La bataille d'Iwo Jima (février à mars 1945) fut l'affrontement le plus sanglant de la guerre du Pacifique pendant la Seconde Guerre mondiale. Une campagne de bombardements de 72 jours s'abattit sur l'île avant que 110 000 marines américains ne débarquent sur ses plages. Les défenseurs japonais s'étaient creusé un incroyable labyrinthe de bunkers, de tunnels et de casemates, ce qui fit de la libération de l'île une opération meurtrière. Les forces américaines remportèrent la bataille après 36 jours de combats intenses, mais subirent plus de 27 000 pertes. Sur les 21 000 hommes de la garnison japonaise, seuls 216 survécurent à la bataille. Le prix de la victoire fut une île d'importance stratégique qui pouvait désormais servir de base de décollage pour des avions de chasse destinés à escorter les bombardiers lourds qui, depuis les îles Mariannes, frappaient déjà les principales îles japonaises.
Le gouvernement militaire japonais s'était bâti un empire impressionnant qui, en 1941, s'étendait du nord de la Chine aux îles Salomon. En décembre 1941, le Japon, cherchant à écraser son ennemi avant même qu'il n'ait eu la possibilité d'entrer en guerre, lança la tristement célèbre attaque contre Pearl Harbor, la base navale américaine à Hawaï. Les États-Unis ripostèrent avec force, envoyant leur marine livrer la bataille de la mer de Corail en mai 1942, remportant la bataille de Midway en juin suivant, libérant les îles Salomon lors de la bataille de Guadalcanal (d'août 1942 à février 1943), puis enchaînant avec une nouvelle victoire lors de la campagne des îles Gilbert et Marshall (de novembre 1943 à février 1944).
Les forces américaines menaient désormais une stratégie de "saut d'île en île" à travers le Pacifique, utilisant à chaque fois un archipel capturé pour y établir une nouvelle base à partir de laquelle une nouvelle avancée amphibie pouvait être lancée, tandis que le Japon se repliait sur la défensive. Les forces américaines prirent pour cible les îles Mariannes lors de la bataille de Saipan (juin-juillet 1944) et de la bataille de Guam (juillet-août). Entre-temps, une victoire retentissante anéantit la Marine impériale japonaise lors de la bataille de la mer des Philippines. L'amiral Chester W. Nimitz (1885-1966), commandant en chef de la flotte américaine du Pacifique, installa son quartier général à Guam et c'est de là qu'il dirigea le reste de la campagne du Pacifique. S'approchant toujours davantage des îles principales du Japon, la prochaine grande bataille eut lieu à Iwo Jima.
Si les forces américaines parvenaient à s'emparer d'Iwo Jima, elles pourraient y établir une base aérienne permettant d'intensifier considérablement les bombardements stratégiques en cours contre le Japon. De plus, Tokyo n'étant qu'à trois heures de vol de l'île, les bombardiers Boeing B-29 Superfortress décollant des Mariannes pourraient bénéficier d'une escorte de chasseurs tout au long de leur mission au-dessus du ciel japonais. En revanche, si les Japonais conservaient la possession d'Iwo Jima, leurs chasseurs pourraient intercepter ces mêmes B-29 bien avant qu'ils n'atteignent le Japon. Iwo Jima abritait également une station radar japonaise qui, située sur la trajectoire de vol des B-29, relayait des alertes vers Tokyo. En bref, Iwo Jima était d'une importance vitale tant pour le Japon que pour les États-Unis, et la bataille pour son contrôle allait déterminer la phase suivante de la guerre.
Iwo Jima, une île volcanique active en forme de poire, ne mesure que 5 miles (8 km) de long. Elle est située à 650 miles (1 045 km) de Tokyo. Faisant alors partie du périmètre de défense intérieur du Japon, Iwo Jima comptait trois pistes d'atterrissage (même si l'une d'entre elles était encore en construction). Le paysage accidenté, composé de ravins, de crêtes rocheuses et de réseaux de grottes, est dominé par le mont Suribachi, qui s'élève à environ 550 pieds (168 m) au-dessus du niveau de la mer à l'extrémité sud de l'île. La population civile avait déjà été évacuée lorsque la bataille commença.
La mission de prendre Iwo Jima fut confiée aux 4e et 5e divisions de marines du 5e corps amphibie. La 3e division de marines servirait de réserve. L'assaut amphibie, dont le nom de code était "Opération Detachment", serait dirigé par le général de division Harry Schmidt (1886-1968). 800 navires de guerre participèrent à l'opération et un total de 110 000 hommes furent débarqués sur l'île. Les planificateurs militaires américains estimaient que 14 jours suffiraient pour s'emparer de l'île. Comme cela avait souvent été le cas auparavant au cours de cette guerre, la différence entre l'étude d'une carte et le combat réel en terrain de jungle, contre un ennemi souvent suicidaire, était abyssale. Il fallut en réalité 36 jours pour conquérir Iwo Jima.
Avant le lancement de l'opération amphibie, le 19 février, l'armée de l'air américaine avait bombardé l'île pendant 72 jours. Au cours des 72 dernières heures de l'attaque, les canons lourds de tous types de navires de guerre, des destroyers aux cuirassés, se joignirent aux bombardements, bien que ce soutien supplémentaire fût entravé par de mauvaises conditions météorologiques. Malheureusement pour la force amphibie américaine, les obus et les bombes ne causèrent que peu de dégâts aux bunkers des défenseurs, bien situés et souvent entièrement submergés.
Curieusement, les 20 premières minutes de l'invasion se déroulèrent sans aucun tir de la part des défenseurs. Les Marines devaient espérer que la campagne de bombardement avait bel et bien tenu les promesses de leurs commandants et avait complètement détruit les positions d'artillerie japonaises. Puis la réalité les rattrapa, et tout bascula.
Les deux plages du débarquement – situées au sud-est de l'île – furent pilonnées sans relâche et avec précision par l'artillerie japonaise (aidée par des observateurs postés sur les hauteurs), clouant les Marines au sol. Les tirs défensifs semèrent le chaos parmi les véhicules amphibies, provoquant un embouteillage qui empêcha d'autres véhicules de débarquer davantage d'hommes, sans parler des véhicules transportant les blessés qui, en sens inverse, bloquaient également les voies maritimes. La nature volcanique des plages ne favorisa pas non plus la rapidité de l'avancée: les Marines s'enfonçaient souvent jusqu'aux genoux dans les cendres molles, puis peinaient à franchir les hautes crêtes en pente qui leur barraient l'accès à l'intérieur des terres. Comme s'en souvient Herman Rabeck, infirmier du Corps des Marines:
Dès qu'on débarquait sur l'île, c'était… s'il y a jamais eu un enfer, c'était tout à fait ça. Il n'y avait pas la moindre trace de vie à l'horizon. Je dirais que quarante à cinquante pour cent des hommes dont je me suis approché étaient morts… Il y avait une petite pente et tout le monde s'y accrochait, car les tirs étaient si intenses que tout ce qui atteignait la plage était projeté hors de l'eau presque aussitôt.
(Holmes, 488)
Les pertes furent extrêmement lourdes parmi les premières vagues d'hommes chargées de créer une tête de pont. Et ce, malgré l'utilisation de LVT (véhicules de débarquement à chenilles) innovants, armés soit d'un obusier de 75 mm (2,95 pouces), soit de deux canons de 20 mm (0,8 pouce). La marine américaine apporta son aide en effectuant un barrage "rampant" qui progressait régulièrement vers l'intérieur des terres, réduisant ainsi les tirs japonais sur les plages, tandis que des bulldozers ouvraient des voies à travers les crêtes de plage. Peu à peu, les Marines, soutenus par des chars, purent avancer à partir des têtes de pont.
La défense de l'île incombait au général de corps d'armée Tadamichi Kuribayashi (1891-1945), qui commandait une garnison d'environ 21 000 hommes. L'île avait été progressivement renforcée depuis mars 1944. Kuribayashi savait qu'il était absolument nécessaire de défendre Iwo Jima et avait prévenu son épouse avant d'y être envoyé: "Ne compte pas sur mon retour" (Wright, 10).
Le général fit mettre en place par ses hommes un tir de flanc contre l'ennemi qui avançait sur les plages, ce qui s'avéra très efficace et tira pleinement parti de l'encombrement causé par la concentration de troupes et de véhicules à cet endroit. Kuribayashi garda toutefois la majeure partie de ses forces en réserve, sachant que la véritable bataille d'usure se livrerait à l'intérieur de l'île. Quoi qu'il en soit, la supériorité numérique – pas moins de 30 000 hommes avaient été débarqués dès le premier jour – et le courage des Marines permirent de s'emparer des plages et de capturer la première piste d'atterrissage dès le deuxième jour de l'opération.
Au cinquième jour, la deuxième piste d'atterrissage fut prise et le mont Suribachi fut pris d'assaut. Le hissage d'un grand drapeau américain sur le mont Suribachi par un groupe de Marines fut photographié par Joe Rosenthal (il s'agissait en fait d'une deuxième tentative, après qu'un drapeau plus petit eut été hissé quelques heures auparavant, mais contrairement à ce que la légende voudrait faire croire, ce n'était en rien une mise en scène). Cette photographie devint l'une des images emblématiques de la Seconde Guerre mondiale et fut reprise partout, des affiches aux timbres-poste. Mais le plus dur restait à faire.
Kuribayashi disposait, outre l'infanterie, de plusieurs bataillons d'armes antiaériennes, de mortiers, de canons et de mitrailleurs. Il y avait également un régiment de chars, une brigade d'artillerie et des groupes du génie chargés de concevoir les défenses. La campagne de bombardements intense et prolongée n'avait fait que pousser les défenseurs à creuser des bunkers et des réseaux de tunnels encore plus profonds pour s'y réfugier. Des travailleurs coréens avaient été amenés par bateau plusieurs mois auparavant pour préparer ces défenses.
La roche volcanique tendre, semblable à de la pierre ponce, se taillait facilement à l'aide d'outils manuels et se mélangeait bien au ciment pour offrir un excellent renfort. Certains tunnels se trouvaient à 75 pieds (23 m) sous terre, la plupart étaient reliés entre eux et beaucoup étaient équipés d'un éclairage électrique ou au kérosène. Le réseau comprenait des points de ravitaillement, des dépôts de munitions et même des blocs opératoires…
(Wright, 18)
Comme lors d'autres batailles de la campagne du Pacifique, les soldats japonais considéraient que la reddition était déshonorante et se battirent donc jusqu'à la mort. Le sergent des Marines Wilson Cook décrit les difficultés et les dangers liés à la traque de défenseurs japonais plus que déterminés:
Nous avons utilisé tout ce dont nous disposions – charges de démolition, lance-flammes et tout le reste –, mais les Japonais étaient si bien retranchés et s'étaient installés là depuis tant de mois pour préparer les îles à la défense que, si l'on faisait sauter une entrée, une autre s'ouvrait, et ils disposaient à l'intérieur d'outils leur permettant de se frayer un chemin jusqu'à la surface. Ils avaient des portes coulissantes quils pouvaient fermer afin que les lance-flammes ne puissent pas les atteindre et épuiser l'oxygène. Cela signifiait donc tout simplement que des hommes entraient là-dedans, des hommes en pleine forme, et qu'on les tuait sous terre. C'était vraiment dur.
(Holmes, 483)
La progression serait lente et meurtrière. Les chars, les véhicules blindés lance-flammes (surnommés "Zippos" par les soldats, d'après le célèbre fabricant de briquets) et les bulldozers blindés se révélèrent bien plus efficaces contre les positions japonaises bien préparées que les tirs d'artillerie, bien que ceux-ci aient continué de pleuvoir, appuyés par les bombardements navals et aériens américains ainsi que par des équipes de camions lance-roquettes au sol. Le seul moyen efficace de venir à bout de chaque position ennemie consistait à l'attaquer avec du napalm, des lance-flammes et des explosifs au TNT. Le bilan de ces combats brutaux, souvent au corps à corps, fut scandaleusement élevé. Le sergent Cooke se souvient: "… nous sommes restés mobilisés pendant vingt-six jours… J'ai une photo prise à Iwo de ma compagnie. Nous ne sommes plus que seize sur les deux cent soixante-dix qui y ont débarqué." (Holmes, 487)
Ces pertes si lourdes faisaient que, très souvent, des officiers étaient tués et que le commandement d'un groupe d'hommes passait d'un capitaine à un lieutenant, puis à un sergent, voire parfois à un soldat de première classe. Les remplaçants étaient souvent mal entraînés et incapables d'utiliser même l'équipement le plus élémentaire, comme les mitrailleuses lourdes. Certains bataillons furent entièrement anéantis, y compris leurs renforts. Pendant ce temps, certains avions japonais tentèrent de larguer des munitions, de la nourriture et des fournitures médicales par parachute, mais les États-Unis dominaient les airs et la plupart furent abattus avant même d'avoir pu larguer leur aide. En revanche, une boulangerie installée derrière les lignes parvint à servir du café et des beignets aux Marines assiégés.
La fin de cette terrible bataille approchait, mais même lorsqu'ils semblaient se rendre, les soldats japonais se faisaient souvent exploser à l'aide de grenades, emportant avec eux leurs ravisseurs. Un ensemble particulier de fortifications, officiellement appelé "Hill 382", fut rebaptisé "The Meat Grinder" (le broyeur à viande) par les troupes américaines, tant d'hommes y ayant trouvé la mort en tentant de s'en emparer. Une fois encore, comme lors d'autres batailles, les soldats japonais restants lancèrent une dernière charge "banzaï", désespérée et suicidaire; elles tirent leur nom du cri de guerre "Tenno heika banzai" (Vive l'Empereur). Cette dernière action eut lieu dans un canyon qui fut rapidement surnommé "Bloody Gorge" (Gorge sanglante). Chose incroyable, ce canyon ne mesurait que 700 yards (650 m) de long, mais il fallut dix jours de combats acharnés avant que les Marines ne puissent finalement, le 26 mars, proclamer leur victoire totale.
Les pertes américaines lors de la bataille d'Iwo Jima s'élevèrent à 8 700 morts et 19 000 blessés. À l'exception de 216 hommes qui se rendirent, les 21 000 membres de la garnison japonaise furent anéantis (Holmes, 488). Le lieutenant-général des Marines Holland Smith a décrit cette bataille comme "la plus difficile que nous ayons rencontrée en 168 ans" (Horner, 64). L'historien de la guerre du Pacifique D. Marston partage cet avis, soulignant qu'Iwo Jima fut "la bataille la plus sanglante de l'histoire du Corps des Marines et le seul débarquement au cours duquel les Japonais infligèrent à leur ennemi plus de pertes qu'ils n'en subirent eux-mêmes" (172). L'amiral Nimitz nota que "parmi les Américains qui ont combattu à Iwo Jima, une bravoure hors du commun était une vertu courante" (Wright, 10). 27 médailles d'honneur furent décernées pour bravoure au cours de la bataille.
Dès la première semaine d'avril, les pistes d'atterrissage d'Iwo Jima servaient à faire décoller des chasseurs North American P-51 Mustang chargés d'escorter les raids de bombardiers B-29 contre le Japon. L'île devint également une option de repli très utile pour les avions en provenance de zones situées plus au sud, telles que Guam, Tinian et Saipan. "À la fin de la guerre, plus de 2 000 B-29 avaient effectué avec succès des atterrissages d'urgence sur Iwo Jima , et les 24 000 membres d'équipage qu'ils transportaient échappèrent ainsi à la mort ou aux blessures" (Smurthwaite, 128).
L'île suivante à être prise fut Okinawa, dans l'archipel des Ryūkyū, en avril 1945. La bataille d'Okinawa, dernière grande bataille de la guerre, fit 100 000 morts parmi les soldats japonais, contre 38 000 morts et 12 000 blessés dans les rangs américains (musée national de la guerre du Pacifique). Même dans la défaite, l'armée japonaise continua donc d'infliger des pertes inacceptablement lourdes aux forces américaines. Enfin, la terrible destruction d'Hiroshima et de Nagasaki en août, causée par des bombes nucléaires, évita de nouvelles opérations amphibies et finit par conduire à la capitulation du Japon.