui eut des conséquences directes sur le niveau des loyers et la déflation (lorsque les biens deviennent moins chers, mais que les revenus diminuent également, ce qui rend le paiement des dettes et des coûts fixes, comme le loyer, beaucoup plus difficile):
L'une des raisons pour lesquelles la population se révolta contre les loyers était que les loyers réels avaient augmenté en raison de la déflation, elle-même provoquée par la chute soudaine de l'approvisionnement en argent. En 1639, les autorités japonaises refusèrent l'accès à Nagasaki aux commerçants de Macao, perturbant ainsi le commerce qui avait apporté de grandes quantités d'argent en Chine. Une autre source majeure d'argent fut coupée quelques mois plus tard lorsque le commerce chinois avec les Espagnols aux Philippines fut interrompu à la suite d'un massacre de résidents chinois. Pour la Chine, la baisse des importations d'argent entraîna une thésaurisation tant de l'argent que des céréales, créant ainsi des pénuries artificielles.
(Ebrey, 314)
Le gouvernement japonais, le shogunat Tokugawa (1603-1868), limita les sorties d'argent du pays à partir de 1668, car les commerçants européens en emportaient une quantité considérable, environ 20 tonnes par an. Les mines japonaises commençaient à s'épuiser. Une autre raison pour laquelle les shoguns limitèrent le commerce extérieur et expulsèrent tous les Européens était leur méfiance générale envers les étrangers, notamment en raison de l'introduction du christianisme par les missionnaires européens, un processus que les shoguns considéraient comme préjudiciable aux valeurs traditionnelles japonaises. Cette période d'isolement culturel, connue au Japon sous le nom de période Sakoku ("nation fermée"), se poursuivit jusqu'au milieu du XIXe siècle.
La politique commerciale protectionniste du Japon eut pour conséquence que les commerçants européens disposaient de bien moins d'argent à consacrer à l'achat de marchandises chinoises. Parallèlement, les gisements d'argent des Amériques s'épuisaient eux aussi, ne produisant plus, en 1700, qu'un quart de la quantité d'argent annuelle qu'ils avaient fournie un siècle auparavant.
En raison de tous ces problèmes, de la raréfaction de l'argent aux catastrophes naturelles, la dynastie Ming, appauvrie sur les plans économique, politique (et, selon certains, moral), ne put résister à l'invasion des Mandchous, qui s'emparèrent de la Chine et fondèrent la dynastie Qing en 1644.